GUELMA
DJEBEL MERMERA

Le colonel Jeanpierre
'SOLEIL EST MORT'
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Le colonel Jeanpierre

GUELMA EN DEUIL

Guelma
enterrement du colonel Jeanpierre

" Regardez-moi ! celui-là dit Jeanpierre; vous trouvez qu'il a l'air d'un homme fatigué ?
Chiron venait d'entrer au PC, Morin et Verguet ne purent s'empêcher de rire. Ils venaient de rendre compte au colonel de la fatigue du régiment . Et lui en toute mauvaise foi , avait choisi de démontrer le contraire le cas " du 1·e " R. E. P., l 'œil frais, Chiron respirait la santé plus il crapahutait " et pitonnait meilleur était sa forme. Il était de la même race que Jeanpierre: même gabarit et increvable.

Le 1er R E P était pourtant fatigué au physique comme au moral. Le ministre les avait gavés de félicitations et de bonnes paroles, il aurait mieux fait de leur accorder quelques jours de repos. Une brève détente n'eut pas compromis le sort de l'Algérie

" Seul, Jeanpierre ne connaissait pas la fatigue. Il éprouvait un tel sentiment de plénitude dans son commandement qu'il n'avait qu'un désir : prolonger ces heures qui matérialisaient son rêve. Après des mois de mise au point, l'usine tournait à plein rendement. Et l'on songeait à briser la cadence? Pas question.

Excédé, à la fin, par les grognements des commandants de compagnie, Jeanpierre leur avait suggéré de s'engager dans la Garde républicaine. Sur sa lancée, il avait eu ce mot sans réplique:

" Et puis, de quoi vous plaignez-vous? je vous fabrique de la gloire! "

La gloire, Dodevar n'en rêvait pas. Blotti entre un énorme rocher et un buisson sous sa toile de tente, il somnolait en grelottant. Pas possible de dormir cette nuit-là! Les fells étaient encerclés. Ils allaient certainement tenter de passer. Toutes les deux heures, Erwin et Dodevar se relayaient. Les lucioles descendaient lentement sur la cuvette.

" Boby, appela doucement Erwin, en tirant sur la toile de Dodevar,
Boby, viens vite!
Dodevar se glissa près d'Erwin.
" Ecoute ... "
Les deux hommes étaient tendus. Ils n'entendaient plus rien. Puis, un léger bruissement de feuilles leur parvint. Les fells ! Aucun doute, ils arrivaient.
" Tu as prévenu le lieutenant? chuchota Dodevar.
- Non, j'y vais.

Le lieutenant Ponsolle avait remplacé Stuwe. Il avait pris Erwin pour ordonnance. Le lieutenant avait une " gueule de vache " qui n'avait pas immédiatement séduit les légionnaires.
Mais au cours de son premier accrochage, il les avait conquis. C'était un solide. Ce Basque, champion de chistera et de tir au pistolet, pouvait succéder à l'adjudant.
Toute la section était à présent aux aguets. Dans le ciel, un hélicoptère s'approcha et les légionnaires eurent la surprise de voir deux gendarmes débarquer avec deux chiens.

La section garda un chien et son maître. La progression reprit. En tête, le chien reniflait, cherchait, hésitait. Brusquement, il entraîna son maître. Il avait trouvé la piste. La section avança rapidement vers une crête. Des coups de feu claquèrent. Le gendarme s'écroula, tué net.
Le chien libéré s'élança en aboyant vers ceux qui avaient tué son patron et disparut. Les légionnaires bondirent jusqu'à la crête. Là, ils découvrirent une vaste plaine où plusieurs colonnes de H. L. L. s'enfuyaient.
Sur le piton d'en face, des amis étaient bientôt héliportés. L'aviation intervint à son tour.
" Vert 4 " de " Vert ".
" Vert 4 " écoute.
- Attention, les fells se sont regroupés. Ils remontent vers vous.
- Bien reçu.
La bagarre éclata. Les fells remontaient en courant et en hurlant, mitraillant la crête. Légèrement en recul, les légionnaires attendaient à genoux. Quand l'ordre arriva, avec un ensemble parfait, la compagnie au coude à coude se leva, crachant de toutes ses armes.
Les fells.hésitèrent, s'arrêtèrent, puis, avec un empressement qui fit hurler les légionnaires de joie, ils firent demi-tour et détalèrent.
Aussitôt, contre-attaque. Rapide. Dure.
En face, le commando vietnamien s'élança, lui aussi, en poussant des cris aigus.
Un fell se dressa, bras levés, devant Tonetto.
" Vive l'armée! Vive l'armée! " criait-il.
Tonetto l'empoigna et le désarma. Un peu plus loin, même scène. Deux fells se levèrent, les mains au ciel, en hurlant: " Ne tirez pas! Ne tirez pas! " Mais derrière eux, un des leurs se dressa, épaula et les abattit tous les deux.
L'avance se poursuivit ainsi longtemps. Puis le feu diminua d'intensité et cessa. La compagnie remonta vers son point de départ, en fouillant les cadavres.

