EXTRAIT DU LIVRE "VIE PIEGÉE"

Chapitre XXII

Le coup d'œil peut fendre les pierres !

          Cette année-là, Pessah s'étirait mollement. Il n'avait pas fait très beau ; mais, dans la maison, l'atmosphère était à la joie. Afsa, la plus jeune des sœurs de Ben était là. Afsa et ses contes, ses histoires fantastiques, ses proverbes et ses facéties... Quelle animation elle mettait ! Elle disait : " Tu es fatiguée ? Viens, je vais t'enlever le coup d'œil, comme fait le taleb* de la place de la Brèche* ! " Elle s'emparait d'une casserole, en général en mauvais état - Sarah, dès qu'elle entendait " coup d'œil " allait dissimuler les plus jolies derrière les grosses marmites, cherchait un vieux morceau de tuyau de plomb et s'installait devant un canoun allumé. Elle fondait le plomb sur le feu de charbon de bois. Il prenait des nuances argentées, pendant qu'elle prenait un air inspiré pour dire : " Que ton coup d'œil fonde comme ce plomb ! " Elle tournait la casserole qu'elle tirait des braises incandescentes autour de la tête de la " victime " choisie ce jour-là. " Ça y est, le coup d'œil est parti, par les pouvoirs de Rabbi... X.
        " A chaque fois, le nom du saint homme invoqué changeait ! Elle n'était jamais à court d'idées. Un jour, faute d'amateur, elle convainquit Léa de l'utilité de "l'opération". Le plomb fondu, dans la rotation de la casserole - un peu cabossée, il faut bien le dire - éclaboussa le bras de l'adolescente, la brûlant sévèrement. Furieuse, Sarah, qui n'était pas très favorable à ces pratiques, s'emporta : Afsa, ma sœur, tu es chère à mon cœur, mais je te préviens, si tu continues, je me fâche pour de bon ! Elle élevait rarement le ton, même quand elle était en colère, mais là !... Depuis, plus personne n'accepta de se faire enlever le coup d'œil !

        Donc, Pessah s'achevait...Ben rentra plus tôt que d'habitude. Il avait les bras chargés. C'était soir de Tahmess*. La tradition voulait que, ce soir-là, on mangeât de nouveau du pain, après huit longs jours où l'on servait du pain azyme. On l'accompagnait de beurre, de lait, de lait fermenté et de pâtisseries. Sarah avait passé plusieurs heures de son après-midi à confectionner des sféries, petits beignets faits à partir de farine de pain azyme et d'œufs, gorgés de miel. C'était la même coutume dans la majorité des familles de la ville.
        Nous avons décidé, Hago (le mari de Bisa) et moi, de vous emmener tous, demain, manger le couscous au beurre à Hammam Meskoutine ! dit il. Bèeen, bêla Afsa, on ne plaisante pas avec ça ! Je ne plaisante pas ! Hammam Meskoutine, ça c'est un Kif (plaisir) ! intervint Sarah - Dieu te bénisse, mon frère chéri ; seule à Constantine je n'ai jamais l'occasion d'y aller !- Allons préparer les couffins !- À quelle heure partons-nous ? Tout le monde parlait en même temps.- Du calme ! Du calme dit Ben en riant. Mous partirons très tôt, la route est longue. Les calèches sont commandées. Le lendemain de Pessah, la famille avait l'habitude de ; réunir autour d'un couscous au beurre. C'était le cas de beaucoup de juifs de la cité et même de la région du Constantinois le summum de l'élégance, était d'aller le manger à Hamma Meskoutine, en arabe : le bain des maudits.

       

