CHARLES CARTERON
VOYAGE EN ALGERIE
1866

EXTRAITS de mon carnet de voyage :
RETOUR A BATNA. - CONVERSATIONS INSTRUCTIVES - LES COLONS ET LES MILITAIRES.

14 Mai.

J'ai vu tout ce qu'il y a de curieux à voir dans ce triste et beau pays, et je retourne à Batna. Avant le départ de la voiture je visite une dernière fois les rues désertes de Lambesse ; je me promène à l'ombre des saules-pleureurs d'un grand jardin qui me paraît abandonné, et je pars dans une jardinière qui suit une route toujours en plaine entre deux chaînes de montagnes éloignées.
Une heure après j'aperçois Batna, qui s'étend sur une seule ligne horizontale. En effet, Batna est dans une plaine et, si l'on s'étonne tout d'abord qu'on ait assis une ville dans cette position; en réfléchissant, l'on reconnaît qu'elle n'est dominée là par rien, qu'elle est placée à l'entrée du col des montagnes du Tell; qu'elle commande' la route de Constantine et qu'elle se trouve juste sur le passage des Sahariens. Car, l'on sait que les Arabes du Sahara sont forcés chaque été de fuir en partie le Désert lorsque l'herbe brûlée ne peut plus nourrir leurs troupeaux ; et comme la chaîne élevée et escarpée des Monts Aurès forme, depuis la Tunisie, une barrière infranchissable qui vient finir au Hodna, le seul passage est là et Batna est en face.
L'eau, qui est très abondante dans la ville, y arrive du bas de la montagne par un système de drainage qui traverse et assainit la plaine qui était autrefois marécageuse. Seulement, cette eau est chargée de chaux et elle forme sur les légumes, tels que les haricots et autres, un dépôt calcaire qui les rend durs à la cuisson ; de même elle dissout difficilement le savon.

En avant de la ville est une promenade bordée d'arbres et de prairies au milieu de laquelle est une colonne élevée en souvenir d'une dangereuse mais vaine attaque des Arabes au commencement de l'occupation. Ensuite, Batna n'a rien de remarquable que la régularité et la propreté de ses rues toutes françaises. Il s'étend, comme je l'ai dit, sur une seule ligne horizontale; à gauche sont l'église et la ville neuve, et à droite le quartier militaire, entouré, comme toujours, d'un haut mur renfermant les grands bâtiments des casernes et une maison moresque à doubles fenêtres ogivales et peintes en rouge, qui est la demeure du Commandant supérieur alors le colonel Pein.
J'apprends à l'hôtel que la voiture de Biskra ne part qu'à la fin de la semaine, et je vais rendre visite au colonel. Je trouve en lui un franc caractère de militaire, bienveillant, enjoué, simple et modeste comme s'il n'était pas le Commandant supérieur du pays. Nous parlons d'un ami commun qui est un de ses anciens camarades et il a grand plaisir à apprendre de ses nouvelles ; puis je lui demande de me faciliter le moyen d'aller sans danger à Biskra -en traversant les curieuses montagnes des Aurès au lieu de suivre la route commune, - et aussitôt il me fait donner un saufconduit arabe pour les tribus des montagnes, et un mot pour le Bureau arabe de Batna, afin qu'on m'y fournisse un guide et un spahis d'escorte.

Je vais remettre ce mot à son adresse et l'on me promet un cavalier du Caïd de Mèna, sûr et connaissant bien les sentiers difficiles des Aurès; mais il faut le mander et le faire venir, et je ne pourrai partir que le surlendemain. Je me soumets à ce retard, qui est dans mon intérêt ; et je vais remettre des lettres de recommandation que l'on m'a données pour le receveur de l'Enregistrement et le notaire de Batna, MM. Orer et Champroux. Je reconnais précisément en ces messieurs mes compagnons de voiture, lors de mon arrivée de Constantine. Ils possèdent une ferme dans les environs et je puis me rendre compte de l'état des colons et de la colonisation de l'Algérie.
Depuis la lettre de l'Empereur au maréchal Pélissier, tout le monde peut savoir qu'il y a en Algérie 3 millions d'Arabes et 200,000 Européens, dont 120,000 Français; et que sur une superficie d'environ 14 millions d'hectares, dont se compose le Tell, 2 millions sont cultivés par les Indigènes. Le domaine exploitable de l'État est de 2 millions 690,000 hectares, dont
890,000 de terres propres à la culture, et un million 800,000 de forêts ; enfin 420,000 hectares ont été livrés à la colonisation européenne ; le reste consiste en marais, lacs, rivières, terres de parcours et landes. Sur les 420,000 hectares concédés aux colons, une grande partie a été soit revendue, soit louée aux Arabes par les concessionnaires, et le reste est loin d''être entièrement mis en rapport.

