FARCES DE NOTRE ENFANCE
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       J'avais pour camarades de jeux quelques enfants du quartier de la place saint Augustin, parmi lesquels Gaston, son père était concierge, Chérif fils de commerçant aisé, Jeannot dit le corsaire, Loulou les grosses dents, Moïse dit Momo, Saïd dit Vivi pourquoi Vivi ? nul ne le sait

       Nous étions, il faut l'avouer, un groupe de petits bandits, bien qu'âgés seulement de 11 à 13 ans. En été, la nuit venue, nous nous rencontrions sur le kiosque de la place st Augustin, et partions à travers la ville arabe sans but défini, mais avec l'intention de "faire des farces".

       Un large escalier rapide, qui reliait la place st Cyprien à la rue d'Announa était longé par une main courante mais, bien que très fréquenté, il n'était pas éclairé un coup de taouate (lance pierres) avait éliminé l'ampoule !,

      Un de nos jeux favoris consistait en ceci : enduire la rampe d'une matière gluante, visqueuse, malodorante, empruntée à l'endroit où les calèches attendaient les clients vous devinez laquelle, et voir la "tête" que faisaient les usagers après avoir fait glisser leur main jusqu'au bas de l'escalier.

       Nous allions parfois aussi, avec une ample provision de la même "substance", en répandre sur les poignées des portes, principalement à l'entrée des magasins ou parfois au loquets des particuliers. Un coup de sonnette avertissait le propriétaire qui ouvrait la porte et à pleine main repoussait le loquet.

      Sur la place du Salluste tout en haut de la ville était un grand abreuvoir alimenté par un tuyau à l'extrémité duquel venaient, l'été, se désaltérer les riverains. Là encore le génie malfaisant de mes petits camarades s'était maintes fois manifesté et nous nous réjouissions follement des grimaces, des injureset des malédictions de nos victimes.

      Je dois, à ma décharge, ajouter que j'étais presque toujours que le témoin des jeux, je n'ose dire innocents, dont il s'agit. Si mon père fonctionnaire haut gradé l'avait su !!!!!!!.

      Une fois, nous étions proche du monument aux morts sur un grand terrain vague où se déroulait sous une grande tente circulaire, le spectacle du cirque Amar. Mon cousin Nono nous accompagnait. Nous étions évidemment à l'extérieur, car il ne pouvait être question d'entrer, cela eût coûté trop cher !

      A l'intérieur, des bancs disposés en gradins s'offraient aux spectateurs, dont les fesses rebondies se dessinaient à l'extérieur contre la toile. Ce spectacle inspira à Nono une idée lumineuse, géniale ! Il retira une longue épingle fixée au chapeau de sa voisine et en piqua profondément plusieurs des derrières arrondis qui saillaient ainsi à l'extérieur. Ce fut, on le conçoit, dans l'enceinte, un désordre indescriptible, des cris, des hurlements; la représentation fut suspendue, le personnel sortit et la Paulette " begra " grasse comme une vache une pauvre fille bien inoffensive qui stationnait sur la place, près du cirque, reçut dans le bas du dos un violent coup de pied de la part de l' "Asses " le gardien en français. Quant à Nono et à ceux qui l'accompagnaient, ils s'étaient prestement glissés innocemment parmi la foule et avaient disparu.

      L'un de nous, le petit Loulou dont le père était peintre, avait durant plusieurs soirs emprunté à l'atelier paternel un pot de couleur et un pinceau et, le matin, certains habitants dont les manies, les défauts, défrayaient la rumeur publique et les commérages, trouvaient le matin leurs vérités, le plus souvent exagérées et ridiculisées, peintes sur leurs murs. Un mot Kahba ( putain) des plus infamants avait ainsi été écrit en très gros caractères au-dessus de la porte de l'école d'Alembert à l'attention d'une maîtresse mal aimée car trop rigide à notre goût

      Les religieuses offraient une assiette de soupe aux miséreux qui venaient sonner à leur porte. Chérif, avec qui je me trouvais un jour près de l'entrée de la villa rue Cotoni me dit : "Attends-moi là; je vais sonner et nous f... le camp". Mais, trop petit, il ne pouvait atteindre l'anneau extérieur qui commandait la sonnerie, lorsque survint un abbé de la paroisse, qui, voyant l'embarras de mon petit camarade, le souleva dans ses bras. Chérif tira violemment sur l'anneau et s'enfuit en disant au pauvre homme d'église ahuri : "ijri (vite) cavalons ! La vieille va venir".

      Une fois, alors que j'avais environ 9 ans, une troupe théâtrale venue de Bône qui stationna quelques jours dans la localité, se disposait à jouer "Fifi de la colonne ". A ses propres artistes, elle adjoignit quelques figurants, des enfants recrutés dans le voisinage qui devaient représenter les petits soldats et défiler sur la scène en chantant :

"Voici la garde montante,
"Nous arrivons, nous voilà,
"Sonnez trompettes éclatantes
Ta ratata tata tata".