" Nom de Dieu, cria bientôt Egon Deppermann, le copain de Parmiani, Tonetto, viens voir! "
Un fell gisait sous un buisson, la gorge arrachée. Il baignait dans son sang. Dans une main, il tenait encore son P. M. Près de lui, le chien était étendu. Le poitrail défoncé, il gémissait doucement. Sa langue pendait et il relevait légèrement la tête pour regarder les deux hommes. Ses yeux brillaient.
" Va chercher l'infirmier ", dit Tonetto Parmiani.
Il prit son pansement individuel et l'appliqua sur la plaie de l'animal qui saignait abondamment.
" Ça ira, mon vieux, ne t'en fais pas ", dit Tonetto en lui caressant la tête.
Il prit son bidon, lui versa quelques gouttes dans la gueule. Le chien ferma les yeux. " Il est mort ", pensa Tonetto. Mais l'animal respirait encore. L'infirmier lui fit des piqûres. Deppermann et Parmiani le portèrent jusqu'à l'hélicoptère venu pour enlever les morts et les blessés. Quand on hissa à bord le brancard sur lequel était le corps de son maître couvert d'une toile, il glissa le museau sur la civière.
Tonetto, ému, lui fit une caresse amicale. L'hélicoptère décolla.
" Au poil. dit Erwin, pour Camerone, c'est dans le sac! "
Dodevar en était moins sûr. Erwin était bien gentil, mais il parlait comme un bleu. Il ne connaissait donc pas le colonel! Ce n'était pas parce que l'on venait de se taper le " Débar " pour la seconde fois et que l'opération était terminée le 28 avril, que l'on fêterait tranquillement le 30 à Guelma.
Le camion roulait à bonne allure. Il ralentit, passa devant le petit cimetière où les quatre-vingts tombes fraîches faisaient une tache plus claire. Il eut un frisson. Il pensait au caporal.

C'était au cours du premier " Débar ". Ils avaient mené un rude combat contre une katiba retranchée sur un piton. Il revoyait le lieutenant, pistolet au poing, se dressant le premier en criant : " En avant! "
Derrière chaque rocher, il y avait un fell.
Quand le silence était retombé, le caporal leur avait donné l'ordre de fouiller les cadavres et de récupérer les armes. Au moment où Dodevar s'y attendait le moins, un coup de feu avait claqué, un seul, suivi d'un cri.

Le caporal avait reçu la balle en pleine poitrine. Tout le monde s'était précipité sur le fell, qui avait été découpé à la M. A. T. Dodevar, lui, avait couru vers le caporal. Il l'avait pris aux épaules pendant qu'un légionnaire lui retirait sa veste. Le visage crispé par la douleur, il parlait encore:

" Je suis cuit, Boby. Donne-moi une cigarette. " Dodevar lui avait allumé une cigarette et la lui avait glissée entre les lèvres. Le caporal avait aspiré deux bouffées, la cigarette était tombée. Ses bras avaient glissé doucement le long de son corps qui mollissait. Il eut une dernière inspiration très courte et sa tête se posa lentement contre la poitrine de Boby. Il avait gardé le caporal serré contre lui quelques instants, lui avait fermé les yeux, puis, ne pouvant retenir ses larmes, il s'était éloigné en faisant semblant de fouiller le terrain.

29 avril, 7 h 30 du matin.
Alerte immédiate pour toutes les compagnies. Sans rien dire, Erwin alla préparer les affaires du lieutenant.
" Tu vois, ricana Dodevar, tu aurais mieux fait de la fermer. Camerone, tu ne l'as pas dans le sac, tu l'as dans l'os! "
" A dix-sept heures trente, ça y était ! Un commandement claqua:
" Embarquez! "
Quelques minutes plus tard, les camions du capitaine Cypres roulaient à plus de 80 kilomètres-heure en direction de Souk-Ahras. Au même moment, les " Bananes " décollaient de Millesimo. Elles emportaient la C. A., qui allait renforcer le 9eme R. C. P. durement accroché.