Les arrêtés de concession contiennent et imposent des conditions qui n'ont pas toujours été bien exécutées, c'est pourquoi l'on n'obtient plus aussi facilement des concessions comme dans les premiers temps : parce que alors on les a souvent accordées à des colons qui n'avaient pas de grandes ressources, et, comme il faut faire des dépenses pour l'exploitation, beaucoup de ces colons n'y ont fait aucun travail et aujourd'hui ils laissent leurs propriétés en friches, attendant en acquittant seulement la rente et les impôts annuels - que les terrains augmentent tout seuls de valeur avec le temps, pour les vendre et bénéficier. Le gouvernement qui a donné une forte partie des meilleurs terrains, veut garder et surtout placer entre bonnes mains le reste.
Voilà probablement pourquoi le général Desvaux, qui a senti cela et a longtemps commandé la province de Constantine, n'a pas voulu engager les terrains de Batna et les a affermés provisoirement à des Arabes pour;' les conserver au gouvernement ; et c'est pour cela qu'on l'a accusé à tort de tenir plus aux Arabes qu'aux Français.
L'Afrique française, qui possède des mines très riches et d'immenses forêts, offre aussi d'excellents terrains, très-fertiles et faciles à cultiver; surtout dans les endroits déjà assainis - car partout où l'on retourne pour la première fois ces terrains neufs il se dégage des émanations malsaines qui donnent des fièvres tenaces : - mais ce qui manque encore, et surtout à la colonisation, ce sont de nombreuses routes pour les transports et des bras pour l'exploitation. Les ouvriers européens ne sont pas assez nombreux, ce qui rend parfois le travail difficile et trop cher. Ainsi, dans la plaine de la Medjana j'ai vu, au moment des récoltes, les maçons, les charpentiers, ete., se faire faucheurs et moissonneurs parce qu'on leur donnait alors des salaires exagérés.

Cependant, dans les localités éloignées des villes et des centres européens on se sert forcément des Indigènes, ou on leur amodie les terrains. Us louent en moyenne à dix francs par hectare; ou bien voici l'ancien mode d'arrangement des colons avec les ouvriers arabes. Us afferment à ces derniers leur domaine moyennant un cinquième, c'est-à-dire que le maître prend les quatre cinquièmes de la récolte et le fermier ou fihammas conserve le reste pour prix de son travail. La moisson est faite aux frais du propriétaire et la nourriture des moissonneurs est prélevée sur la part du fermier.
Mais, les Indigènes se servent difficilement de nos outils; ils moissonnent ou coupent l'herbe avec une espèce de grand couteau triangulaire, à dents de scie (*)C) Le gouvernement cependant a fait distribuer des faux et des faucilles dans les tribus. et les trois quarts du temps en se traînant à terre. (N° 53.) En somme - les Kabyles exceptés - ils travaillent peu et travaillent mal, car leurs habitudes et leurs mœurs les portent plutôt à l'oisiveté et à la contemplation.

En effet, toute occupation qui n'est pas guerrière n'est pas honorable aux yeux des Arabes ; ils n'apprécient pas le travail; au contraire, ils le méprisent et le laissent, à leurs femmes, qui font toute la besogne dans les tribus : eux ne travaillent que par la force des choses et ne cultivent que le coin de terre qui est indispensable pour les nourrir, préférant mal vivre - malgré leur gloutonnerie naturelle - et passer leur temps à ne rien faire, couchés dans leurs burnous et rêvant, je ne sais trop à quoi. Ils n'ont d'énergie que pour discuter entre eux, combattre et monter à cheval, et alors ils en ont beaucoup !
Cependant, malgré le peu de ressources des Indigènes, il y a moyen de faire avantageusement de la grande culture en Algérie, mais il faut des capitaux pour faire les avances et les préparations indispensables. En général les concessions qui ont le mieux réussi sont celles qui ont été faites à des colons riches, parce qu'ils ont eu la force de dépenser d'abord, d'améliorer, d'attendre, et aujourd'hui ils récoltent : les autres, malgré leurs bonnes intentions, ont laissé très-souvent leurs propriétés en friche ou en souffrance, les ont partiellement affermées aux Arabes, ou bien ils ont dû emprunter de l'argent à 15 et 20 p. 0/o, ce qui les ruine.

