UN ROMAN D'AMOUR A GUELMA
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Deux personnages occupaient vivement la petite ville africaine de Guelma, située entre Bône et Constantine, lorsque je m'y trouvais. Il n'y était question que des goûts fastueux, de la richesse, de la beauté de la comtesse de Lucenais et des aventures amoureuses de Georges Kérouard.

Georges Kérouard était taillé en don Juan. Beau, bien découplé, le geste franc, l'œil vif et plein de hardiesse, il charmait à la première vue; si l'on ajoute à ces avantages physiques un esprit lettré, une grande distinction de manières, on comprendra que Georges Kérouard ait eu des succès dans les villes d'Algérie, où le cœur et l'imagination, si près du soleil, s'allument et s'enthousiasment facilement. Le don Juan de Guelma devait à l'un de ses succès en amour la perte de sa position de capitaine de chasseurs d'Afrique. Tenant garnison à Philippeville, il avait captivé le cœur d'une belle Italienne, dont le mari, joueur effréné, restait trop souvent éloigné de sa femme. Le capitaine s'introduisit auprès de la Francesca délaissée, sous le costume arabe. Ce déguisement lui réussit une fois; mais la seconde fois le mari reconnut le capitaine. Il dissimula sa colère, laissa sortir le faux Arabe, et se vengea sur sa femme, qu'il fit entrer dans un couvent à Philippeville. Indigné, le capitaine enleva, pendant la nuit, Francesca et la cacha dans une maison isolée au bord de la mer, à quatre portées de fusil de Philippeville. Cette aventure fit scandale au couvent et dans la ville. Le procureur s'en mêla; il y eut conflit entre l'autorité civile et l'autorité militaire; enfin le général, forcé de sévir, appela le capitaine de chasseurs d'Afrique, et lui dit nettement qu'il devait choisir sur l'heure entre sa profession de soldat et son rôle de don Juan; en un mot, il exigeait du capitaine qu'il rendit immédiatement l'épouse enlevée à son mari. Georges Kérouard répliqua au général qu'avant de faire le soldat il se glorifiait d'être chevalier, et qu'il n'abandonnerait jamais une femme à la colère d'un mari outragé. Sur cette parole, il tira son sabre pour le donner au général, qui l'accepta en n'osant blâmer cette fierté de caractère, cette noblesse d'âme. Georges Kérouard quitta Philippeville et se retira dans l'oasis d'El-Kantara. Là il perdit celle qui lui avait sacrifié sa réputation, sa vie, et à laquelle il avait donné tous les témoignages de dévouement.

C'est alors qu'il vint habiter la ville de Guelma. Sa réputation l'y avait précédé. Il fut bien accueilli, surtout par la gent féminine de cette ville, enchantée d'apprendre qu'il existait encore des hommes dont l'amour ne reculait devant aucun sacrifice.
En un mot, Georges Kérouard était le roi de Guelma, comme la comtesse de Lucenais eu était la reine.
Mais la comtesse de Lucenais devait son importance moins à ses mérites moraux qu'à son opulence et à sa beauté. Comme une patricienne de l'ancienne Rome, elle avait ses esclaves, ses chaouchs, ses nègres.
Ses soirées étaient le charme de la ville de Guelma. On lui savait gré des dépenses qu'elle faisait pour égayer deux tristesses : la ville de Guelma et son hypocondriaque mari, ancien légitimiste qui, après avoir énergiquement lutté en France, avait transporté ses déceptions et sa misanthropie au fond des solitudes africaines. Il y avait bien une tache au soleil.
On disait que la comtesse aimait beaucoup Guelma lorsque le comte était à sa maison de campagne de La Seralia, et La Seralia lorsque son mari se trouvait à Guelma. Mais les nègres et les chaouchs de la comtesse étaient si muets, que ses actions secrètes ne transpiraient pas au dehors, et que la malignité publique était réduite au conte, à l'invention.
C'est ainsi qu'on ne put jamais découvrir la cause réelle de la rupture de Georges Kérouard avec la famille Lucenais.
Au temps des bonnes relations, chaque fois que Georges partait de Guelma pour chasser le lion et la panthère dans les forêts de Souk- Arras, on voyait, quelques heures après, une belle amazone, accompagnée de ses chaouchs, suivre la même direction.
La sympathie pour Georges était telle à Guelma, que les habitants tremblaient de ne pas le voir revenir de sa chasse aux bêtes féroces; aussi sa rentrée était-elle triomphale lorsqu'il rapportait, avec sa peau, le cadavre d'un lion ou d'une panthère. Il y avait réjouissance en ville ce jour-là et soirée chez la comtesse de Lucenais.
Un beau jour, Georges partit pour la chasse au lion sans que l'amazone de rigueur se montrât. Il revint chargé de dépouilles opimes.
La comtesse ne donna aucune fête.
Cette mystérieuse séparation, sans motifs plausibles ou apparents, de Georges et de la comtesse, dura une année.
Enfin, la glace se rompit aussi singulièrement qu'elle s'était formée. Georges dut voir les Lucenais pour une oeuvre de charité dont on lui avait confié la direction. Il fut, à son extrême surprise, admirablement reçu. On parut enchanté de le revoir, et, bon gré mal gré, il fallut qu'il s'engageât sur parole à se rendre à la prochaine soirée de la comtesse.
-- Que signifient tous ces sourires, toutes ces invitations au bal? se demanda, assez anxieux, l'ancien capitaine de chasseurs d'Afrique, en quittant les Lucenais. Est-ce le piége d'une coquette, l'embûche d'un mari, ou une sympathie si irrésistible qu'elle rejette dans l'oubli les griefs du passé? Cela est bien heurté, bien bizarre. Je n'en trouve pas la raison... Eh! qui diable a jamais vu clair dans l'esprit d'un mari ou dans le cœur d'une femme? Qui a deviné ce mystère vivant, ce sphinx rose? Allons, n'approfondissons pas trop philosophiquement la. situation. Ayons bon espoir. Après-demain, la lutte; après-demain, jour de combat, et jour de victoire, peut-être !

