LE GENERAL CHANZY VISITE GUELMA

par E Bourquelot 1881

ARRIVÉE A GUELMA

          La diligence, dit mon voisin doit arriver à Guelma à l'heure réglementaire, ni avant ni après, absolument comme un convoi de chemin de fer.
         J'apprécie l'avantage des habitudes régulières surtout quand il s'agit de locomotion. Il me semble toutefois qu'en retardant de deux heures le départ de Constantine, on parviendrait au même résultat, sans faire perdre un temps précieux au voyageur. Mais je ne suis pas dans le secret de l'administration des postes qui a probablement quelque bonne raison pour agir ainsi.
         A peine le soleil, semblable à un globe de feu suspendu dans l'espace, s'est-il levé au-dessus de la cime de l'une des hautes montagnes qui nous environnent, que ses rayons obliques envahissent notre compartiment et nous sommes comme enveloppés de flammes dévorantes dont nous ayons peine à nous garantir.
La végétation méridionale s'épanouit dans toute sa vigueur. Le long des pentes escarpées qui encaissent le chemin, se hérissent, comme des lames de sabre, les feuilles pointues d'agaves d'une taille colossale; on dirait de verdoyantes panoplies éparpillées sur le roc. D'immenses champs d'oliviers au feuillage poudreux se montrent aux approches de Guelma; puis les montagnes imposantes qui ferment d'un côté l'horizon dessinent de plus en plus nettement sur le ciel leur relief vigoureux.
La route traverse plusieurs ponts jetés sur une rivière au cours rapide qu'on appelle la Seybouse: enfin, apparaissent les premières maisons de Guelma, située d'une façon aussi pittoresque que riante au milieu d'une vallée fertile que dominent les contreforts du Djebel-Mahouna, dont le sommet atteint une altitude de 3000 pieds.
L'HOTEL AURIEL
On nous indique, au bureau des diligences, l'hôtel Auriel comme le plus convenable de Guelma, et nous nous présentons avec la confiance que nous y serons les bienvenus. Les voyageurs ne doivent pas pulluler dans ce modeste chef-lieu d'arrondissement. Mais aujourd'hui, contrairement à ses habitudes solitaires, l'hôtel Auriel est presque au complet.
L'hôtelier, que je trouve en costume de cuisinier, occupé à faire griller des côtelettes, m'apprend, tout en surveillant son rôti, qu'on attend le lendemain le général Chanzy qui a fait retenir pour lui et sa suite plusieurs appartements à l'hôtel Auriel.
Le brave homme me communique cette heureuse nouvelle avec une émotion réelle, son visage rayonne de joie et de fierté. Quelle bonne fortune, quel honneur pour moi, s'écrie-t-il, de recevoir un hôte de cette distinction

La maison est en révolution; l'hôtesse, les garçons, les aides de cuisine, sont sens dessus dessous. Tout le personnel s'absorbe dans les apprêts qu'occasionne l'approche d'un évènement considérable.
Malgré cela, nous parvenons à nous caser d'une façon très satisfaisante.
Nous serons bien gardés aujourd'hui: à l'une des extrémités de la galerie intérieure sur laquelle donne notre chambre, un spahi, revêtu de son manteau couleur de pourpre, se tient en faction devant l'appartement occupé par l'officier d'ordonnance du général.
Après avoir pris possession de notre logis, nous tentons une première expédition dans la ville. Inutile de se faire escorter d'un guide.
Les rues de Guelma, parfaitement régulières, sont bordées de maisons neuves à deux ou trois étages. Les places sont alignées avec la même symétrie.
Celle qu'occupe l'hôtel Auriel est agrémentée d'un square au milieu duquel surgit une fontaine dont l'eau jaillissante entretient constamment la fraîcheur des orangers, des acacias et des citronniers qui forment autour d'elle une corbeille odorante. Cette place communique avec une ligne étendue de boulevards, charmante promenade dont l'avenue principale est entourée de pelouses et de jardins où la flore africaine s'étale avec autant de variété que d'éclat.

Un vieillard cacochyme, qui vient s'asseoir à côté de nous, vante la beauté et la salubrité du climat de Guelma, où, selon lui, les médecins devraient envoyer tous les poitrinaires; nulle station médicale, assure-t-il, n'est plus favorable à la guérison de la phtisie. Malheureusement les violentes quintes de toux qui interrompent l'orateur à chaque mot me paraissent des arguments peu concluants pour la thèse qu'il soutient.
J'hésite moins à affirmer que la chaleur se fait sentir aujourd'hui avec une intensité qui ne serait pas déplacée au Sahara.

