Madeleine Muraccioli raconte…

         Voici une histoire d'enfance, telle que je l'ai vécue à GUELMA, ma ville natale, un jour d'hiver de l'année scolaire 1957-1958.

        J'avais 12 ans, j'étais en 5ème. Ce jour-là le soleil brillait dans le ciel azur mais un froid sec nous rappelait que c'était l'hiver.

        Comme d'habitude, je rentrais déjeuner à la maison et faisais un bout de chemin avec une camarade de classe dont j'ai malheureusement oublié le nom. Je la revois encore, elle claquait des dents sans se plaindre, les maigres habits qu'elle portait ne parvenaient pas à la réchauffer. Arrivée à la maison, je fis part à mes parents de mon émoi. Je ne savais pas que quelques heures plus tard j'allais vivre un moment très fort de ma vie de petite fille.

        En effet, le soir, à la rentrée de l'école, j'eus la surprise de découvrir un très joli manteau que mon père, alors Président du " Secours Catholique " avait rapporté du vestiaire (1). " Voici, me dit-il, le manteau de ta camarade, tu lui apporteras chez elle et non en classe pour ne pas la mettre mal à l'aise ".

       A partir de ce moment-là, la mission qui m'était confiée me sembla bien périlleuse.

       J'étais heureuse de pouvoir soulager le malheur de mon amie et en même temps je tremblais de peur à l'idée de devoir pénétrer dans la cité qui se trouvait derrière le DAR EL ASKRI. Un mur d'enceinte entourait ce quartier dont l'accès était obstrué de fils barbelés. Car ne l'oublions pas, c'était la Guerre d'Algérie.

      Tout en me préparant, je priais le ciel de m'apporter de l'aide. Après avoir descendu d'un pas mal assuré les escaliers de la maison, quelle ne fût pas ma surprise de croiser une camarade de classe qui passait par là.
     Mise au courant de mon embarras, celle-ci se proposa sans hésiter de m'accompagner. Nous voilà donc parties, serrées l'une contre l'autre, bravant tous les dangers pour voler au secours de notre camarade. Obstinées, mues par je ne sais quelle force, nous pénétrions dans la cité. Malgré les jets de pierre qui volaient autour de nous, nous nous dirigions d'un pas décidé vers le domicile de notre amie. Après lui avoir remis le précieux cadeau que je tenais très fort dans mes bras, ma protectrice et moi-même repartîmes chez nous d'un pas léger.
      Plus de pierres, une haie de jeunes enfants s'était naturellement formée pour nous laisser passer.

     Le lendemain matin, lorsque Mlle ESCALON, notre professeur d'anglais, félicita notre amie pour le beau manteau qu'elle portait, trois petites filles échangèrent, les yeux brillants de malice, un sourire complice.

      Ainsi se termine chers amis guelmois, cette histoire chère à mon cœur qui prouve qu'au-delà de la fureur des hommes et du bruit des canons, des enfants de religion différente sont capables de vivre un grand moment de fraternité.

     Je tiens à préciser que dans cette aventure, mon garde du corps n'était autre que la fille du rabbin HALIMI, et que notre petite camarade, vous l'auriez deviné était musulmane.

     J'espère que notre amie restée de l'autre côté de la Méditerranée connaît des hivers moins rudes sous ce soleil qui nous manque tant.

(1) En faisant le tri des ballots de linge avec Mmes BEZZINA et BADI, maman prélevait certains tissus précieux pour confectionner des habits pour les poupées qui étaient mises en vente lors des kermesses du secours catholique. Ces kermesses qui se déroulaient autour de l'église remportaient un franc succès, elles étaient ouvertes à toutes les communautés. La ville entière participait à cette manifestation et certains commerçants musulmans offraient généreusement des agneaux.

PS :j'aimerais bien retrouver ces deux camarades de classes et si elles regardent, où certains de leurs parents, ce site , elles peuvent me faire un petit coucou , j'en serais ravie, en attendant je les embrasse.

Collectif des Guelmois site Internet GUELMA-FRANCE