Dés qu'il reçut l'invitation officielle de la comtesse, Georges s'empressa de lui faire honneur. Il se rendit à sa soirée armé de pied en cap, et toujours désireux de connaître les mobiles qui avaient porté les Lucenais à. changer leur attitude, à dépenser tant de grâces et d'amabilités pour lui, le maudit, le proscrit de la veille, si étrangement choyé le lendemain. Le duelliste et le chasseur de bêtes féroces, avec son coup d'œil, avec son amour du péril, pressentait un adversaire aussi vaillant, aussi expérimenté que lui. La soirée de la comtesse fut, comme toujours, fort brillante. Toutes les notabilités de la ville s'y trouvaient, et rien n'était plus pittoresque que cette réunion d'invités européens, maures et juifs, mêlant les habits noirs aux burnous de fine laine blanche, aux vestes soutachées. Des danseuses mauresques, vêtues de gaze et d'or, faisaient succéder leurs trépidations passionnées aux quadrilles compassés des Européens; bref, les salons de la comtesse de Lucenais offraient le tableau le plus agréable, le plus animé des mœurs de l'Orient et de l'Occident. Et certes les invités, plus embarrassés que Pâris, n'auraient su à quelle beauté donner la palme: à l'Européenne gracieuse, à la juive aux grands yeux de gazelle, au profil pur comme une biblique Noémi, ou à la Mauresque voluptueuse et nonchalante. Georges Kérouard eut en partie les honneurs de la soirée. Il était également à l'aise dans un bal, sur un champ de bataille ou au milieu des forêts de l'Afrique. La comtesse de Lucenais parut ravie de son esprit et de sa grâce. Elle l'entraîna hors des appartements, dans son pare éclairé a giorno. En prenant une allée un peu sombre tracée à travers un épais taillis, la comtesse, s'appuyant coquettement sur le bras de l'ancien capitaine de chasseurs, lui dit : En vérité, monsieur Kérouard, je vous sais un gré infini d'avoir apporté dans ma fête votre verve, votre esprit et votre joyeuse humeur, que vous semblez avoir communiquée à tous mes invités. Jamais je n'ai eu une fête si brillante, et je dois vous garder sérieuse rancune de voir être tenu éloigné une année entière de mes salons..

-- Vous raillez très agréablement, madame la comtesse; mais vous me permettrez de ne vous répondre que lorsque vous parlerez sérieusement. Si j'ai joué la comédie de la gaieté dans vos salons, vous savez mieux que personne combien cette joie feinte est loin de mon cœur. J'ai attaché un masque à mon visage; je regrette que vous l'ayez pris pour ma physionomie réelle. Ma nature, plus mal douée que la vôtre, ne sait pas jeter le sarcasme de l'oubli sur le passé.-- Ingrat! qui ne tient pas compte d'une année de martyre conjugal, d'une année de lutte vaillamment supportée pour lui seul. Oui, monsieur, lorsque vous me jugiez oublieuse, coquette, à la taille de ces femmes sans âme, sans caractère, moi, j'introduisais ici l'enfer; chaque jour, je vous défendais fièrement, obstinément contre un mari vindicatif; et, au moment où je suis parvenue à chasser de son esprit tout nuage, tout soupçon, vous me récompensez par l'ironie, presque par l'injure. Il n'est donc pas de grandes âmes dans ce monde
-- Que m'apprenez-vous, madame? Dans quelle nuit j'étais plongé,
-- Quoi vous avez eu cet héroïsme ? Mais pourquoi ne m'avoir pas fait secrètement savoir les luttes de votre intérieur, la vaillance de votre cœur?

-- M. de Lucenais m'entoure d'espions, vous le savez. Je me serais perdue. Au risque d'encourir vos futiles reproches d'indifférence, au risque d'être méconnue de vous, d'être oubliée, j'ai gardé le secret absolu. J'ai atteint mon but. J'ai gagné notre cause auprès de mon mari.
-- La croyez-vous réellement gagnée, comtesse? J'ai toutes les peines du monde, je l'avoue, à admettre la conversion de M. de Lucenais.
-- Vous rappellerai-je comment il s'est conduit vis-à-vis de nous ? Averti par les espions de votre maison, que nous chassions dans la forêt de la Medjerda, il nous surprit au moment de notre repos de chasse, tenta de m'assassiner, vous couvrit d'injures. Hors de moi, je lui mis un fusil dans la main, et je le sommai, au nom de l'honneur, de me rendre raison sur le terrain même qu'il avait souillé de ses injures.
Le misérable, le lâche, jeta le fusil et se retira en murmurant des paroles de vengeance.
-- Voilà ce qui s'est passé, madame. Vous m'avouerez qu'il a fallu un miracle pour que M. de Lucenais oubliât tentes ces scènes. D'ailleurs, il faut bien ajouter foi aux miracles, puisque je me trouve ici, dans la maison de M. de Lucenais

-- Vous mettez en suspicion ma perspicacité, Georges, après avoir douté de mon amour. Eh bien ! je vous confondrai sur ce point comme sur l'autre. Je vais vous donner la preuve convaincante que la plus légère ombre ne reste pas au fond du souvenir de M. de Lucenais. Je lui ai exprimé le désir que vous m'accompagnassiez dans une excursion aux Thermes de Hammam-Meskoutine, et il en a paru ravi.
-- Maintenant, Georges, refusez-vous d'être mon cavalier ?
-- Donnez-moi vos ordres, madame.
-- Eh bien! demain, dès l'aube, tenez-vous prêt. Ne vous préoccupez pas de provisions. J'enverrai, en avant, une mulet mes chaouchs qui porteront notre subsistance de la journée dans cette contrée sauvage. Si vous n'avez pas de cheval disponible, vous en choisirez un dans mes écuries.
-- J'ai le mien. Demain, je viendrai frapper à votre porte, madame. Je vous demande la permission de me retirer. N'aurais-je qu'une heure de sommeil, elle m'est nécessaire.
-- Retirez-vous, Georges. Deux heures sonnent. La nuit est déjà avancée... Je ne me coucherai pas.
-- A demain, madame la comtesse.
Georges s'inclina et effleura de ses lèvres les doigts roses de la comtesse, qu'il ramena au bal; puis il disparut.

Georges Kérouard dormit si bien, malgré les appréhensions dont il ne pouvait se défendre, que le grand jour était venu sans qu'il eût encore ouvert les yeux. Mais un des chaouchs de la comtesse, le discret Ahmed, le réveilla en sursaut en frappant à sa porte.

