DE PASSAGE A GUELMA EN ATTENDANT LE GOUVERNEUR...

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/... et je rentre sans plus tarder à Guelma.
Le mouvement et l'agitation s'y accentuent de plus en plus; des cavaliers armés galopent dans toutes les rues; les ouvriers et les bourgeois qui travaillent aux décorations redoublent d'activité; les fonctionnaires, qui ont arboré l'habit noir et ta cravate blanche, circulent affairés. Bientôt nous voyons sortir de la mairie le corps municipal précédé de la compagnie de pompiers, sapeurs en tête; les tambours font entendre les la et les fa les mieux nourris et les plus perlés de leur répertoire.

Vers les trois heures, nous nous dirigeons du côté de la route de Constantine par laquelle doit arriver le gouverneur.
Une véritable fourmilière humaine s'y presse, l'élément indigène donmine. Arabes, Kabyles, Maures, nègres, juifs et juives, vêtus de leurs costumes les plus riches et les plus originaux, se confondent avec les Européens.

Des marchands de pâtisserie et de confiserie arabe promènent leurs denrées à travers la foule.

Un abominable nègre la tête et le corps ceints de fleurs champêtres, chante en s'accompagnant d'une espèce de violon à deux cordes; il danse et gambade en faisant les contorsions les plus grotesques. Ses facéties excitent l'hilarité des badauds et distraient un peu l'impatience générale .

Nous nous isolons de la multitude des curieux en franchissant un fossé qui borde la route, et de l'autre côté duquel se trouve un verger dont les arbres chargés de fruits penchent leurs branches sur des touffes épaisses de cactus et d'aloès charnus; c'est de là que nous observons ,assis sur l'herbe, tout ce qui se passe.

A un moment, j'aperçois dans la vaste prairie qui s'étend de l'autre côté du chemin un certain nombre de musulmans encapuchonnés qui, dispersés sur différents points, se prosternent jusqu'à terre et s'agenouillent la figure tournée du côté de l'Orient.
A chaque instant, on les voit s'incliner et rester longtemps absorbés dans leurs pieuses oraisons.

C'est un émouvant et pittoresque tableau que celui de ces adorateurs d'Allah, accomplissant en plein air, en face de cette nature grandiose, leurs dévotions avec un recueillement et une ferveur dont rien ne parvient à les détourner.

L'imagination du spectateur n'est pas moins frappée il n'y a que des bédouins qui occupent le théâtre, la plupart assis sur les pans de murailles encore debout. On croirait voir autant de spectres couverts de leur blanc linceul, sortis des ruines sous lesquelles ils étaient ensevelis, pour venir assister à la réception triomphale du souverain de l'Algérie.
Jamais décore plus étrange et plus imposant n'apparut sur le théâtre de Guelma.

Extrait de "En algérie" E Bourquelot 1881

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