" Peuvent pas se démerder tout seuls, ceux-là ? murmuraient les légionnaires. Nous, quand ça pète, on ne va pas les chercher! "

Le régiment passa toute la nuit, en interception, face à l'est, sur la route de Sedrata et dans l'oued Nekma. De part et d'autre, c'était le grand jeu!.
Si les fells avaient décidé de mettre le paquet, Vanuxem avait confié à Jeanpierre le super-paquet. Camions-projecteurs, lucioles, artillerie, aviation, jamais le patron du R. E. P. n'avait eu tant de monde sous ses ordres. D'autant qu'on lui demandait de coiffer l'ensemble, y compris le 9eme R. C. P.
En conséquence, personne ne ferma l'œil. Les rebelles tentèrent en vain de percer la nasse où les enfermaient les Français d'un côté et le barrage de l'autre. Projecteurs et lucioles donnèrent à cette nuit du 29 au 30 un aspect fantasmagorique.

Et ce fut l'aube du 30 avril. Pour respecter la tradition, les légionnaires réclamèrent le jus à cor et à cri. Les sous-offs se démenèrent. Ils devaient, pour la seule fois dans l'année, servir les hommes.
Ils se précipitèrent, firent chauffer les quarts sur de discrets feux de brindilles, entre deux pierres. Chaque légionnaire but sa gorgée symbolique.

Jeanpierre donna ses ordres: toutes les troupes rameutées boucleront le compartiment de terrain. Le R. E. P., quant à lui, marchera sur les fells. Début du mouvement : 6 heures.

5 compagnies étalées du nord au sud, marchent vers l'est. A Gamas revient le fond du thalweg. A sa gauche Bésineau, à sa droite Chiron, plus haut Ysquierdo et Martin appuyé sur la crête.
A sept heures du matin, la compagnie Gamas accroche. Le feu éclate tout au fond de l'oued. C'est la section de Coatalem qui reçoit le premier choc. Le petit Breton réagit avec sa vivacité coutumière. La riposte est brutale. Elle donne le signal du combat général.
Comme une traÎnée de poudre le feu se propage tout le long de la pente broussailleuse. Il démarre sur les côtés, de part et d'autre de la section Coatalem.
Chez le lieutenant Degueldre qui est là, massif et puissant. Chez le lieutenant Bernard, l'ancien moniteur para béret bleu qui en a vu bien d'autres en Indochine, d'où il a rapporté la médaille militaire, et qui entraîne ses hommes avec le flegme d'un officier de Highlanders. En quelques instants, la bataille s'étend du fond de la vallée jusqu'aux crêtes. Les felIs sont là. Partout.

Dans la tête des légionnaires, les première rafales, mêlées au souvenir du combat de Camerone, produisent une sorte d'ivresse. Ils sont dopés, électrisés. Sans se baisser, sans la moindre précaution, ils progressent en tirant. Les commandants de compagnie ont beau hurler.
Rien n'y fait. C'est le raz de marée, le rouleau compresseur. Certains légionnaires crient: " Camerone! ". D'autres chantent à tue-tête: " Tiens voilà du boudin ... ", avant de balancer leur grenade.
De temps en temps, un commandement retentit. Les armes automatiques marquent un temps d'arrêt. Des dizaines de bras lancent en même temps des grenades. Un " hourra! " gigantesque ponctue leur explosion, suivie d'un mitraillage.
Debout, narquois, le béret vert rejeté en arrière, et l'arme à la hanche qui crache sans arrêt, les légionnaires sont heureux. Ils marchent, ils écrasent.
Près de Dodevar, un tireur au F. M. est blessé.la rédition ou la mort! Les fells ont choisi la mort. Le gros des katiba rebelles est anéanti. Reste à liquider les petits groupes de rescapés qui profitent des broussailles les plus épaisses pour se terrer, espérant ainsi échapper au massacre,
Deux par deux, les légionnaires-paras se protègent et font équipe pour cet ultime nettoyage.
Un cri jaillit au milieu des rafales:
" Au couteau! Au couteau! "
Un groupe de légionnaires s'avance, le poignard à la main. Modernes gladiateurs, ils bondissent d'un buisson à l'autre en frappant de leur lame tous ceux qui leur tombent sous la main.