Donc, à l'association des capitaux, aux sociétés industrielles qui pourront faire les mises de fonds, les dépenses premières, et qui ne reculeront pas devant l'attente et les sacrifices, l'avenir agricole de la colonie. Les terrains de l'Afrique française sont excellents ; il y a des plaines immenses, et la culture pourrait s'y faire sur une grande échelle, à l'aide des machines agricoles. Le bétail, les troupeaux sont innombrables ; on y peut établir très-facilement de nombreux attelages, et là fonctionneraient plus avantageusement que partout ailleurs les charrues nouvelles, les semeuses, les sarcleuses, les faucheuses, les moissonneuses, les batteuses, etc.
Alors, avec l'activité et l'intelligence européennes aidées de ressources suffisantes , en assainissant les endroits marécageux et en profitant des cours d'eau pour les irrigations, tel espace qui s'étend à perte de vue, garni d'une végétation inutile de joncs et d'asphodèles , deviendra des prairies excellentes ; tel coteau, desséché et inculte , se couvrira de moissons abondantes ; peu à peu les chemins se feront et les beaux arbres des forêts pourront se transporter sans qu'il soit besoin de les scier sur place ; une fois les transports devenus faciles les riches mines pourront s'exploiter ; et l'Algérie deviendra le grenier, le magasin et la succursale de la France, car elle offre des ressources en tout genre.

Le système, qui prétend que les Arabes cultivent mieux la terre d'Afrique que les colons européens, se trompe, je crois. Ce qui manque aux colons ce n'est pas l'expérience ni l'intelligence de la culture, ce sont de nombreux bras pour cultiver et souvent de l'argent pour se les procurer. Certainement les Arabes, nés, habitant sur les lieux et acclimatés au pays, auraient plus d'avantages : ils auraient les bras de leurs femmes, de leurs enfants, de leurs serviteurs et d'eux-mêmes s'ils voulaient s'en servir activement, car ils sont forts et vigoureux; mais ils possèdent ces ressources depuis des siècles et on a vu qu'ils s'en sont peu servis, parce qu'ils sont - par nature et par mœurs - paresseux, indifférents à la perfection, et n'estiment, n'apprécient pas le travail.
De sorte , qu'avant qu'on ait pu changer la nature, la manière de voir et de faire d'un peuple, avant qu'on ait pu changer les idées erronées et héréditaires des Arabes, avant qu'on puisse faire comprendre à un homme fanatique qu'il a tort, et avant de pouvoir transformer un ouvrier ignorant, oisif et paresseux en un ouvrier adroit, actif et laborieux, on aura meilleur compte et plus tôt fait d'aller chercher des ouvriers en Europe...

Il faut donc préparer et attendre les générations futures, et pendant ce temps-là défricher et travailler l'Algérie avec l'intelligence européenne, pour produire des récoltes d'abord et des exemples attrayants et décisifs pour plus tard. (Voir page 220, la manière de labourer des Arabes.)
Voilà pour l'administration civile et coloniale ; pour l'administration politique, les militaires, qui ont été indispensables pour conquérir le pays et à chaque instant pour le pacifier, étant devenus maîtres souverains et omnipotents, ils ont eu (comme il arrive partout) des jaloux qui ont voulu les mettre de côté après la besogne faite. Il y avait comme partout aussi des abus ; leurs ennemis en ont profité pour pousser à la réaction et à la démolition du pouvoir militaire, et l'on était tombé dans l'excès contraire ce qui est peut-être moins avantageux pour la colonisation et beaucoup moins rassurant pour les colons. Car les Arabes, qui sont paresseux, insouciants et indifférents au progrès, nous détestent tant par différence de religion et fanatisme que par regret du passé, et ils ne sont humbles et soumis que par la crainte ; mais dans le fond leurs intentions et leurs pensées sont les mêmes, et dès qu'ils nous voient ou croient moins forts qu'eux, ils réagissent et se soulèvent. Cela est tellement vrai que lorsqu'on a voulu abolir la garantie des tribus pour les crimes, les vols et tout le mal qui se commet sur leur territoire sans qu'elles en empêchent, les Arabes n'ont pas pu croire eux-mêmes à cette abolition et c'est pour cela qu'ils n'en n'ont, pas abusé de suite. Et, si les Européens recommandés circulent sans danger sous l'escorte d'un seul spahi parmi les populations arabes; si chaque Scheik s'empare de votre personne, vous protège et vous accompagne jusqu'à la limite de sa tribu, ce n'est nullement par humanité ou par sympathie, comme on pourrait le croire, mais uniquement par crainte des représailles et, parce que les Arabes savent, par expérience, qu'en cas d'assassinat leur douar serait rasé et leurs récoltes incendiées.

