CHARLES CARTERON VOYAGE EN ALGERIE 1866

EXTRAITS de mon carnet de voyage :
Chasse à Guelma
28 avril 1866

Le soir, je rends compte à dîner des incidents de cette chasse, en mangeant entre diverses bonnes choses, de grosses crevettes de Bône réputées les meilleures du littoral, le tout arrosé avec du vin de France et d'excellente bière. J'ajouterai, que cette vie large et plus que confortable que j'ai vue chez plusieurs colons et industriels en Afrique, cette abondance de. chevaux, de serviteurs et de toutes choses qu'on n'a pas aussi aisément en France, compensent bien dans la Colonie l'isolement et le manque de distractions mondaines. Aussi, les personnes qui ont vécu de cette vie-là quelque temps, doivent avoir grande peine à se réhabituer en France à une vie ordinaire.
29 Avril.
Ma chasse de la veille m'a mis en haleine; d'autant plus qu'on m'a appris que c'est le moment du passage des cailles, qui est aux environs de Guelma très-abondant, et je veux voir ce que c'est que cette chasse en Afrique.

Il y a dans le village un braconnier émérite, connaissant très-bien le pays et les bons endroits ; je me fais conduire chez lui et je lui expose le but de ma démarche de voyageur curieux plus encore que de chasseur. D répond qu'il ne peut pas me faire assister à cette chasse parce qu'il n'a plus ni plomb ni poudre depuis la veille... Je comprends la parabole franco-orientale. j'offre de lui fournir tout ce qui! lui faudra et aussitôt nous partons.
Comme il a plu la veille et que l'herbe est mouillée, il me mène sur les hauteurs où les cailles se sont retirées et son chien d'arrêt en fait partir à chaque instant : mais, si l'on n'a pas un chien pour les faire lever, elles filent en piétinant devant vous et l'on en tire très peu malgré leur immense quantité.

Cet utile et complaisant renseignement est pour le chasseur étranger.
Mon guide tue trente cailles en deux heures : elles sont très-maigres à cette époque et il ne les vend à Guelma que quatre à cinq sous. il me parle d'une contrée, distante de cinq à six lieues, où l'on rencontre des lièvres à chaque pas, sur la lisière d'une forêt où ils se jettent aussitôt; mais avec un seul chien on en fait autant ressortir qu'il en entre, et l'on a assez à faire à tirer et à recharger son fusil.

Après avoir réparé mes forces et ma mise, je vais - de la part de M. Mérine - prier le chef du bureau arabe de Guelma de m'aider à gagner Constantine. Il n'y a de ce côté ni route ni voiture, et l'on ne peut y aller qu'à cheval par un sentier isolé dans les montagnes : il est donc bon d'être recommandé par une autorité. On a l'obligeance de me faire louer des chevaux et des guides sûrs, en me donnant une recommandation pour le caïd de l'Oued-Zenati.
En revenant, je vois devant la porte de l'hôpital plusieurs personnes qui examinent le cadavre d'un Arabe, qu'on a trouvé assassiné dans la campagne et que l'on vient d'apporter. Je m'arrête pour regarder comme les autres et le concierge - qui était naguère placé à La Calle - me reconnaît et vient à moi avec sa jeune fille qui arrive des eaux de Hammam-Meskoutin.
J'ai moi-même grande envie de visiter ces sources curieuses ; mais comme le service des voitures qui y conduisent en été n'est pas encore organisé, le concierge m'offre une place dans la prolonge de l'hôpital, qui y va tous les matins porter des provisions à la succursale et en revient chaque soir. Je réfléchis et, comme il n'y a pas d'autre moyen de transport, je me décide à y aller ainsi le lendemain.
Ensuite, je remonte en toute hâte dans le tilbury qui m'a amené - il est six heures moins un quart - et j'arrive pour le dîner car la jument file comme une flèche. Seulement, il y a des flaques d'eau sur la route et les roues font élever une gerbe de boue qui me retombe en partie dessus... Heureusement j'ai un caoutchouc.

VOYAGE AUX SOURCES BOUILLANTES DE HAMMAM-MESKOUTIN. - LA PROLONGE ET LES TROUPIERS. - LE LABOURAGE DES ARABES.

30 Avril.
Je me lève de grand matin pour arriver à Guelma à six heures et demie, ainsi qu'il a été convenu la veille. Le cuisinier met dans mon sac des provisions de bouche. et le domestique après avoir mis un cheval au cabriolet me conduit à l'hôpital.
Je trouve la prolonge prête à partir, et je monte et me case aussitôt dedans. Je m'assieds sur des paquets de linge, entouré de sacs remplis de pains, de légumes et en compagnie de deux jeunes gens assez canailles de manières : - l'un est un lutteur, l'autre un... je ne sais quoi... mais cette qualification incertaine lui est avantageuse. - H y a encore un Arabe qui va s'établir cafetier indigène à Hammam-Meskoutin pendant la saison des bains. Il sourit toujours et forcément car il a les dents de la longueur de celles d'un vieux cheval - ce qui est plus particulier aux Turcs qu'aux Arabes. En avant est le soldat gardien de la prolonge, pioupiou bavard et farceur qui crie des plaisanteries à tous les Arabes que nous rencontrons ; plaisanteries qui sont peu de leur goût, car les voici : " Aroua ! aya ! sidi Mahomed kif kif alouf... Chouia, chouia ! " Les Arabes lui répondent ou par des sottises ou en gardant dignement leur sérieux.