A la fin de cette mémorable journée du 30 avril 1958, les hommes du 1er R. E. P. ne sont ivres que de poudre. Ils ont abattu 192 rebelles.
Dans les camions s'entassent 6 mitrailleuses, 6 F. M., 37 P. M.' et 75 fusils. Butin qui vaut quand même son pesant de décorations ...
" Faites sortir des rangs les récipiendaires ", ordonna le général Gilles.
Cent cinquante hommes du 1er R. E. P. firent un pas en avant. Il faisait beau. L'air frais du petit matin charriait encore ces parfums d'Afrique légers et délicats, que le soleil transforme, vers l'heure de la méridienne, en odeurs un peu lourdes. Jamais la petite sous-préfecture constantinoise n'avait connu une telle animation. Jamais elle n'avait assisté à parade aussi brillante.

Dodevar s'était avancé avec ceux qui allaient être décorés. Il bombait le torse. Il était heureux.

Avec les nouveaux décorés Dodevar rejoignit les jardins de l'Ecole d'Agriculture où le colonel offrait un pot Eh!Boby,ça s'arrose criaient les camarades . Ils l'attendaient à la sortie du pot officiel et l'entraînèrent dans le premier bar. " Patron! cria Boby, en montrant la médaille accrochée à sa veste camouflée, une tournée pour tout le monde. C'est pour moi. J'arrose ça. "

Le patron était un vieux Pied-Noir. Il fit le tour de son comptoir, prit Dodevar par les épaules, l'embrassa.

" D'accord pour la tournée générale! dit-il. Mais aujourd'hui, c'est Guelma qui paie. Les Bérets verts peuvent boire à volonté! "

Une acclamation accueillit ces paroles. Et la fête commença. (*)

Simonot était en tête. Il avait la responsabilité de diriger la colonne et de reconnaître le terrain. Le régiment affrontait les falaises du djebel Mermera de nuit et pour la première fois. Les courbes de niveau étudiées sur la carte avant le départ présageaient assez les difficultés de cette escalade. Cette opération n'était pourtant pas. une grande affaire comme celle du 30 avril. Jeanpierre tentait seulement d'accrocher et de détruire deux sections locales que l'on disait basées dans le Mermera. Le renseignement était bon. L'opération n'aurait pas déplu au 1er R. E. P. si les bruits du retour à Zéralda n'avaient été aussi insistants. C'était pour bientôt, disait-.on ne se trompait pas ...

Simonot se débattait dans le fouillis inextricable des broussailles. Il poussait ses éclaireurs en avant et sur les côtés pour déjouer une éventuelle embuscade. Ysquierdo, son commandant de compagnie, lui faisait confiance. C'était un chef de section de classe. Au milieu de la nuit, le lieutenant Gillet, en troisième position avec sa section, entendit parler arabe. D'abord sur la droite. Puis sur la gauche. Il rendit compte:

" Ça doit être une compagnie de tirailleurs qui s'est paumée, répondit Ysquierdo. Continuez la progression. "
A l'heure prescrite, l'objectif était atteint. Les légionnaires les plus blasés s'émerveillèrent du lever de soleil qui embrasait les djebels. Sur les minuscules réchauds à alcool solidifié qui brûlait sans fumée, on se hâta de faire le café. La première gorgée fut le meilleur moment de la journée. Puis l'ordre vint: En avant pour la fouille. Le colonel avait choisi de commencer par les pentes nord. A mi-pente, la compagnie Glasser débusquait dans les broussailles un groupe rebelle. A la tête de deux sections, le lieutenant Bonelli régla rapidement l'affaire, mais eut l'épaule fracassée par une balle. A midi, le régiment déboucha dans la plaine.
" C'est bon, dit Jeanpierre, maintenant on fait le sud. "