--Madame la comtesse vous attend ; M. Georges lui cria-t-il.
-- Ah ! c'est toi, Ahmed, murmura l'ancien capitaine de chasseurs à moitié endormi. Maudit sommeil de plomb ! je me lève, et dans un quart d'heure je serai chez madame de Lucenais.
-- Voulez-vous que j'aille seller votre cheval, M. Georges ? proposa l'ingénieux Ahmed.
-- Tu as raison. Pendant que je vais m'habiller, harnache "Satan". Va.

En un clin d'œil, le capitaine fut habillé. Il s'empara de ses balles coniques à pointes d'acier, de sa carabine Devisme, avec laquelle il avait abattu tant de panthères et lions, sortit, monta à cheval et se présenta" à la demeure de madame de Lucenais; il la trouva toute prête, attendant impatiemment son cavalier servant.

La comtesse était belle à ravir dans son costume d'amazone gris-perle. Une abondante chevelure noire était retenue captive sous un gracieux chapeau de fantaisie de forme ronde, surmonté d'une magnifique plume d'autruche qui encadrait à mer-veille le visage plein de la comtesse. Sa fine main gantée semblait ployer sous les bijoux.

En la voyant si resplendissante de beauté, Georges, tout don Juan qu'il était, eut quelque éblouissement. Il se souvint de la forêt de la Medjerda. Il balbutia quelque banale excuse sur le décousu de sa toilette, et la comtesse, enchantée d'avoir produit son effet de costume, demanda à Georges l'aide de sa main pour monter sur sa jument Isabelle, qui contrastait avec la robe entièrement noire de Satan. Isabelle et Satan, fiers de leur fardeau, se livrèrent à une coquette fantasia dans les rues de Guelma, et ne prirent l'allure régulière que sur la route de Hammam-Meskoutine. Le chaouch Ahmed et Ibrahim, montés sur des mules, suivaient la comtesse. Sur le passage de la petite caravane, les habitants de Guelma répétaient avec joie
-- Enfin ! ils sont réconciliés
Les premiers moments du voyage furent froids, comme tous les commencements possibles ; en exceptant cependant le commencement du jour en Afrique, qui est ardent à sa première lueur. Il faisait une de ces radieuses matinées qui relèvent joyeusement l'homme de la léthargie de la nuit, donnent au cœur la flamme, communiquent aux yeux et à l'esprit la vive lumière d'une nature enivrée de soleil. La rivière de la Seybouse roulait ses flots étincelants à travers les touffes de lauriers roses. En traversant à gué la Seybouse, que des pluies avaient grossie, Isabelle trébucha contre un granit, s'agenouilla et faillit jeter à l'eau sa belle écuyère. Mais Georges, par un mouvement rapide, descendit de cheval et reçut la comtesse, qu'il porta jusqu'à l'autre bord entre ses bras musculeux, en luttant contre le courant qui menaçait à chaque instant de l'entraîner avec madame de Lucenais. -- Notre voyage commence mal, dit la comtesse revenue de sa frayeur.
-- Un peu d'eau sur votre robe, voilà tout ce qui est à regretter, madame.
-- Mais vous, Georges, pour venir à mon secours, vous vous êtes mouillé jusqu'à la poitrine.
-- Une heure de soleil, et il n'y paraîtra plus. On se remit en selle, et la marche fut reprise; Georges devant, la comtesse derrière lui, Ahmed et Ibrahim suivant toujours le cavalier et l'amazone à quelque distance.
Comme le chef de la caravane gardait un silence obstiné, la comtesse ne put s'empêcher de lui en faire des reproches.
-- Je ne vous savais pas si songeur en voyage, mon cavalier, persifla-t-elle.
-- Je n'aime pas à parler dans les cimetières où il faut écouter, répliqua Georges gravement. Vous ne savez pas, madame, que nos chevaux piétinent des tombes. Ici, près de Mejez-Amar, dans cette douloureuse retraite de Constantine, nous laissâmes cinq à six cents braves qui se sacrifièrent au salut de l'armée. Enveloppés de nuées d'Arabes, ils tinrent jusqu'au dernier, et nous pûmes continuer notre sanglante marche jusqu'à Bône. Les morts vont vite, on les oublie trop légèrement.
-- Ce reproche ne saurait aller à votre adresse, Georges, car vous n'oubliez ni les morts ni les mortes.
-- Vous voulez me rappeler l'Italienne Francesca, la morte du désert; celle-là est enterrée dans mon cœur; je ne puis l'oublier. Il y a six ans, je passais avec elle par ce chemin. Je me rendais à Constantine, et de là je partis pour l'oasis d'El-Kantara.
-- Alors vous veniez de sacrifier votre position, votre avenir militaire pour cette femme qui vous tenait tant au coeur, qui vous tient encore tant à l'esprit.
-- Tenez, comtesse, n'obéissez pas à de mesquines impulsions. Ne me reprochez pas d'avoir accompli mon devoir, d'avoir sacrifié à une martyre ma position, mon ambition. J'aurais voulu lui sacrifier ma vie, comme je suis prêt à la donner pour vous. Soyez donc persuadée que je peux, sans infidélité, sans manquer à la vérité d'un sentiment sacré, garder le culte de la morte et aimer la vivante... deux belles âmes sœurs
-- Je vous crois, Georges, j'ai besoin de vous croire, murmura sourdement la comtesse, satisfaite de la franchise de Georges. Mais baissez, la voix; Ibrahim est derrière nous, et vous n'ignorez pas qu'Ibrahim est un des espions de mon mari, comme Ahmed est mon serviteur le plus dévoué. Ce matin, M. de Lucenais lui a enjoint de m'accompagner. Devant un ordre si formel, je n'ai pas pu dire à Ibrahim de rester à la maison.
-- Votre mari, madame, a joué avec moi la comédie de la réconciliation. Je vous le disais hier, rien de franc, rien de net ne peut venir de cette âme basse et tortueuse. Ce n'est pas un Othello, c'est un Cassin. Je préfère mille fois le courage impétueux, les rudes assauts du lion aux lâchetés féroces de la panthère tapie dans un trou, surprenant toujours son ennemi.
-- Georges, si je pouvais un seul instant admettre la justesse de votre horrible comparaison, je vous répondrais que vous êtes habitué dans vos chasses à déjouer les perfidies de la panthère. Qu'avez-vous à craindre de l'hypocrisie, des ruses félines qu'à tort, selon moi, vous prêtez à M. de Lucenais ?
-- Je ne crains rien de personne, madame. Ma vie s'est passée à chercher la mort qui m'a toujours fui comme un mirage, sur les champs de bataille, dans les hasards de mes aventures de garnison dans mes luttes coutre la hôte féroce des forêts de l'Afrique.
-- Que parlez-vous de mort, Georges, quand Dieu nous fait la grâce de nous réunir après une année de séparation ?

