Enseignement
Fatha ben Braham
dit "Le Père Fatah"

UN EXEMPLE ENTRE MILLE "LE PÈRE FATAH"

           Si vous ouvrez l'histoire illustrée des écoles normales d'instituteurs d'Alger-Bouzaréa, écrite par le directeur Aimé Dupuy juste avant la seconde guerre mondiale, vous trouverezentre les pages 12 et 13 un feuillet hors-texte qui comporte quatre reproductions photographiques datant de 1866, année de démarrage de l'école normale de Mustapha: en bonne place à côté d'un groupe d'élèves en travaux agricoles, entre la photo de famille du personnel et des élèves et la vue générale de l'établissement, une photo d'identité, prématurément sous-titré "le père Fatah" ne manquera pas d'attirer votre attention.
En fait, il s'agit d'un homme jeune, ou d'un jeune homme, un peu cérémonieux avec son col empesé et son petit nœud papillon. Le visage, un peu poupin, est virilisé par une moustache presque gauloise; les sourcils froncés lui donnent un aspect un peu sévère.

Une chéchia cylindrique, intermédiaire entre la calotte populaire semi-sphérique et le fez bourgeois, dénote l'appartenance à la classe moyenne. Les yeux fixent au loin un but vers lequel la volonté paraît tendue.
Ce garçon au maintien sérieux et à la tenue irréprochable est un des 993 instituteurs indigènes formés par l'école normale entre 1866 et 1937. Il y est entré à 16 ans, dès l'ouverture de l'école, avec Omar ben Ahmed, venu de Bône, et Attia ben El Baïod, venu de Bou-Saâda : à eux trois, ils forment la première promotion d'élèves-maîtres musulmans.
Ainsi, dès le départ, le jeune Fatah ben Braham s'est distingué parmi les 22 candidats indigènes.
Il restera plus d'un demi-siècle en activité, justifiant par son dévouement la confiance du jury d'admission de 1866 et de celui de sortie de 1868. Il devait terminer sa carrière en 1923, à la tête de cette école-carrière qui dominait le lycée du haut de la Rampe Valée et qui devait devenir l'Ecole d'application des élèves-maîtres et des sectionnaires de Bouzaréa.
Ce fut une des plus nobles figures de l'enseignement des Indigènes.

Parmi les hommages que lui a rendus l'administration, trois méritent particulièrement d'être rapportés. Ils se situent dans les années 1887, 1922, 1928.

Alors qu'il était instituteur-adjoint à l'école arabe-française de la rue Porte-Neuve, Fatah a réussi le tour de force, unique dans nos annales, de travailler toute une année scolaire sans être payé.

Ce haut fait a tellement frappé Ferdinand Buisson, alors inspecteur général, qu'il l'a relaté en ces: termes dans le Bulletin Universitaire de l'Académie d'Alger de juillet 1887 :

"Le conseil municipal d'Alger venait, pour des raisons que nous n'avons pas à rechercher, de voter la suppression de la seule école ouverte aux Indigènes dans la ville d'Alger, oui, la seule pour une population que le recensement officiel évalue à 17000 âmes.
L'ancien directeur, M. Depeille, étant admis à la retraite, un jeune sous-maître, M. Fatah, restait seul avec un ou deux moniteurs indigènes. On leur signifia la décision municipale, la suppression de leur traitement: ils n'eurent pas le courage de s'en aller, laissant là les quelques centaines de petits enfants qui s'obstinaient à venir en classe, et quelle classe ? un vrai taudis en haut d'un escalier sombre dans une maison délabrée.

Il y avait dix mois que durait ce tour de force quand l'Etat intervint et, prenant à sa charge la totalité des frais de cette pauvre école, en empêcha la suppression.