        C'était à celui qui arrivait le plus tôt pour avoir les meilleures places sous les arbres, face à la cascade. Hammam Meskoutine était une petite cité voisine, très ancienne, à une vingtaine de kilomètres environ de Guelma. Déjà sous les Romains, elle était prisée pour ses sources thermales, riches en soufre, et réputées pour guérir les maladies de peau. Les gens de la région l'aimaient pour ses eaux chaudes et bienfaisantes, mais surtout pour la beauté saisissante et grandiose de son site. Les calèches lourdement chargées s'ébranlèrent dans l'air vif du petit matin. Après avoir quitté la vallée de la Seybouse, elles traversèrent un paysage montagneux et boisé où les eucalyptus et les oliviers sauvages disputaient l'espace à une végétation prise de démesure. Tout à coup, des senteurs sulfureuses prenaient à la gorge. On pouvait constater, en s'approchant du village, que les feuilles des arbres portaient une mince pellicule safranée et que l'odeur s'intensifiait. Lorsque la maisonnée de Ben arriva, il lui sembla que la grande cascade fumait plus dense que dans son souvenir. Les enfants s'immobilisèrent devant cette masse crème et ocre, dressée comme un mur d'eau, pétrifiée dans sa course. Du sommet, jaillissaient en bouillonnant de longues coulées brûlantes. - On croirait du sel gemme ! dit Bisa.- N'est de puissance que la tienne, Seigneur ! murmura Sarah, fascinée.
         Au pied de la cascade, accroupies, les jupes ramassées contre leurs cuisses, des femmes cuisaient des œufs en devisant gaiement.- Cherchons une place pour nous installer, puis nous grimperons jusqu'au mariage maudit ! dit Ben. Il ajouta, prudent : - Attention, l'eau est à plus de quatre-vingt-dix degrés ! Ne vous brûlez pas !- Le voyage m'a fatiguée. Allez sans moi. Je garderai les paniers, proposa Afsa, les yeux fixés sur les bandes ivoire de la falaise.

        Le petit groupe contourna la cascade. Il prit un chemin escarpé, caillouteux, pour accéder à une esplanade naturelle fumante, elle était creusée de trous, de rigoles d'un blanc irisé, strié de roux. Une eau brûlante s'y écoulait, fusant du sein de la terre. Cette eau, fortement calcaire et sulfureuse avait, au cours des siècles, laissé des dépôts solidifiés : de scènes étranges faites de cônes de différentes tailles et de formes dont l'imagination populaire tissa une légende...- Le mariage, je voudrais voir le mariage ! insista Léa. Sarah pointa le doigt vers deux cônes, côte à côte, silhouette d'homme : - Je crois que voici les mariés assis ; devant eux, la Kasra* pleine de couscous. On raconte que dans ce village, y a bien longtemps, gouvernait un Cheik riche et puissant. Il était très beau et très vaniteux. Il avait une sœur d'un éblouissante beauté, qui était la parure de son palais. Aussi refusait-il de la donner en mariage aux princes de la région Lui-même ne se décidait pas à prendre épouse. Toutes les jeunes filles qui lui étaient présentées ne trouvaient pas grâce à ses yeux. Il y en avait pourtant de ravissantes et richement dotées. Elles venaient de loin pour le rencontrer." Un jour, il déclara qu'il prendrait sa sœur pour femme. Le scandale fit grand bruit dans le pays. Le cadi qu'il convoqua pour les marier s'enfuit à cheval, horrifié. Le Cheikh s'en fût en chercher un dans un autre village. Il envoya de émissaires convier ses relations à la fête et fit des préparatifs somptueux. Vint l'heure de la cérémonie. Qui par crainte, qui par curiosité, de nombreux invités s'étaient déplacés. Tout coup, la terre se mit à trembler dans des grondements de tonnerre. Elle se fissura et s'ouvrit. Certains furent englouti tous les autres, furent pétrifiés et devinrent ces cônes blancs que tu vois.- Quel drôle de mariage ! souffla Léa.- L'histoire ne dit pas si la sœur était consentante ! fit Hago - Allons cuire les œufs de la kémia*.La petite troupe s'ébranla, les enfants s'égaillant dans les sous-bois. Afsa, à genoux, une casserole à la main, essayait de prendre de l'eau chaude dans la large rigole, au ras de l'herbe.- Quelle idée ! Regarde comment font les autres ! La rigole est pleine de trous. Pose les œufs dedans, ils seront vite cuits ! lui dit Ben. Toutes les femmes s'activèrent pour servir le déjeuner. Apéritif, repas, petit somme, histoires et rires, promenade parmi les oliviers ; quand, à l'heure convenue,
les calèches revinrent les chercher, petits et grands trouvèrent la journée trop courte
.

GLOSSAIRE :
Tahmless :Soir où l'on fait pénétrer les produits Hamès nom cacher de Pessah
Taleb ; sorte de prêtre musulman
Kasra ; vaste plat en bois dans lequel on roule le couscous

Extrait avec l'autorisation de l'auteur : "VIE PIÉGÉE", Colette Busidan-Nabeth. Edition du Losange