Et la comtesse, dans un délicieux abandon de la passion, posa sa main sur le pommeau de la selle de Satan. Georges prit cette main et la porta à ses lèvres brûlantes.

-- Vous ne songez plus à Ibrahim, à l'œil du mari lui dit Mme de Lucenais.
Cette observation jeta de la glace sur l'ardeur de Georges. Il abandonna aussitôt la main de la comtesse en murmurant :
-- Oui, c'est le mauvais oeil, comme disent les Arabes.
Le silence se fit; le cavalier et l'amazone étaient tout entiers aux émotions vives de leurs cœurs et à l'enivrement que leur apportait la nature africaine avec son ciel incandescent, ses horizons profonds, ses perspectives infinies, ses montagnes géantes, cabriolant les unes sur les autres, ses vertes oasis apparaissant au fond des ravins comme des nids de palombes dans les parois des abîmes, avec ses séduisants contrastes de rudesse et de grâce, d'énergie sauvage et de tendresse. Il n'est pas jusqu'aux ruines romaines semées sur le sol de l'Afrique, qui ne contribuent à donner à cet admirable pays un aspect de grandeur. Le Satan de Georges ayant fait résonner son sa-bot sur des fûts et des chapiteaux qui avaient roulé au milieu de la route, Georges rompit son mutisme et s'écria :
-- Si ces ruines pouvaient parler, que de grandes choses elles révéleraient que d'héroïques luttes elles raconteraient ! Et Salluste ne nous a pas même laissé le nom de cette ville romaine, laquelle, à en juger par le nombre de ses tombeaux, de ses arcs de triomphe, a dû être une cité importante.

Ainsi s'évanouissent les gloires de ce monde, riposta ironiquement la comtesse ; ainsi l'éclat des héros disparaît dans l'ombre de la postérité. Mais ce n'est pas leur histoire que j'aurais été curieuse de demander au passé de cette ville, c'est celle des amants confondus dans la poussière de ces ruines, qui ont consacré leur vie à un sentiment moins fugitif, moins futile que la gloire ; ceux-là seuls défient l'oubli et le néant; ils ont bien rempli les jours de la terre en aimant, ils aiment encore au ciel. - J'adore, comtesse, votre manière d'entendre l'histoire romaine. Du reste, si étrange qu'elle paraisse, elle n'est pas eu désaccord avec l'histoire. La voluptueuse jeunesse romaine venait prendre ses ébats aux thermes d'Hammam Meskoutine, témoins ces vastes piscines que nous voyons devant nous et dans lesquelles on nageait à l'aise, tandis que les directeurs de nos thermes ont adopté aujourd'hui la baignoire étriquée. Cette différence, insignifiante en apparence, marque bien, à mon avis, le génie des temps anciens et des temps modernes. La tradition médicale, pas plus que la tradition galante, n'a été abandonnée. Comme les soldats romains, nos soldats viennent cicatriser leurs blessures dans ces eaux chaudes, d'une efficacité merveilleuse, et, sous prétexte d'affections de poitrine, de rhumatismes imaginaires, de douleurs fantastiques, habitants et habitantes de Constantine, de Philippeville, de Bône et de Guelma, cherchent ici la liberté de la solitude, la quiétude des bois, des ravins ombreux, de la source pure qui chante sur les granits. Que de romans africains se nouent, comtesse, aux thermes d'Hammam-Meskoutine. De grandes dames, transformées par l'amour, habitent la tente, comme de simples femmes arabes, et la préfèrent à leurs somptueuses demeures des villes. Je suis venu cicatriser à l'hôpital militaire d'Hammam-Meskoutine un coup de yatagan dont les Marocains m'avaient gratifié. Chaque soir, les prétendus invalides civils des deux sexes se réunissaient devant l'hôpital, s'égayaient de la façon la plus ingénieuse, en organisant des jeux innocents ou en improvisant des bals champêtres conduits par un unique violon.

Il est vrai que le chef d'orchestre avait le concours des lions et des panthères qui rugissaient et hurlaient autour de Meskoutine. Mais on n'en dansait pas moins dans cette salle de bal décorée par les montagnes et les forêts, éclairée par les étoiles et le disque de la lune. A dix heures, les militaires rentraient, les civils se retiraient sous leurs tentes ou entreprenaient une promenade sentimentale au clair de lune, sans avoir le moindre souci de tomber sous la dent de la bête féroce, tant l'amour est brave ! Combien en ai je trouvé de ces beaux imprudents dans mes nuits de chasse, car Meskoutine est le paradis de la chasse et de l'amour. J'en atteste, comtesse, tous les chasseurs, tous les amants de la province de Constantine qui viennent demander à cette oasis si intelligemment choisie par les Romains, à ces thermes, à ces montagnes au front sourcilleux, à ces forêts de chénes-liége, à l'haleine brûlante de cette atmosphère, à ces horizons infinis, à ces cieux profonds, à toute cette nature exubérante et pittoresque, la plénitude de l'amour et de la liberté

-- Monsieur Georges, dit la comtesse froide devant l'enthousiasme de l'officier, soit que quelque partie de son discours l'eût blessée, soit plutôt qu'elle ressentit la crainte de se laisser entraîner, votre lyrisme vous emporte à rêver des bonheurs impossibles. Mais les romans abrègent les chemins. Tenez, sans que nous ayons pensé à la longueur de la route, nous voici arrivés.