Le soir, après le dîner, je vais passer la soirée au Cercle où je retrouve le colonel Pein et où j'assiste à une conversation qui accentue et fortifie encore cette opinion. L'on parle de la révolte du Hodna, au Boutaleb, qui a été heureusement et énergiquement réprimée par le colonel :
Une prophétie, conservée ou imaginée par les Marabouts, avait dit que lorsque les Arabes auraient été dominés quelque temps par les Français, il naîtrait un Schèriff, ayant la barbe blonde, les yeux noirs, etc., qui se mettrait à la tête des tribus et chasserait les dominateurs. En l'an peu éloigné 18G0, un descendant de Mahomet , se voyant la barbe blonde, les yeux noirs et à peu près semblable au personnage annoncé, se posa en sauveur, parcourut les tribus comme envoyé d'Allah et souleva tout le Hodna. Le pays était soumis et très calme depuis longtemps, l'on crut d'abord à une révolte insignifiante et l'on n'envoya que peu de forces ; mais bientôt le Commandant supérieur reçut cette lettre d'un officier : " Mon Colonel ! Les Arabes du Hodna sont soulevés et fanatisés par le Schèriff et si vous ne m'envoyez pas aussitôt des renforts nous sommes perdus. " Le colonel Pein, qui connaissait cet officier pour n'être exagéré ni dans ses paroles ni dans ses appréciations, rassembla de suite toutes les troupes qu'il avait à sa disposition et il partit en avant avec la cavalerie.
Les Français battaient en retraite et avaient déjà 80 blessés.lorsque le renfort arriva au Boutaleb. Les Arabes faisaient de-là poudre et avaient chacun 25 cartouches; et dans les charges de cavalerie à travers les tentes, les femmes et les enfants, croyant être protégés par le Schèri/f, se pendaient à la bride des chevaux et se laissaient traîner et tuer sans lâcher prise.... Enfin, les Arabes furent refoulés sur une montagne, où ils restèrent cernés un mois avant de faire leur soumission; le Schérif pris, et l'on étouffa ce mouvement qui serait devenu général si on ne l'avait pas arrêté dès le commencement. En effet, le colonel trouva parmi les prisonniers plusieurs bons Scheiks qui nous étaient soumis et attachés depuis longtemps et qui lui disaient: a Mon Commandant, nous aimons les Français; ils nous ont fait du bien, mais le Schèriff le Schèriff nous appelait... et nous avons dû te laisser et te combattre. "

Que faire sans être le plus fort, c'est-à-dire sans la crainte, sur une nation fanatique et fataliste qui dit avec conviction, d'après ses Marabouts: " L'arrivée des Français était prédite et décidée par le destin ; ils devaient venir pour nous faire du bien, nous construire des villes, des routes et parce que Dieu le voulait ainsi - mais un jour nous devons les chasser, car Allah l'a dit.... " Aussi, il faudra longtemps encore avant que notre colonie d'Afrique puisse se passer de l'aide de l'armée.
En effet, les Arabes sont par nature fiers et guerriers, mais ils sont méfiants et profondément dissimulés. L'on ne doit pas les juger d'après les chefs qui viennent en France, parce que ceux-là sont déjà civilisés soit par leurs fréquents rapports avec nos autorités, soit par leur position supérieure aux autres. Il faut se rappeler que dans tout douar, dans toute tribu, dans toute population, il y a trois éléments distincts qui sont le Sckeik, le Marabout et le Peuple.

Le Seheik est un Arabe ordinairement des plus intelligents, choisi et grandi par nous, et qui tient à nous par reconnaissance ou par intérêt; mais dans le fond il n'en est pas moins Arabe et, secondé ou poussé par les circonstances, il peut arriver qu'il se tourne contre nous.Le Marabout, quelquefois fou ou illuminé, est le plus souvent un intrigant qui trouve moyen de se rendre important, influent, de se faire considérer et bien venir des naïfs Arabes par des bizarreries religieuses et par des actions aussi astucieuses que faciles. Celui-là nous est toujours opposé, tant par esprit religieux qu'à cause de la stabilité de son personnage qu'il sait bien n'avoir aucune consistance, aucune valeur pour nous.