Il donna aussitôt l'ordre d'héliporter au sommet la 2e compagnie et la C. A. Les deux unités redescendraient en fouillant les pentes sud. Ysquierdo et ses quatre chefs de section finissaient, toutes cartes déployées, de faire le point et d'étudier leur zone quand une longue rafale d'arme automatique fit voler à leurs pieds les rochers en éclats.
" Ecoutez, dit Ysquierdo. On dirait qu'ils gueulent quelque chose. "
Le petit groupe tendit l'oreille : les fellouzes, très sûrs d'eux, hurlaient des slogans à la gloire de l'Algérie indépendante et du F. L. N. Un légionnaire de la 3e section était tombé. Simonot reçut l'ordre de manœuvrer la position avec deux sections. Mais il ne put partir bille en tête. Les rebelles, de plus en plus sûrs d'eux, se montraient agressifs. A la radio, Ysquierdo expliqua la situation à Jeanpierre.
" Bien compris, répondit le colonel. Continuez votre action, je vais me rendre compte par moi-même. "

C'était son habitude. Il voulait voir, sentir, flairer le gibier lui-même. Il ne faisait confiance à personne pour développer une action qu'il avait engagée. Le moment de l'encerclement et de la mise en place du filet d'acier autour de l'ennemi débusqué lui appartenait.
Quand les fells seraient coincés dans la nasse, il pourrait respirer et s'en remettre à ses commandants de sous-groupement. Mais pas avant. Pour le moment, c'était son affaire.

De son pas vif et énergique, le colonel Jeanpierre rejoint son instrument de travail : l'Alouette qui lui sert de P. C. volant. Le sergent-chef pilote et le mécanicien sont déjà à leurs postes. Le rotor tourne à vitesse réduite envoyant vers le sol un souffle juste assez puissant pour coucher les herbes. Jeanpierre se courbe en deux, serrant d'une main la carte plastifiée, plaquant de l'autre son béret sur sa tête pour qu'il ne s'envole pas. En quelques enjambées, il rejoint la cellule de l'appareil, dont on a enlevé les portières. Il grimpe à côté du pilote, attache la courroie de sécurité qui le relie au siège. Quand il relève les yeux, l'Alouette décolle déjà. Les pilotes du capitaine Vial ont appris à connaître Jeanpierre. Ils l'admirent profondément et se sont accordés à son rythme. Jeanpierre n'a pas besoin de leur dire de faire vite ni de leur demander de descendre au ras des pâquerettes pour observer. Ils sont rodés. Un geste, une indication suffisent. Ils font partie de la " boutique Jeanpierre ", et en sont fiers.
La 2" compagnie a entendu l'Alouette décoller. Gillet l'aperçoit qui remonte la vallée dont il tient les hauts avec sa section. L'appareil oblique légèrement vers le rebord oriental du thalweg. Jeanpierre, la carte étalée sur les genoux, le béret vert aplati par la lame flexible qui relie les écouteurs, est légèrement penché en avant.
Il cherche à repérer l'ennemi dans le fouillis qu'il survole. Il n'aperçoit que quelques fumées, sans entendre les rafales que déclenche son passage.

A cent mètres à peine des positions de la 2e compagnie, l'hélicoptère amorce un virage à droite. Le colonel a repéré cet amas de rochers où se terrent les rebelles. Il veut en avoir le cœur net. Il se dirige droit dessus. Une rafale éclate, sèche, brutale, soudaine. C'est le drame. Tous les légionnaires se dressent, le cœur battant. L'Alouette a changé brusquement de régime, comme si le pilote avait stoppé son moteur.
Gillet voit l'engin disparaître derrière les arbres.
Une fraction de seconde, il espère que le pilote pourra finir son virage, qu'il parviendra à se mettre en auto rotation pour aller se poser dans la vallée. Mais un grand fracas d'arbres cassés, à une centaine de mètres, lui apporte aussitôt la réponse: l'hélicoptère du colonel a été abattu.
La 2e section, celle de Simonot, est la plus proche de l'endroit où est tombé l'appareil. Le lieutenant, livide, a seulement crié: " En avant! " Les légionnaires l'ont suivi. Sans prendre de précautions. Immédiatement. A toute vitesse. Au moment précis où ils débouchent sur les débris de l'Alouette, Simonot n'a que le temps de hurler:
" Attention! Les fells ! "
La section se rue vers l'appareil en faisant feu de toutes ses armes. Les fells s'enfuient.
Simonot s'approche de l'Alouette, couchée sur le côté droit. Ecrasé contre le pilote, le colonel, sans connaissance, gît près du mécanicien. Quand Ysquierdo arrive, quelques instants plus tard, son infirmier ne peut plus rien pour lui. Les deux autres sont très grièvement atteints.
Alors, Ysquierdo prend le combiné de son poste radio :
" Jacky " de " Rouge ". -
" Jacky" écoute.
" Soleil" est mort. "
" Soleil " est mort. "
Les capitaines entendirent ensemble les trois mots qui annonçaient la mort du colonel. Ce n'était pas possible! L'inconcevable venait d'arriver. Le 1·" R. E. P., sans Jeanpierre, pouvait-il encore exister?