En effet, les colonnes de vapeur qui s'élevaient des sources en ébullition annonçaient le voisinage des thermes. Isabelle et Satan faisaient crier un sol mince, miné par les volcans souterrains. Les eaux chaudes, en jaillissant, ont formé une multitude de petits cônes que l'imagination des Arabes assimile à des tribus infidèles pétrifiées, à des familles incestueuses frappées soudainement par le courroux céleste. Dans leur cours, elles déposent le soufre et le calcaire dont elles sont chargées, qui forment des gradins blancs et jaunes, puis elles vont se perdre en chantant au milieu des champs de coton et de lauriers-roses. Sur les marmites naturelles des thermes de Meskoutine, dans lesquelles l'eau bout à cent degrés, des soldats blessés préparaient le pot-au-feu et faisaient cuire des oeufs. Des dames enveloppées de longs burnous blancs, qui venaient de prendre leurs bains, rentraient sous leurs tentes Les chasseurs partaient en expédition, les infirmiers étaient chargés de bouteilles d'eaux ferrugineuses puisées aux abondantes sources des environs.

Il régnait à Meskoutine une vie active et plaisante. L'arrivée de la comtesse de Lucenais fit néanmoins sensation. L'aide-major de l'hôpital la reçut, lui offrit ses appartements ; la femme de l'aide-major la conduisit dans sa piscine et lui offrit son costume de bain. Pendant ce temps, Georges fit une courte excursion ; il explora vainement le ravin du lion, la montagne du lion ; il rencontra seulement un panthereau et un chat-tigre qu'il abattit et qu'il rapporta à Meskoutine. La comtesse, délassée par son bain, désira reprendre le voyage. Bravant la chaleur suffocante, les vapeurs embrasées du sirocco qui flottaient dans l'espace, elle voulut se rendre chez le caïd de Meskoutine, qui avait maintes fois assisté à ses soirées de Guelma.

La caravane, toujours suivie par l'œil du mari, par l'impitoyable Ibrahim, gagna la montagne; elle aperçut bientôt les tentes grise de la tribu des Heractas qui tatouaient les bois verts. Du plus loin que le caïd Bou-Sar vit ou plutôt devina la comtesse, il fit un signe aux Arabes de son douar, qui se précipitèrent au devant de la caravane, les uns prenant le cheval de Georges, les autres courbant le dos pour recevoir le pied de la comtesse. Un second signe du caïd fut le signal d'un véritable massacre de moutons et de poulets auxquels les Arabes coupèrent la tète, qu'ils embrochèrent, empalèrent et firent rôtir devant des feux allumés eu plein air. C'étaient les préparatifs de la difa mot qui comprend toutes les obligations de l'hospitalité musulmane.

Mme de Lucenais et Georges étaient entrés sous la tente du caïd ; ils étaient assis sur des piles de coussins que, bon gré mal gré, il avait fallu accepter du caïd. Quant à lui et à ses deux fils, ils étaient accroupis, les jambes croisées sur le tapis, Bou-Sar interpella le premier la comtesse, en la tutoyant, selon la coutume arabe :
-- Tu m'avais promis de venir visiter le douar de ton ami, dit Bou-Sar ; je te remercie, tu es une chrétienne de parole.
-- Toutes. les chrétiennes me ressemblent, dit en riant Mme de Lucenais.
-- Alors je les aime toutes comme je t'aime, répliqua le caïd.
-- Sans doute, mais les chrétiennes ne seront jamais tentées de plaire à un Arabe qui donne son mur à cinq ou six femmes.
-- Tu sais bien, comtesse, qu'on n'en aime jamais qu'une. Mais que deviendrais-je si je n'avais pas quatre femmes? Qui me ferait le cousconssou? Qui irait me chercher l'eau à la source? Qui me tisserait mon burnous? Sur les quatre femmes du musulman, il y a toujours trois servantes.
- Pauvres créatures ! cela nie fait songer quo j'ai apporté quelques brimborions de velours, quelques fichus de soie pour elles. Dis à Ahmed de les retirer de ma djebira et de les donner à tes femmes. En mémo temps, il nous apportera les vivres.
-- Comment ! tu viens chez un caïd, et tu appels, tes des vivres! Tu les remporteras, -- Mais laisse-nous au moins prendre le vin.
-- Ton ami n'a-t-il pas du vin de Bordeaux dans ses harnais? Comment recevrais-je les officiers français sous ma tente, si je n'avais pas de vin? Mahomet, qui a interdit le vin aux croyants, ne leur a pas défendu d'en offrir à leurs hôtes
-- Très bien ; tu es un caïd civilisé.
-- Par Dieu ! s'écria l'ancien capitaine de chasseurs, un gaillard qui partage des festins de Balthazar arrosés de vins de Champagne, avec les spahis quand il vient à Guelma et qui, rentré à sa tribu, boit de l'eau pure comme un dromadaire, un excellent tartufe à damer le pion mille fois à celui de Molière, qui fait ostensiblement ses cinq prières par jour, accable de salamaleks les conquérants de son pays, double les impôts que la France lui donne, afin d'en garder la moitié pour lui, fait trimer les hommes de sa tribu comme un baron du moyen-âge, les assujettit à labourer ses terres, à cultiver ses champs de coton, adore pieusement Mahomet et Allah, tout en dépouillant les musulmans, tout en tirant sa fortune du Christ et des chrétiens. Mais demandez aux Arabes pressurés de l'Algérie ce qu'ils pensent de leurs cheiks, de leurs cadis et de leurs caïds minotaures
La philippique de Georges fit jaillir l'étincelle du caillou. Un éclair de haine illumina l'oeil du caïd Bou-Sar. Mais comme tous ses coreligionnaires, qui ne traduisent jamais leur colère par les paroles, il resta muet et sombre.
-- Bah ! soupira Madame de Lucenais, je reconnais là votre haine des Arabes. En bien ! je vous déclare que je suis une arabophile. Les Arabes sont charmants. Voyez comme ils vous reçoivent. Voilà pourtant les gens que vous avez sabrés sans pitié, impitoyable capitaine de chasseurs, que vous avez rendus victimes de razzias spoliatrices, que vous avez ruinés.
-- Ils sont charmants et ils nous reçoivent bien, comtesse, précisément parce que nous les avons sabrés.

Les cris de joie des moukères qui se trouvaient dans un compartiment voisin, établi au moyen d'un tapis tendu verticalement, coupèrent fort à propos la conversation.

-- Tiens Bou-Sar, entends-tu ? dit la comtesse. Tes femmes sont enchantées de mes cadeaux.
-- Tu connais bien les femmes, toi, comtesse, répondit le caïd. La diffa est prête, ajouta-t-il ; veux-tu la prendre sous la tente ou dehors ?