La population indigène demeure cantonnée presque exclusivement dans la rue d'Announa qui traverse la cité d'une extrémité à l'autre; les marchands mozabites y ont de nombreux comptoirs; dans la partie haute de la ville s'élève la mosquée, construction de style mauresque d'une grande 'élégance. Toutes les rues, y compris celle d'Announa, sont pavoisées, des drapeaux flottent à tous les étages; de place en place, se dressent des mâts surmontés d'oriflammes et reliés entre eux par des guirlandes de lierre; parmi les nombreux arcs-de-triomphe, celui qui se dresse en avant de la porte par laquelle doit entrer le gouverneur est de beaucoup le plus remarquable. Au milieu des pilastres de verdure parsemée de bouquets, de fleurs, se détachent des écussons ornés de peintures allégoriques et chargés d'inscriptions en l'honneur du vaillant chef de l'armée de la Loire.

Heureusement pour l'archéologue, Guelma n'a pas seulement à lui offrir l'aspect monotone de ses rues tirées au cordeau et de ses maisons européennes; il contemplera avec intérêt d'importants vestiges des thermes antiques des dont l'œil distingue encore les distributions primitives, et il s'arrêtera longtemps à examiner les restes imposants du théâtre romain situé à une extrémité de la ville, sur une éminence qui domine la campagne.
Après celui d'Orange, c'est un des théâtres antiques les mieux conservés. Malheureusement, la municipalité le laisse dans un état d'abandon et de saleté déplorables. L'intérieur sert de dépôt à toutes sortes d'ordures et d'immondices qui en défendent l'accès aux plus intrépides. Aujourd'hui on peut s'en approcher, grâce aux travaux de déblaiements qui s'exécutent en prévision des visites du lendemain.

En rentrant de mon excursion, je trouve le personnel de l'hôtel au paroxysme de l'agitation; on achève la décoration intérieure avec une activité fébrile.
De la cave au grenier, Ce ne sont que festons, ce ne sont qu'astragales.

Un soin tout particulier a présidé à l'ornementation de la salle à manger; le garçon m'invite à en contempler le brillant aspect; son admiration se traduit par les exclamations les plus enthousiastes; je me garde bien de lui marchander les compliments qu'il provoque naïvement.

Après un repas dont la qualité se ressentait quelque peu des émotions et des occupations des décorateurs improvisés, je gravis la rue mon tueuse d'Announa et je franchis la porte fortifiée qui s'ouvre du côté de la montagne.
Là, je m'arrête saisi par la nouveauté du spectacle pittoresque et original qui s'offre soudain à mes yeux: sur un terrain rocailleux et accidenté, recouvert par places d'une herbe chétive, de nombreux Arabes sont campés. C'est une sorte de ville improvisée qui se compose de tentes de dimensions diverses dont les plus grandes sont occupées par de hauts dignitaires.
Autour des maisonnettes de toile, stationnent ou circulent de superbes chevaux richement caparaçonnés, des mulets et des chameaux.

Un grand mouvement règne parmi les Arabes de différentes tribus dont les chefs se font remarquer par ,leur air de noblesse et de distinction et par la beauté de leur costume; ils sont l'objet des marques de déférence les plus respectueuses. Tandis que les uns se promènent gravement, d'autres font leur repas du soir, d'autres, encore s'occupent à astiquer leurs armes ciselées et damasquinées et à polir les broderies d'or et d'argent dont les selles de cuir sont enrichies. Tous ces indigènes sont accourus pour saluer le vice-roi d'Algérie; ils se disposent à accueillir son arrivée par de brillantes fantasias.
A, chaque instant, descendant des hauteurs environnantes, des cavaliers vont se réunir à leurs frères, après une courte station dans le misérable village de gourbis qui occupe le sommet d'une colline voisine.

Le soleil, qui va disparaître derrière la crête échancrée du Djebel-Mahouna, éclaire ce tableau mouvant, à la fois guerrier et pastoral, de lueurs sanglantes, et lui imprime un caractère étrange; puis la nuit étend son voile sombre sur la campagne, peu à peu le silence se fait profond; on n'entend plus que le hennissement des chevaux et le son argentin que produit le cliquetis des armes.
Malgré l'intérêt artistique que peuvent offrir les thermes et le théâtre, curieuses épaves de la civilisation de l'antique Calama, aujourd'hui Guelma, peu de touristes s'arrêteraient dans cette ville s'ils n'y étaient retenus par le désir de visiter les bains maudits (Hammam-Meskoutine) situés à proximité.
Cette excursion de quelques heures permet de voir une des curiosités naturelles les plus étonnantes de l'Algérie. La voiture que nous avions louée devait nous ramener à Guelma, de manière à nous permettre d'assister à l'entrée du gouverneur, annoncée pour deux heures de l'après-midi.

Le soleil sera de la partie, il verse déjà des torrents de lumière sur la campagne; l'air pur et frais du matin en tempère agréablement l'ardeur. On suit d'abord pendant quelques kilomètres la grande route de Constantine, puis on s'engage dans un sentier montueux qui surplombe une gorge profonde. De toutes parts la végétation s'étale avec une exubérance sauvage; à droite et à gauche, s'élèvent des haies touffues de genêts aux fleurs d'or, des bois épais de lentisques entremêlés d'oliviers dont le feuillage argenté se détache sur le vert d'émeraude des plantes qui tapissent le sol.
Après avoir longé quelque temps le vallon étroit enserré par une ceinture de montagnes dont les plus éloignées montrent leurs fronts dénudés, nous apercevons comme un nuage isolé qui semble s'échapper des entrailles de la terre.