Sur le djebel maudit, les combats continuèrent, violents, acharnés, impitoyables. Ils n'avaient plus le même caractère. Il s'agissait maintenant de vengeance. Blême de colère, Simonot avait foncé avec ses hommes. Il s'écroula, grièvement atteint. Gillet le remplaça.
Les fells, grisés par leur succès, attaquaient; ils commençaient à contourner les deux sections pour les encercler. L'artillerie et la chasse se mirent de la partie. Glasser arriva avec sa compagnie.
Les légionnaires allèrent à la curée jusqu'à la nuit tombante. Il n'y eut pas un seul prisonnier ce soir-là.

Morin avait pris le commandement du régiment. Il donna l'ordre de passer la nuit sur place. Les compagnies lui passèrent le Bulletin de renseignements quotidien. Il comportait un beau bilan. Mais qu'importait le bilan, à présent? Le colonel ne le connaîtrait jamais. Alors, à quoi bon? Les officiers, les sous-officiers, les légionnaires, tous découvraient la place que Jeanpierre occupait dans leur vie. Ils vaquaient à leurs occupations, ouvraient leurs boîtes de ration, nettoyaient leurs armes, recomptaient leurs munitions, établissaient les listes de quart. Par routine. Le cœur n'y était plus. Quelque chose était détruit en eux. Ils gardaient le silence. Une immense tristesse descendait avec la nuit. L'ombre du colonel planait sur le 1·" R. E. P. C'était le 28 mai 1958.

Un mois après Camerone, la foule envahit Guelma.

Toute la population était là. Sur la chaussée de la rue Sadi-Carnot brillait encore, en immenses lettres blanches, l'inscription que des mains anonymes avaient peinte: Vive le colonel Jeanpierre et ses hommes. " Les acclamations qui avaient fait trembler les vitres au passage du régiment, trente jours plus tôt, avaient fait place à un silence pesant.
Les femmes portaient des fleurs. Des hommes pleuraient.
Personne ne prêtait attention aux généraux, aux autorités civiles, aux détachements qui étaient venus honorer Jeanpierre, Lui seul comptait.
On voulait voir le drapeau tricolore qui recouvrait son cercueil, gardé par huit officiers. Comme pour s'assurer par soi-même que la mort du colonel n'était pas un cauchemar, qu'elle était bien vraie.
Lorsque s'approcha de l'endroit où il reposait le martèlement lent et sourd du régiment en marche, la foule crut un instant que Jeanpierre était encore là pour voir passer ses hommes. Au son de La Marche consulaire, le 1 R. E. P, avançait, drapeau en tête. Dans leurs tenues camouflées, déteintes par le soleil, la sueur et la pluie, les légionnaires défilaient, raidis et graves. Ils portaient la tête haute, Leurs visages étaient tendus. Des rangées de médailles brillaient sur leurs poitrines. Chacun se surpassait en l'honneur de son colonel.

Jamais le régiment n'avait été aussi beau, aussi puissant, aussi majestueux. Jamais Jeanpierre n'avait été aussi grand. Le champ d'honneur, quand même, existait encore ...


(*) Ce vieux " Pied-Noir " engagé volontaire à l'âge de 18 ans blessé et gazé en 1915 c'était mon père Edouard Martinez.