La comtesse, qui avait déjà dépensé un flacon d'essence pour neutraliser l'odeur de lait caillé de la tente, demanda à sortir, Elle fut ravie du coup d'œil qui s'offrit à elle; sous les vastes ramures des caroubiers, des tapis avaient été tendus ; les tapis étaient entourés d'une guirlande animée de tous les Arabes du douar. Derrière les caroubiers se tenaient groupées et voilées les moukères qui, à l'apparition de Georges et de la comtesse, jetèrent leurs bruyants sgarits. Les Arabes se levèrent et ouvrirent les rangs pour laisser passer Georges et la comtesse sur les tapis.

Aussitôt on apporta un mouton entier qui fumait dans un grand plat de bois, les poulets dorés, le couscoussou mêlé d'œufs durs et de raisins cuits. La comtesse avait un plat et une cuiller en bois tout neufs. Elle rit de bon cœur en voyant cette singulière vaisselle. Le caïd et les Arabes qui ne mangeaient pas, car c'est faire la plus grande injure à l'hôte que de partager son repas et ne pas consacrer toute son attention à le satisfaire, ressemblaient à des mortels assistant aux repas ambrosiaques des dieux de l'Olympe, et épiant leur physionomie pour y lire la satisfaction.

-- Es-tu content du couscoussou? demanda le caïd à mme de Lucenais.
-- Délicieux. On en fait chez moi qui ne vaut pas celui-là.
-- Vois-tu, reprit avec orgueil le caïd, il n'y a pas en Algérie une femme pour faire le couscoussou comme Lella Kadjoun; aussi l'ai-je payée cinq cents boudjouds, sans compter les cadeaux du mariage.
-- C'est moins cher que nos cordons bleus et nos cuisinières, qui demandent mille francs par an, dit Georges.

A ce moment, quatre Mauresques, habillées de gaze, s'élancèrent du groupe des femmes sur un tapis, où elles se livrèrent à toutes les fantaisies passionnées de la danse arabe : combats simulés, femmes infidèles frappées du yatagan , voluptueuses siestes au fond des ravins, amoureuses haltes dans l'oasis du désert. Les musiciens mimaient ces scènes avec les danseuses, en frappant, à coups redoublés, de la main la peau sonore du derbouka. Mme de Lucenais, quoiqu'elle fût habituée aux danses mauresques, parut être vivement impressionnée. Georges, qui l'observait, vit son sein palpiter et s'agiter comme des vagues moutonneuses qui se succèdent rapidement.

-- Que vous aviez raison, Georges, dit la comtesse d'une voix émue, de vous écrier que le paradis de l'amour se trouvait ici. Ah les délices des anges que cette vie patriarcale au milieu des bois, loin des intrigues et des agitations stériles du monde.
-- Non, comtesse, pas ici. Dispensez-moi de vous dérouler les intrigues, les vols, les vices, les crimes, les misères, les sentiments mesquins de ces pasteurs arabes, candides en apparence seulement, que vous aimez trop. L'homme né de la femme est foncièrement mauvais, qu'il soit pasteur, agriculteur, industriel ou parasite civilisé. C'est au bord de la mer ou au fond d'une forêt que je voudrais voir s'édifier notre petit château, que je voudrais vivre et mourir sous vos yeux pleins de flammes, comme le soleil qui nous embrase de ses derniers rayons. La comtesse, suffoquée par l'émotion, ne put que répondre en plaçant sa main sur la main de Georges, qui touchait le tapis. Mais la passion ne fit qu'augmenter et monta à son cœur comme une marée irrésistible. Succombant à l'émotion, elle tomba sur le tapis en proie à une crise nerveuse. La fête s'interrompit brusquement. Bou-Sar, ne perdant pas la tête, appela les femmes. Georges se retira. Un essaim de moukères entoura Mmo de Lucenais. Les femmes dégrafèrent son amazone; mais elles jetèrent des cris d'impuissance en rencontrant un corset, qui était un nœud gordien et un mystère pour elles. Georges, furieux, les écarta, brisa le corset de la comtesse, qui put respirer à l'aise, puis il se retira de nouveau en faisant signe aux femmes arabes de revenir soigner et habiller Mme de Lucenais. Les moukères éventèrent la comtesse, l'accablèrent de soins. Mme de Lucenais, reprenant ses sens, demanda ce qui était arrivé,
-- Vous êtes trop fatiguée, dit Georges en évitant de répondre à la question posée, pour rentrer ce soir à Guelma.
-- Morte ou vive, il faut que je rentre absolument, répliqua la comtesse. Faites avancer Isabelle, je vous prie, je veux partir.

Les Arabes du douar étaient pétrifiés. Ils ne comprenaient rien à ce qui s'était passé, n'ayant jamais vu leurs femmes se trouver mal. Le caïd seul n'était pas trop étonné ni trop inquiet de ce petit événement, car il avait fréquenté les nerveuses Européennes, et il savait avec quelle facilité elles s'évanouissent. Du reste, il avait saisi la véritable cause de l'attaque de nerfs de la comtesse, qui, un peu défaite, le visage pâli, les yeux noyés de langueur, était plus belle que jamais. Ce fut au tour de Georges de ressentir la passion qu'il avait inspirée. Il monta Satan de fort mauvaise humeur et quitta à regret le douar des Heractas. Le retour fut triste. En Afrique, il n'y a ni aurore ni crépuscule. Les ombres enveloppent brusquement la terre, comme les premiers rayons de soleil l'illuminent et l'embrasent. Les chacals, ces appariteurs sinistres de la nuit africaine, glapissaient sur le passage de la caravane. Georges, Ahmed et Ibrahim surveillaient' de près Isabelle, qui pouvait, d'un faux pas, faire rouler la comtesse dans un ravin. Pour comble de malheur, la lune et les étoiles se voilèrent tout à coup de nuages épais poussés par le vent du sud, par le simoun. Contrairement aux nuits habituelles de l'Afrique, qui sont lumineuses et presque glaciales, le temps devint noir et asphyxiant. On étouffait, et l'on ne voyait pas à quatre pas ,devant soi. A chaque instant, la caravane risquait de se perdre ou de tomber dans quelque ravin.
-- Madame, dit Georges avec résolution à la comtesse, vous ne rentrerez pas ce soir à Guelma. Nous allons toucher à la ferme de Pablo qui est votre fermier. Nous lui demanderons l'hospitalité.
-- Mais tout au moins, objecta la comtesse, faudrait-il que M. de Lucenais fût prévenu, afin qu'il n'attribuât pas mon absence à des motifs qui ne seraient pas naturels. Ibrahim ne pourrait-il se rendre à Guelma?