Notre interprétation était tout autre
Voici la garde pétante
En pétant nous voilà
" Dératons " tous ensemble
Pout Pout Pout

" Dérate " en arabe péter

Tout était prêt lorsque, le jour de la répétition générale, le directeur de la troupe me congédia parce que j'étais trop petit. Mon frère Jeannot, de 3 ans mon aîné, fut retenu et, le lendemain joua son rôle. Ce fut pour mon amour-propre un rude coup et j'en conçus un chagrin violent, bien qu'atténué par l'offre d'une place gratuite que m'accorda le directeur.

Le théâtre existait depuis 1880. Mais certaines manifestations, théâtrales, politiques et autres, se déroulaient à la Hall aux grains. Les organisateurs s'y installaient à leur guise et, selon leurs besoins, édifiaient au moyen de tréteaux et de planches, les scènes ou les tribunes appropriées. Notre souci était de dérober quelques bouteilles de limonades en rampant sous les toiles dressées comme séparation, Momo qui était frêle était désigné comme volontaire, une fois désaltérés il nous manquait de nous sustenter, c'est alors que nous étions volontaires pour apporter aux tables les délicieuses brochettes odorantes dont on extrayait quelques morceaux " isolés " qui se trouvaient généralement en bout des rayons de bicyclettes servant à les dorer, le gras ne faisant pas notre affaire était mâchonné puis recraché….

Le père de Saïd était cantonnier sur la route de Millesimo, il utilisait pour son travail un petit tombereau, fut très étonné un matin, après l'avoir vainement cherché pendant plusieurs heures, de le trouver perché au sommet d'un arbre où, au moyen de cordes, nous l'avions hissé.

Un jour nous pris l'envie de manger de la pastèque, mais aucun d'entre nous n'avait la moindre pièce, que faire ? Vivi eut une idée lumineuse, ce soir nous dit-il, nous irons voir mon oncle Rabah, il vend ce fruit à nous de faire en sorte d'en dérober une.

Les nuits sont chaudes à Guelma et des bandes de gosses déambulent dans les rues sans objectifs précis, mais nous….. nous savions.

Au préalable nous avions envoyé Moïse briser de coup de " taouate " (lance pierres) la seule ampoule qui éclairait le parvis du presbytère une fois dans l'ombre généreuse et protectrice la bande s'étiolait avec pour but de se retrouver devant chez Rabah.

Ce dernier affable et souriant accueilli son neveu d'un large sourire où pointaient quelques chicots jaunâtres colorés par le " nefa " ( prise). Commençait alors les inévitables palabres, comment vas-tu ? et ma sœur ta mère, et ton frère " l'aouare " atteint d'un strabisme convergent, bref Vivi entraîna son oncle dans le magasin et l'un d'entre nous prit pour cible d'un coup de pieds, une belle pastèque pivot de la pyramides, celle-ci s'écroula le long de la rue en pente.

Loulou bou-sénine en français " les grosses dents " car même la bouche fermée il ressemblait à un lapin s'empara du cucurbitacé et telle une volée de moineaux nos joyeux compagnons se retrouvèrent derrière l'église.
Un couteau plongea dans le fruit qui 10 minutes plus tard n'était qu'un vieux souvenir

Un enfant oublie de suite et s'imagine pouvoir recommencer sans risques, donc deux jours plus tard, même scénario seulement ce soir là, il y avait une merveilleuse pastèque seule, désespérément isolée, tentante à souhait, un peu dans la pénombre et qui n'attendait que nous. Fait inhabituel, que nous comprimes plus tard, Rabah entra dans la boutique siroter un café. Il ne nous fallut que quelques minutes pour nous retrouver à l'ombre de la croix.
Un couteau, une large tranche pour chacun d'entre nous et Jeannot recracha son énorme portion :
Purée de sa mère y 'a quelque chose, elle est pourrie !!! Oila (je te jure) .

Saïd à son tour éjecta en hurlant un carré de couleur sombre, en criant : voir de ses morts qui a fait quelque chose à cette pastèque de sa mère !

Comme il faisait trop nuit on se décida d'aller sur la place saint Augustin où le kiosque à musique dispensait un éclairage lumineux.
Chérif posa délicatement la boule verte et d'un coup sur la balustrade la brisa en deux parties, à l'intérieur, accrochée aux parois….. une magnifique crotte de chat nous regardait.

Ce fut la dernière fois qu'on chaparda des pastèques à ...Rabah

Cette histoire très raccourcie est vraie ….

Loulou vingt ans plus tard fut notaire, Chérif avocat à Guelma, Vivi (Saïd) exploite un commerce de fruits ( ! ), Jeannot entra dans la police, Moïse dentiste soigna Jeannot qui retrouva une denture de jeune premier et moi après avoir longuement voyagé termina ma carrière comme cadre dans une administration.

Quand aux autres, Dieu seul le sait !.

Collectif des Guelmois site Internet GUELMA-FRANCE