Le peuple, ignorant et naïf, n'est pas plus méchant que tout autre; mais à l'instigation de ses marabouts il nous déteste par fanatisme et par les souvenirs de guerre. De sorte que lorsqu'on voit les Indigènes si soumis, si craintifs et si polis devant un Français en uniforme - contraste frappant avec leurs brusques et sauvages allures entre eux ce n'est réellement que la soumission du vaincu.
Aujourd'hui ils nous croient bien certainement vainqueurs et les plus forts, et ils ne bougeront pas ; mais qu'il survienne quelque' ébranlement, que leurs marabouts en profilent pour leur dire de par Allah que notre force et notre règne sont achevés, et chaque tribu se révoltera comme par le passé. Alors, malheur aux colons et à la colonie si l'on n'est pas en mesure de leur résister... En effet, les Arabes seront toujours disposés à nous combattre, s'ils espèrent réussir, et par plusieurs raisons faciles à concevoir. D'abord, parce qu'ils sont toujours mahometans, fanatiques et ennemis des chrétiens ; ensuite parce qu'ils aiment par-dessus tout à faire la guerre, à monter à cheval et à faire parler la poudre et, avec leurs idées de prédestination et de fatalisme, tous sont braves, aucun d'eux ne craint la mort, parce que qu'ils s'exposent ou qu'ils ne s'exposent pas au danger ils croient fermement que leur destin et leur heure sont décidés d'avance.
Ainsi, l'on voit que les Scheiks ne sont pour nous qu'une puissance administrative mais non pas une digue solide en cas de sédition ; et, toucher aux Marabouts, tels ridicules et risibles qu'ils soient, c'est impossible et ce serait tout-à-fait impolitique pour gagner la confiance des Arabes et les franciser.

Ce n'est pas à dire pour cela que notre colonie ne sera jamais établie sûrement, et que les mesures généreuses et philanthropiques ne vaillent pas mieux que les moyens coercitifs pour nous concilier les Indigènes ; mais il faut du temps, il faudra faire germer dans une ou deux générations des idées différentes de celles qui les gouvernent aujourd'hui : et l'on n'arrivera à cela que par l'instruction. L'on n'arrivera à cela qu'en donnant aux jeunes Arabes, - forcément, s'il le faut - une instruction française qui leur fera comprendre naturellement, graduellement et sans efforts, les choses qui les environnent, l'avantage et l'honorabilité du travail, l'infériorité de leur genre de vie, leur ignorance, et l'inconsistance et la niaiserie de leurs croyances fanatiques qui les empêcheront jusque là de nous croire, de nous imiter et de se civiliser.
Les Arabes sont intelligents et des rêveurs - ce qui est presque dire des penseurs - et ils s'instruiraient aisément s'ils voulaient s'y prêter. Pour les y amener, il y a plusieurs moyens. Par exemple : ils sont tous orgueilleux et avides, et comme la pensée généreuse de l'Empereur a voulu que les tribus fussent propriétaires incommutables des territoires qu'elles occupent et que les Indigènes devinssent par la suite propriétaires d'une partie du sol, - qu'on les fasse arriver à la propriété individuelle en récompensant les plus instruits, après avoir établi gratuitement des écoles françaises. Alors , possédant des idées plus larges et quelque chose en propre, ils pourront avoir avec nous des rapports plus naturels et intimes , faire de plus nombreuses transactions, des échanges qui les porteront peu à peu à mêler leurs intérêts avec les nôtres, à quitter leurs tribus et à vivre au milieu de nous, sans méfiance et sans répugnance.

Mais jusqu'à ce que ces importantes transformations soient accomplies, que nos soldats ne quittent pas l'Afrique ; parce que tant que les Arabes vivront seuls et réunis en tribus, tels obligés ou soumis qu'ils nous soient en apparence, notre colonie aura toujours autour d'elle de nombreuses légions hostiles et dangereuses.
Du reste, une fois désagrégés de leurs tribus, les Arabes y gagneront de toutes les manières et ils ne pourront moins faire, par la suite, de nous être reconnaissants.

En effet, aujourd'hui, ils sont encore en plein moyen-âge et, bien que le dernier de la tribu discute des affaires avec le Scheik , ils ont tous les idées de la féodalité : aussi, ce que nous avons la justice de ne pas leur prendre en impôts, les Caïds leur prennent en amendes facultatives. Ils leur disent : " Tu as fait telle chose, c'est contre l'intérêt des Français et je vais leur dire et te faire châtier si tu ne donnes pas telle somme. " Cela contribue beaucoup à les rendre paresseux, parce qu'ils ne tiennent pas à être et paraître riches pour être spoliés après : ils préfèrent mal vivre, insoucieusement et sans rien faire. C'est pourquoi les Arabes, tous méfiants autant par expérience que par nature, ne placent jamais leur argent pour en retirer des intérêts; ils le cachent et l'enterrent secrètement dans les bois ou les rochers. Aussi, comme ils se défient même de leur famille, il y a beaucoup d'héritages qui se perdent, et souvent le fils d'un Arabe, qui avait de grands trésors, reste pauvre si son père meurt subitement ou ne lui révèle pas la place des sommes enfouies.

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