Ibrahim, qui avait entendu la proposition de Mme de Lucenais, fit avancer son cheval.

-- Non, comtesse, dit Georges avec vivacité. Il est inutile que votre mari sache où vous passez cette nuit. II lui viendra ,tout naturellement à l'esprit que vous n'avez pas pu voyager par ce temps de sirocco. D'ailleurs, vous êtes fatiguée, épuisée, et vous arriveriez malade à Guelma, si vous échappiez à tout accident.

La comtesse se rendit au raisonnement de Georges, et la caravane frappa à la porte d'une maison, entourée de murailles comme une véritable forteresse. C'était une ferme isolée de toute habitation, que dirigeait l'Espagnol Pablo, éleveur de bestiaux, tenancier des Lucenais. Ahmed et Ibrahim avaient frappé à coups redoublés à la porte. Les chiens seuls répondaient par des aboiements menaçants. Enfin, une voix rude demanda qui était là. Au nom de la comtesse de Lucenais, la porte cochère s'ouvrit immédiatement. A la demande d'hospitalité qui lui fut faite, Pablo répondit qu'il n'avait qu'une chambre disponible, et qu'il n'osait offrir à M. Georges Kérouard, un grenier au-dessus des étables. Georges accepta le grenier. Ibrahim, qui, comme tous les Arabes, avait sans doute quelque répugnance à coucher dans une maison, demanda à aller passer la nuit dans son douar, voisin de la ferme. La comtesse n'y vit pas d'inconvénient. Ibrahim se retira, mais, au lieu de se diriger du côté de son douar, il prit, au galop, malgré la nuit noire, la route de Guelma.

Il fallut des précautions infinies pour que les hôtes de l'Espagnol traversassent une vaste cour encombrée de centaines de bœufs couchés, qui ne se dérangeaient qu'en mugissant à la rude voix de Pablo. L'ancien capitaine de chasseurs conduisit jusqu'à sa chambre Mme de Lucenais, la recommanda au fidèle Ahmed, et la quitta en l'embrassant d'un regard qui n'était certes pas un adieu. Son grenier se trouvant à l'autre extrémité du bâtiment, Georges dut traverser la cour en suivant Pablo, qui, une lanterne à la main, faisait lever les bœufs attestant leur mauvaise humeur d'être dérangés dans leur sommeil par de formidables beuglements. Dès que Georges se fût jeté tout habillé sur le lit de sangle du grenier, couchette habituelle d'un garçon de la ferme, Pablo disparut en emportant sa lanterne.

Deux heures s'écoulèrent. Le marteau de la porte-cochère de la ferme retentit.
Mme de Lucenais, qui ne dormait pas plus que Georges, pensa qu'un garçon de ferme rentrait de voyage. Les chiens aboyèrent, les bœufs mugirent encore, puis le silence se rétablit.

Minuit sonna au coucou de la ferme, enveloppée de ténèbres et de silence. Mais ce qu'il y avait de bizarre, malgré le calme apparent de la ferme, c'est qu'aucun être n'y dormait, et Georges moins que personne. En proie à l'émotion la plus violente, il se leva de son lit comme s'il eût été mu par un ressort, et s'écria :
- La passion m'asphyxie dans ce grenier! Elle vit là, à quelques pas de moi ; il me semble entendre sa douce respiration. Et je laisserais échapper cette admirable nuit de simoun qui souffle les ardeurs et fait les ténèbres . Les nuits noires de l'Afrique me connaissent et me sont propices. !

L'ancien capitaine de chasseurs prit son long couteau kabyle et sortit du grenier. La cour de la ferme était plongée dans une obscurité profonde. Le ciel était noir; seulement, au fond de l'horizon, une lueur rouge ensanglantait la nue. L'air raréfié brillait les poumons; on respirait de la vapeur. Il faisait une admirable nuit de sirocco. Les bœufs apparurent à Georges par masses confuses plus difficiles à trouer qu'une armée ennemie. Le don Juan africain ne se dissimulait pas la difficulté de traverser cette cour, sans trop déranger les bêtes à cornes et sans donner l'éveil aux chiens. Mais il serait mort de honte à la seule pensée de reculer devant des obstacles matériels de cette nature, qui le séparaient de la chambre de la comtesse. Il se. mit donc hardiment à l'œuvre. Georges marcha sans inconvénient sur la tète des premières bêtes couchées; par malheur, arrivé au milieu de la cour, il se vit forcé d'écarter du pied et du poing les bœufs qui dormaient debout, appuyés et serrés les uns contre les autres. Les animaux s'effrayèrent beaucoup; témoins de ce remue-ménage, les chiens de garde commencèrent à aboyer, avancèrent vers l'endroit de la cour où se manifestait le trouble, et le premier qui sentit Georges sauta d'un bond à sa poitrine : c'était un énorme molosse ; mais il eut à peine touché de sa gueule la poitrine de Georges que celui-ci lui enfonça, jusqu'à la garde dans le ventre, son long poignard kabyle. Le molosse tomba, Georges avança résolument malgré les aboiements des deux autres chiens. L'officier qui avait été gratifié des attouchements vipérins de la panthère blessée, qui avait senti la forte respiration du lion, n'était pas le moins du monde effrayé des molosses. Il n'adressait qu'une prière à Vénus, c'est que les aboiements des chiens n'éveillassent pas les gens de la ferme. Malheureusement, les deux camarades du molosse, effrayés de son sort tragique, au lieu d'attaquer de front Georges, battaient en retraite devant lui en jetant des hurlements épouvantables. Cependant Georges avait employé des efforts surhumains, pour traverser promptement les masses de chair qui s'opposaient à son passage. Il ne lui restait plus que quelques pas à faire pour toucher au but, lorsque soudainement s'ouvrit la porte de la chambre du fermier. Un homme, muni d'une lanterne qu'il posa à terre et d'un fusil, se montra. Il coucha aussitôt Georges en joue. Le coup partit; la balle siffla à l'oreille de l'ancien capitaine de chasseurs d'Afrique qui, à la faible lueur de la lanterne et au feu du coup de fusil, crut reconnaître le comte de Lucenais.