Comme le dit son gendre, M. Buret, le 12 novembre 1922 a été, sans aucun doute, "un des plus beaux jours de la dernière année d'activité" du père Fatah. On peut affirmer que ce fut aussi un des grands jours de l'enseignement des Indigènes: ce jour-là, en effet, au théâtre municipal d'Alger, rempli par plus de 800 instituteurs et institutrices venus de tous les points du département, le recteur Ardaillon lui remettait la croix de chevalier de la Légion d'honneur, en même temps qu'à M. Taillard, vice-recteur, et qu'à M. Lucchini, instituteur à Douéra, ancien instituteur de l'enseignement des Indigènes, aveugle de guerre, en présence des autorités académiques, préfectorales et municipales.

Le Bulletin de l'Enseignement des Indigènes a longuement relaté la cérémonie, et c'est à lui que nous nous référons.

Après avoir rappelé le fait signalé plus haut, M. Maubourguet, directeur de l'école Sarrouy, dit:
Monsieur Fatah, à 32 ans vous étiez déjà un digne émule du célèbre Pestalozzi et, comme lui, vous auriez pu dire - vous l'avez pensé plus d'une fois sans doute - " Je n'ai plus d'argent, mais j'ai de bons élèves : je suis plus riche qu'autrefois! ". .. Et qui sait si, en conservant dans des conditions si décourageantes votre école et vos élèves, vous n'avez pas hâté l'expansion que quelques années plus tard prenait cet enseignement indigène dont nous saluons en vous le meilleur des ouvriers de la première heure.

Monsieur Fatah, dans un discours aux Délégations financières, à la fin de la Grande Guerre, le regretté M. Lutaud voulut bien proclamer que dans les tribus où l'école avait exercé son action bienfaisante on n'avait pas enregistré le moindre symptôme de mécontentement malgré tous les sacrifices qu'on leur avait demandés. De cet hommage rendu à l'école indigène par le plus haut fonctionnaire de la colonie, nous vous attribuons la plus large part car vous avez été notre précurseur, notre initiateur.

Après la remise des décorations par le recteur, instant solennel de la cérémonie, le père Fatah va exprimer ses remerciements. A travers le souvenir de ses anciens maîtres et de son dernier directeur, par-delà ses collègues et toutes les autorités présentes, c'est la France qu'il remercie de l'avoir fait ce qu'il est devenu. Très ému, rapporte le Bulletin, il rend "un précieux et cordial hommage de gratitude à la France républicaine, sa patrie d'adoption, flambeau de la civilisation, répandant à travers le monde les idées de bonté et de liberté, distribuant l'instruction à tous ses enfants de la métropole et de ses colonies, sans distinction de race et de religion ".

C'est au gouverneur général Steeg qu'il appartenait de clôturer cérémonie. Après avoir fait l'éloge des trois nouveaux décorés, c'est da une allocution qu'il veut spontanée qu'il va se dégager des contingent pour s'élever, comme il convient, aux idées générales et apprécier, termes qui vont payer les instituteurs de leurs peines, l'œuvre scolaire de France en Algérie :
Il y a quelques jours, un voyage d'études me conduisit dans le Sud, m'arrêtais, naturellement, dans toutes les écoles que je rencontrais sur ma route. Ici, je trouvais quelques enfants indigènes mêlés aux fils, aux filles nos colons et de nos fonctionnaires,ailleurs, une majorité d'élèves indigènes s'ouvrait à nos petits européens, partout j'ai constaté la cordialité des rapports qui s'établissent spontanément entre tous, sans distinction de classe ni de religion.
Tous, sur les bancs d'une école fraternelle, font l'apprentissage de la fraternité française.
Ce sont les instituteurs, les institutrices qui se font ainsi les prosélytes opiniâtres de la grande cause de notre Patrie ...

Il nous faut maintenant arriver au dernier hommage officiel rendt M. Fatah avec l'allocution prononcée sur sa tombe, le 29 avril 1928, M. Dumas, inspecteur primaire de l'enseignement des "Indigènes " devait être notre directeur à Bouzaréa à la rentrée suivante, remplacement du "chaïb" Guillemin. Elle a été fidèlement transcrite dans le Bulletin de l'Enseignement des Indigènes (1928, pp. 34-35) et, en reproduisant ici, il nous semble entendre la voix même, à la fois ferme douce, de notre nouveau "chaïb ".