Est-ce de la fumée, de la poussière, ou de la vapeur? Le cocher fixe notre incertitude en nous disant que ce nuage est produit par l'évaporation de l'eau des sources thermales toujours en ébullition.
A travers la vapeur diaphane, je distingue une multitude de tertres coniques; on croirait voir d'ici un village de huttes noirâtres, disséminées sur un plateau de médiocre étendue.
La voiture s'arrête devant une espèce d'hôtellerie entourée de vastes hangars aux toitures rouges, et nous descendons, impatients de satisfaire notre curiosité vivement éveillée.

Les sources sont à deux pas; un sentier bordé d'oliviers aux troncs robustes et noueux y conduit en quelques minutes. Singulier aspect que celui que je vais essaye de décrire ! Figurez-vous un terrain boursouflé, d'un blanc jaunâtre, moucheté çà et là de taches ferrugineuses. Ce terrain est sillonné d'une quantité de rigoles peu profondes qui s'entrecroisent en tous sens et dans lesquelles court follement une eau bouillante et limpide.
Le plateau forme une sorte de promontoire élevé, à la base duquel coule un ruisseau où vient se déverser l'eau minérale. L'écoulement s'opère avec plus ou moins de facilité, en raison de l'inclinaison inégale de la pente.
Tandis que par places le liquide sulfureux descend doucement d'étage en étage, un peu plus loin il s'amasse sur un sommet plan; puis à tout instant il déborde et se précipite d'une hauteur presque perpendiculaire pour' retomber en cascades fumantes.

L'eau, en ruisselant le long de la paroi ondulée du rocher, sur le haut duquel elle s'était accumulée, y dépose une partie des sels qu'elle contient. La croûte calcaire, qui s'épaissit chaque jour, donne naissance à de blanches et brillantes cristallisations aux formes les plus variées et les plus bizarres; on dirait des broderies et des dentelles de marbre enrichies de perles et de diamants.
Nous hasardons quelques pas sur le plateau incandescent. Des gerçures ouvertes de tous côtés s'échappent des effluves sulfureux qui nous suffoquent; en même temps que les pieds foulent cette espèce de lave brûlante, la tête est exposée à l'action d'un soleil implacable; encore deux ou trois secondes de cette promenade extra-calorifique, et nous serons rôtis ou bouillis à point (1).

Si extraordinaire que soit ce spectacle, il frappe beaucoup moins l'imagination que celui des tumuli noirâtres dont la vue nous avait intrigués en arrivant. On en compte environ deux cents, réunis sur une surface de quelques mètres carrés, ils ne se ressemblent ni en hauteur ni en volume, et affectent généralement la forme de pyramides ou de cônes tronqués·. Leur présence est due à l'accumulation sur certains points des sels calcaires que contiennent en excès les sources qui émergent de toutes parts pour s'épancher dans un labyrinthe d'étroits canaux ramifiés à l'infini.
C'est d'abord un petit cône creux qui se forme par couches successives. L'eau sort en jaillissant comme d'un puits artésien, par l'orifice supérieur; puis, à un moment, quand la force ascensionnelle n'est plus assez énergique, le conduit qui donnait issue au liquide s'oblitère en se remplissant de matières terreuses, et il ne reste plus qu'un petit bloc cylindrique pétrifié. L'eau minérale, arrêtée dans son cours, prend alors une autre direction.

Il est plus aisé d'expliquer scientifiquement ce phénomène géologique que de rendre l'effet que sa vue produit sur le spectateur. Si quelques traces de végétation ne se montraient sur les sommets de ces minuscules geysers, où les plantes et les arbustes ont pris la place du liquide bouillant, on se croirait transporté dans le champ de Carnac au milieu des menhirs celtiques.
L'Arabe, doué d'une imagination poétique, se préoccupe peu de la science, et il préfère expliquer ces faits curieux par des causes surnaturelles. Aussi a-t-il inventé une légende merveilleuse qui est passée à l'état de tradition. Elle est empreinte d'une couleur locale très caractéristique. Je vais tenter d'en reproduire en quelques lignes les détails les plus saillants que vous lirez dans la légende des maudits.

(1) La température des eaux d'Hammam-Meskoutine atteint 95 degrés, c'est la plus chaude des eaux minérales connues; on peut y faire cuire en quelques minutes des œufs, des volailles, des légumes, etc.; mais le goût sulfureux que contractent les comestibles immergés rend ce mode de cuisson peu usuel. Les eaux d'Hammam-Meskoutine, employées avec efficacité dans le traitement de différentes affections, se rapprochent de celles de Bagnères,des Eaux· Bonnes de Louèche,etc.
Site Internet GUELMA-FRANCE