Hors de lui, Georges se précipita vers le meurtrier. Mais les obstacles étaient insurmontables. La détonation avait porté la frayeur, la panique dans la légion des bœufs, qui se livraient à des sauts furibonds, donnaient des coups de tète à tort et à travers.
Malgré toute raison, malgré l'évidence du danger, Georges voulut absolument sortir de ce cercle infernal pour atteindre son assassin, le comte de Lucenais, qui, après son attentat, était rentré dans la ferme, et courait déjà sans doute sur la route vers Guelma.
Dans sa folle ardeur de vengeance, Georges se jeta sur les cornes d'un taureau furieux. Il fut enlevé à quelques mètres et retomba broyé, les entrailles sorties, près du seuil de la chambre de la comtesse. Ahmed entendit les gémissements du capitaine de chasseurs. Il ouvrit la porte, appela au secours Mme de Lucenais, qui apparut en peignoir blanc.
-- Georges ! Georges ! s'écria-t-elle avec un accent de désespoir dès qu'elle vit le capitaine à terre.
-- Oui, c'est moi, comtesse,, dit Georges en faisant un inutile effort pour se soulever. J'avais oublié hier de vous souhaiter le bonsoir, et je voulais réparer mon erreur... -- Georges ! frappé ! assassiné !
-- Par votre mari. Son âme s'est incarnée dans un taureau furieux, et il m'a frappé de ses cornes! --C'est du délire ! c'est l'hallucination de la haine Georges, que dites-vous? Mon mari... un assassin ?... . -- Votre mari a fait feu sur moi.
-- Non ! non ! on a tiré, c'est le fermier Pablo. M. de Lucenais est à Guelma. Ne me désespérez pas, Georges !
-- Demain, Madame, vous partagerez la couche d'un assassin... aussi vrai que je vais mourir !
-- Mourir ici ! dans une immonde étable?
- Pourquoi pas ! le Christ n'y est-il pas né?
--Adieu, comtesse... Je vous ai bien aimée, allez ! Adieu à notre beau rêve de Meskoutine, à notre petit château au fond des bois !

Les affres de la mort descendaient sur le visage pâle et superbe, raillant l'agonie, de l'ancien capitaine de chasseurs d'Afrique. La comtesse de Lucenais s'agenouilla, se jeta sur le corps de Georges, colla sa bouche à son oreille et murmura :
-- Ne meurs pas, Georges l Je ne veux pas que tu meures... Je t'aime !

Georges, épuisé, ne put répondre; mais un sourire de béatitude effleura ses lèvres. Il fit un signe et appela son cheval "Satan". On lui amena son intelligent et courageux cheval arabe, qui l'avait porté sur les champs de bataille. Satan, voyant son maître couché, ensanglanté, comprit que cette fois il avait été vaincu. L'œil de Satan se voila de tristesse; il mit un genou en terre et lécha le sang de Georges, qui embrassa avec effusion la tète de son cheval; puis il le repoussa doucement, en sentant venir la dernière agonie. Georges expira entre les bras de la comtesse et d'Ahmed. Vêtue de sous peignoir ensanglanté, la comtesse alla frapper à la porte de l'Espagnol. Elle lui demanda compte de la mort de Georges. Pablo répondit qu'effectivement il avait entendu ses chiens aboyer, comme cela arrivait presque toutes les nuits, mais qu'aucun coup de fusil n'avait été tiré dans sa cour. La comtesse avait sans doute rêvé : il ne savait ce qu'elle voulait lui dire. Mme de Luce-nais s'habilla à la hâte et partit de la ferme de Pablo. En rentrant dans sa maison, elle trouva son mari profondément endormi. Lorsqu'elle lui apprit la mort de Georges Kérouard, M. de Lucenais donna les signes du plus violent chagrin. Ce fut à ce point que la comtesse douta si un coup de fusil avait été tiré dans la ferme, si Georges n'avait pas été la dupe d'une hallucination. La comtesse n'avait aucun indice pour éclairer ses doutes, ni une lumière pour la tirer du carrefour ténébreux dans lequel s'égarait sa pensée. Il lui était impossible de deviner qu'Ibrahim était venu informer M. de Lucenais de la présence de Georges à la ferme, que M. de Lucenais et Ibrahim étaient accourus immédiatement à la ferme de l'Espagnol Pablo, ami dévoué du comte. Eût-elle deviné tous ces mouvements, toute cette criminelle stratégie favorisée par une nuit noire, comment aurait-elle acquis la preuve du fait, puisque l'alibi d'Ibrahim et du comte était parfaitement établi, puisque M. de Lucenais avait réellement passé la nuit à Guelma et Ibrahim dans son douar?
D'ailleurs toutes les investigations faites aboutirent à former la conviction que Georges Kérouard, ayant commis l'imprudence de traverser, la nuit, une cour remplie de bœufs, avait été tué d'un coup de corne. Cependant la comtesse ne pouvait se rendre à l'évidence. Son cœur regimbait contre sa rai- son. Elle entendait toujours la voix accusatrice de Georges résonner à son oreille. Elle se sépara sans scandale et d'un commun accord de M. de Lucenais, qui, après avoir vendu ses propriétés algériennes, vit aujourd'hui en Espagne avec son ami le fermier Pablo et son fidèle serviteur Ibrahim.

La comtesse de Lucenais a fixé sa résidence à Nice, où elle est qualifiée de Comtesse Noire, parce qu'elle ne quitte pas le deuil et n'assiste à aucune fête. Chaque année, à la Toussaint, elle vient dans le département du Var, pour prier sur la tombe de l'ancien capitaine de chasseurs d'Afrique, enterré au cimetière de son village natal. Un coffret d'ébène ne quitte pas la Comtesse Noire : ce précieux coffret contient le peignoir sanglant qu'elle portait, lorsqu'elle reçut le dernier baiser des lèvres mourantes de Georges Kéronard.

Collectif des Guelmois site Intenet GUELMA-FRANCE