Un matin d'été en 1968, à saint Laurent de la Salanque dans les Pyrénées Orientales j'étais chargé de surveiller des forages avant d'y installer des appareils enregistreurs.
L'activité était militaire, le donneur d'ordres un gaillard en muscles et en gueule s'exprimait d'une manière gutturale, aucun accent catalan !
Curieux je l'approchais et engageais la conversation,
- De suite il me demanda je connais cet accent, d'où êtes vous ?
- Guelma Algérie !
- Guelma ! Ah ! je connais, j'étais au 1er Régiment d'Etranger Parachutistes
-Mon père avait le café sur la place centrale face à l'église.
L'homme devint livide et m'étreignit à me couper le souffle.
-Oui, Oui je connaissais votre père pour Camerone en 1958, j'étais avec mes camarades et nous avions envahit le café. Certains dansaient sur les tables et d'autres courraient après un lapin domestique en liberté dans le café. Ton père nous offrit à boire, nous étions saouls et un des mes camarade arriva avec un équipage de chevaux qui tirait les calèches. Nous avons alors enfourché les bêtes et défilé sur la place. Puis nous sommes rentrés dans la grande salle et l'un de nous complètement ivre à attaché le comptoir au timon. Le bar s'est retrouvé dans la rue.
Le lendemain le major est venu voir ton père accompagné de légionnaires et lui a demandé:
Je viens payer la casse, ces hommes se sont mal comportés, les reconnaissez-vous ?
Ton père a répondu :
Non, mais qu'importe je ne porte pas plainte …..

Extrait du livre de Pierre Sergent "Je ne regrette rien " livre de poche édition 4 trimestre 1975

A Guelma la rue du colonel Jeanpierre

C'est à l'âge de 18 ans, en 1930, qu'il s'engage comme simple soldat dans un régiment d'infanterie, pour être nommé sous-lieutenant six ans plus tard. À sa sortie de l'école de Saint-Maixent, un classement brillant lui permet de choisir la Légion étrangère. Il lui restera fidèle.

Après le rude apprentissage chez les " képis blancs ", en Algérie et au Maroc où il se fait remarquer par ses qualités d'instructeur et sa valeur morale, il est promu lieutenant. En 1941, il combat en Syrie où il est cité pour son sens du combat, son courage physique et ses capacités d'entraîneur d'hommes. De retour en métropole, il intègre aussitôt la Résistance. En 1944, il est arrêté puis déporté. Dès 1946, il retrouve la Légion où ses supérieurs le considèrent comme un sujet d'avenir.

La création de la Légion parachutiste destinée aux opérations d'Indochine lui fait entrevoir de nouveaux horizons. Aussitôt volontaire, il y mettra en œuvre ses qualités : imagination, connaissance des hommes, sens inné du terrain, du combat et de la manœuvre. Il sera l'un des rares rescapés du sacrifice du 1er BEP sur la RC4. Dès 1955, il donnera toute sa mesure à la tête du 1er REP, dans la diversité féroce des combats d'Algérie. Il tombera le 29 mai 1958 dans la région de Guelma.

Blessé deux fois, titulaire de neuf citations dont six à l'ordre de l'armée, il était grand officier de la Légion d'honneur. Trois ans à peine après sa disparition tragique, ceux que ses supérieurs saluaient comme un " chef de corps prestigieux qui a fait de son régiment un magnifique outil de combat… " donnait son nom à une promotion de l'École spéciale militaire de Saint Cyr/Coëtquidan.

" La revue de presse - Le Figaro du 26 avril 2007

Le 27-05-1958 à 14h45 le message court sur les antennes du premier régiment étranger de parachutistes. Il est repris sur toutes les antennes du monde.
"Soleil" est l'indicatif du colonel Jeanpierre en 1958 en Algérie. Avec le premier régiment étranger parachutistes qu'il commande et d'autres unités d'élites, il remporte une dure et fulgurante victoire sur ses adversaires (l'ALN) qui tentent de s'infiltrer en Algérie depuis leur base tunisienne...

Oui, la bataille des frontières se termine par une victoire. Mais Soleil est mort. Déjà figure de proue, sa mort au combat ne fait qu'amplifier sa légende de chef de guerre.

Le Lieutenant-colonel Jeanpierre a donné son nom à une promotion de l'École spéciale militaire interarmes (ESMIA 1959-1961) et à la promotion EOR 202 (février-mai 1972, 3e bataillon, Coëtquidan3).

Une plaque a été posée sur sa maison natale, 18 Faubourg des Ancêtres, à Belfort. Différents lieux portent (ont porté) son nom :
_ le camp de Zéralda (AFN), disparu ;
_ un square à Nice ;
_ un rond-point à Aix-en-Provence ;
_ une rue et une impasse à Nevers.
Le Lieutenant-colonel Jeanpierre repose au cimetière militaire de Puyloubier (Bouches-du-Rhône).
Marc Chantran

Collectif des Guelmois site Internet GUELMA-FRANCE