Il y a quelques heures à peine, les journaux du matin nous apprenaienl mort de M. Fatah. Certes, M. Fatah n'était plus jeune, mais depuis longues années nous étions si accoutumés à le voir avec son allure toujol alerte, avec son bon sourire et son esprit toujours vif, que nous avions fini J nous imaginer que le temps, par une grâce singulière, n'avait point de pl sur lui. La mort pourtant a fait son œuvre, et sur cette tombe nous vem rendre un dernier hommage à l'homme de devoir, à l'éducateur convai~ dont la vie a été vouée à la réalisation d'un noble idéal.
M. Fatah a été un précurseur: quand on se reporte aux origines l'enseignement des Indigènes, c'est surtout son nom que l'on rencon partout à Alger, c'est lui qui a fondé les deux écoles les plus anciennes de la ville, d'abord l'école de la rue Médée, qui est devenue l'école Sarrouy, et, peu plus tard, l'école du boulevard Valée qu'il dirigea jusqu'à la fin de belle carrière.
M. Fatah était d'ailleurs particulièrement qualifié pour réaliser cette liaison délicate qui s'opère par l'école entre la pensée française et l'âme indigène, par ses origines, par ses impressions d'enfance, il avait été pénétré de l'enchantement dont l'Islam sait envelopper les esprits.
Et puis l'éducation française était venue: du collège impérial il passait à l'école normal d'instituteurs et la solide culture qu'il y recevait lui ouvrait de nouveau horizons.

M. Fatah n'avait rien abandonné de ses croyances premières c'est parmi les tombes musulmanes qu'il dormira son dernier sommeil, mais sa foi, pour solide qu'elle fût, n'avait rien d'étroit ni d'exclusif; à ce haut souci de dignité, à cette sérénité d'âme que nous lui connaissions et dont les racines plongeaient peut-être dans l'Islam auquel il restait attaché, il joignait un esprit très libéral, une parfaite tolérance, fruits de la culture française dont il proclamait l'éminente fécondité.

Cette culture, nul plus que M. Fatah n'en a senti la nécessité vitale et l'effets bienfaisants; à ses yeux, elle devait éveiller les esprits, préparer les jeunes indigènes aux exigences d'une vie nouvelle, mais elle devait surtout leur révéler la France, leur apprendre à la connaître et à l'aimer.

Pendant plus d'un demi-siècle, c'est à cette œuvre de régénération d'apaisement que M. Fatah a consacré le meilleur de lui-même. Parmi ses, coreligionnaires, qui lui portaient une déférence particulière, il a été véritablement l'apôtre des idées françaises et il a enseigné la France avec une chaleur, une conviction d'autant plus efficaces que dans son âme même avait réalisé d'abord cette harmonie qu'il préconisait, cette harmonie qui doit s'établir peu à peu sur la terre algérienne entre les aspirations traditionnelles des Indigènes et le génie tutélaire de la France.

Devant cette tombe musulmane, nous nous inclinons donc avec une pieuse, reconnaissance, car l'homme de bien qui va reposer ici a été, dans la sincérité de son cœur, un des bons serviteurs de l'idée française.

Ajoutons à ce portrait composite du "père Fatah" quelques touches plus intimes dues à son gendre L. Buret :

... Dans le dernier trimestre de 1922, M. Fatah, déjà éprouvé naguère par la perte de plusieurs enfants, perdait tour à tour deux jeunes filles et une petit enfant.
Et si l'année suivante était celle des loisirs de la retraite, du repos bien gagné, c'était aussi la mélancolie d'une brusque cessation d'activité.
La part faite à la vie familiale était du moins redevenue plus grande. Et ce ne fut pas sans douceur que B. Fatah vit ses enfants survivants se consacrer leur tour à l'enseignement: filles institutrices, gendre professeur, et, enfin, plus jeune fils actuellement directeur de la ferme-école de Guelma.

