Le cimetière de Guelma en 1979
Mady Degen

Une belle région cette vallée moyenne de la Seybouse. Au pied d'une montagne, qui prend l'allure d'une femme couchée, il y a cette petite ville aux allures de Sous-préfecture. Il y a aussi le cimetière où nous avons laissé quatre tombes. Avant de quitter ce pays, il faut que je retourne chez moi. Des amis vont m'y conduire.

En dépit de ma vie habituellement claquemurée dans la presqu'île (1), ce long trajet n'a pu me distraire de mon attente. Revoir ma ville natale, petite ville se voulant une Sous-préfecture de France. Pourquoi?

Nous sommes venus, dans ce pays, sans trop le vouloir. Une fois là, nous n'avons trop su que faire. Et tout à coup, notre dernier régime, le moins désigné pour ce but, a décidé de vraiment coloniser. Pour lui, c'était faire de ce pays peuplé de Berbères islamisés, un prolongement de la France.

Il y eut des départements, des Préfectures et des Sous-préfectures comme ma ville natale. Le centre de la ville faisait illusion avec sa place, son kiosque à musique, encadrée par l'église, le square, orgueil de la population et un immeuble à trois étages, le seul de la ville. C'était dans cet immeuble que devait vivre M. le maire. Du jeune humaniste (Henri Chautard) rêvant de liberté, de départs, que restait-il dans ce vieillard retiré des honneurs? Toujours en redingote et chapeau Cronstadt, valétudinaire, il ne faisait plus que quelques promenades en ville, sa ville. Quand le chapeau Cronstadt ne pouvait suffire à le protéger des rayons solaires, il prenait un en cas. C'était une lourde ombrelle de coutil gris doublé de vert, teinte excellente pour les yeux. Ainsi protégé, il pouvait contempler son œuvre: cette place et surtout le square. Enclos de belles grilles, sis au pied de la caserne dont les hauts murs le dominaient, lui dispensant tout l'été la fraîcheur de leur ombre, il offrait au vieillard la plus sûre des promenades. Par des allées ombragées, peu fréquentées, il pouvait revoir quelques marbres antiques.

Promenant sa rêverie dans ces allées solitaires, silencieuses, le viel humaniste, qui savait tout devoir à la culture gréco-latine, pouvait se réjouir qu'ainsi fussent protégées ces quelques reliques de notre lointain passé. Dans ce pays fait, semble-t-il pour la barbarie, après tant de siècles de misères, de destructions, il était heureux de pouvoir renouer avec ce grand passé.

Je n'ai pas reconnu les abords de ma ville : la gare a disparu ; ainsi la route qui longeait la voie ferrée me devient étrangère. J'attends impatiemment le champ de course pour me repérer, me retrouver. C'est pire. Une immense bâtisse passée au lait de chaux borde la route à cet endroit et masque en partie les tribunes. Quand nous arrivons sur l'emplacement du monument aux morts qui, naturellement, a disparu, telle est la confusion dans mon esprit, qu'il me faut demander mon chemin.

J'entre enfin dans la ville par une rue mal entretenue mais que je sais devoir me conduire à la place du Théâtre. Là je demeure confondue. Le Théâtre, la maison de mes amis existent toujours mais défigurés. Les voici barbouillés l'un de ce bleu criard, l'autre d'un vert pistache qui donnent un air de carnaval à cet édifice, à cette demeure, jadis si correctes dans leurs proportions modestes et leurs gris (bon teint).

Autour de nous, des burnous, des gandouras. Je n'ai pas vu un européen, mais j'aurais pu voir des Chinois. Ils sont là dans la demeure de mes amis. Qu'apportera ce chambardement?

Je refuse de poursuivre. Je quitte ma ville avec soulagement. Mieux vaut aller revoir ceux qui nous avaient quittés avant ce grand chambardement. Nous avons pu nous réjouir que la mort les ait dispensés de voir l'œuvre de leurs mains ... " n'être plus qu'une poudreuse plaine".

J'arrive ainsi sans appréhension sur celle des miens. Les quatre tombes semblent intactes, bien protégées par la grille solide qui les encadre. Si la stèle du grand père est brisée, celle du grand oncle, du déporté politique, se dresse intacte. Mais pourquoi faut-il qu'en approchant je heurte du pied un cercueil d'enfant? Défait, crevé, il laisse voir le petit squelette sur lequel est tombé une couronne de perles blanches.

Appuyé à la grille, je regarde alors plus attentivement autour de moi.

Les portes des caveaux ont été défoncées. Dans la pensée de ces pillards, les édifices de nos cimetières ne pouvaient pas contenir seulement les cendres des nôtres, c'était autant de recels et à n'y rien trouver, la colère s'abat sur n'importe quoi, sur un cercueil d'enfant. Là aussi il me tarde de partir. Quelques chiens kabyles hâtent notre départ. Un dernier regard sur la tombe du grand homme de la famille. Si la stèle qui rappelle les mérites du notable est encore debout, les herbes folles disent l'abandon.

NDLR : Maddy Degen fait allusion à la gresqu'île de La Mazoule (La Calle).

Collectif des Guelmois site Internet GUELMA-FRANCE.