C'est au cours de ces dernières années surtout que j'ai eu l'occasion de l'entendre narrer maint souvenir sur sa vieille école normale de Mustapha Supérieur, son directeur, son aumônier théologien, ses camarades l redingote; sur les collègues innombrables dont il avait suivi la carrière ,sur les progrès ou les fluctuations de l'enseignement des Indigènes. Il était pour nous comme un tome vivant d'histoire algérienne, en même temps qu'u exemple de fermeté et de rectitude morales.

Après avoir fondé et dirigé deux écoles et formé un nombre considérable d'élèves, il pouvait, avec sérénité, jeter un regard en arrière. Malheureusement, ses derniers mois furent assombris par les dures souffrances d'un mal implacable, qu'il supporta jusqu'au bout avec une stoïque fermeté ". (Bouzaréa, pp. 83-84).

Permettez-moi maintenant, en manière de conclusion, d'évoquer d souvenirs personnels qui ne concernent pas directement M. Fatah, mais fille et son gendre, Mme et M. Buret.
Durant l'année scolaire 1917-1918, j'ai fait mon cours élémentaire première année à l'école de la rue Toussenel, à Alger.

La maîtresse était une jeune femme brune, jolie et douce. Tous les samedis, elle nous racontait une "histoire" : celle de Blanche Neige nous avait particulièrement émus, mais nous attendions avec impatience les contes de Perrault.
Socrate disait d'un de ses disciples: "Je ne peux rien lui apprendre: il ne m'aime pas!"
Moi, j'ai dû apprendre beaucoup de choses au C.E. 1, j'aimais beaucoup ma maîtresse. Elle avait souvent l'air triste car son mari était à la guerre.
Un matin, le directeur, M. Padovani (dont la mémoire m'est restée chère) est entré dans la classe, s'est approché du bureau et lui a parlé tout bas. Alors, elle a caché son visage dans ses mains, mais mouvements convulsifs de ses épaules nous ont fait comprendre qu'elle sanglotait. Le silence était absolu et nous aussi nous avions les larmes aux yeux. Le directeur l'a emmenée dehors un moment. Quand elle revenue, elle s'est assise à son bureau; mais elle n'a pas pu reprendre leçon commencée. Nous sommes restés silencieux. On aurait dit que le temps s'était arrêté ... Je ne sais comment nous avons appris que le directeur était venu lui annoncer que son mari avait été grièvement blessé et avait fallu le "trépaner ". Longtemps, ce mot m'a fait peur. ..

Ainsi, Fatah ben Braham a été l'un des premiers Musulmans à croire en la culture française au point de consacrer sa vie à transmettre son savoir et sa foi à des centaines de petits " Indigènes" pour lesquels son enseignement a eu valeur d'exemple. Ils ont été un millier ces humbles instituteurs à braver les préjugés et à se battre pour leur idéal: évoquer la mémoire de l'un, c'est évoquer celle de tous. Nous ne devons pas manquer de le faire chaque fois que nous en avons l'occasion.
Parmi les chants que nous a appris M. Buret, il en est un dont je sais encore, soixante ans après, et l'air, et les paroles: il s'agissait du Léthé, ce fleuve enchanté qui, dans l'Antiquité, faisait perdre la mémoire des bons comme des mauvais jours à l'homme qui buvait de son eau. Nous autres, nous ne boirons jamais de cette eau-là. Si nous n'oublions pas les mauvais jours, nous voulons par-dessus tout conserver intact le souvenir des beaux jours de l'enseignement français en Algérie et continuer inlassablement à rendre hommage à ceux qui s'y sont dévoués. C'est cette volonté qui fait notre force intérieure. Nous n'oublierons jamais!. ..

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