Après avoir suivi quelque temps une route bordée de champs de blé et d'oliviers greffés, nous traversons à gué la Seybouse. Pour effectuer ce passage, il faut descendre une pente assez rapide ; suivre dans l'eau trouble, qui arrive jusqu'aux essieux, une ligne de gros cailloux plus ou moins apparents, qui indiquent la direction du gué ; puis en sortir par une forte montée couverte d'une boue si épaisse, qu'il ne faut rien de moins que les cris stimulants et les trois fouets des conducteurs pour que les six mulets en arrachent la prolonge. En effet, dans ce moment, le chemin n'est plus pierre, et l'on a beaucoup de peine à faire avancer la lourde voiture dans cette boue noire, profonde et épaisse ; le mouvement seul du véhicule y gagne, car il est peu suspendu...
Cependant, après un trajet d'une heure nous arrivons devant la ferme de Medjézmar. C'est un beau et vaste bâtiment, ayant dix-neuf fenêtres de façade, où le gouvernement avait établi un orphelinat qui n'existe plus. Ici l'on fait une longue pause sous prétexte que les mulets sont fatigués, mais en réalité, parce que les troupiers y rencontrent une cantine et des connaissances et qu'ils prennent toujours soif dans ce moment... Car, il faut dire que l'Algérie est le pays où l'on absorbe le plus de drogues alcooliques, sous les noms prétentieux d'absinthe, de vermouth, de rhum et de toute sorte d'eaux de vie qui produisent souvent le contraire.
Plus loin, nous retraversons la Seybouse sur un pont construit par les Français ; et après avoir suivi un. chemin frayé le long d'un ravin profond et sur le flanc escarpé de hautes et immenses montagnes, nous débouchons sur un vaste plateau qui forme plaine. Il est partiellement garni de champs de blé ; et la route inachevée, qui devient alors un chemin de terre boueuse, forme au milieu de l'herbe verte un long serpent noir, à l'extrémité duquel nous apercevons une grande fumée blanche et c'est là qu'est Hammam-Meskoutin avec ses sources bouillantes.
Hammam - Meskoutin est un endroit charmant et pittoresque, mais isolé, éloigné et fréquenté seulement par les lions, les sangliers et les arabes des tribus qui y sèment quelques champs de blé. On n'y vient qu'eu été, à cause de ses eaux chaudes et salines qui sont bonnes pour les blessures et les rhumatismes; il y a même un établissement qui est une succursale de l'hôpital de Guelma, mais l'on n'y admet que des officiers et des militaires. Les malades civils sont obligés d'apporter leur tente, leur lit, toutes leurs provisions; et ils campent en dehors de l'établissement, protégés par la sentinelle, qui cependant rentre quelquefois la nuit lorsque le rugissement des lions devient trop fréquent.

Pour arriver du plateau où nous étions tout à l'heure à Meskoutin, nous faisons un détour derrière un angle de rochers en forme de stalactites; nous traversons un petit pont de bois, qui ne ferait pas mal dans un jardin anglais, puis nous remontons, pour nous arrêter devant l'hôpital qui n'est plus qu'à quelques pas delà. Il se compose d'un bâtiment peu élevé, ayant un pavillon dans le milieu, en avant d'une cour close de murs et fermée derrière par un autre corps de bâtiment parallèle au premier.
Je vais de suite visiter les sources bouillantes qui sont en face et tout près. Pour cela je descends sur une pelouse de grandes herbes, ombragée par des arbres sous lesquels sont déjà établies quelques tentes d'étrangers; je traverse une petite rivière sur un gué de gros cailloux et je monte au haut du plateau. Au bas, cette rivière offre un effet singulier : l'eau bouillante des sources, qui vient s'y mêler, y arrive en élevant un nuage de vapeur à sa surface, et, à la jonction, les poissons qui ne s'arrêtent pas à temps se brûlent et rebroussent chemin comme des flèches. Du reste, il est assez surprenant pour soi-même de pouvoir, à un pas de distance, tremper dans la même rivière une main dans l'eau froide et l'autre dans l'eau chaude...

Les sources sortent de terre, sur la hauteur, en une infinité de petits bouillonnements d'où se dégage un épais nuage de vapeur. Cela n'a rien d'effrayant comme on pourrait le croire ; l'intérieur du sol est probablement creux et rempli d'eau bouillante, mais la croûte du dessus est solide ; l'eau s'écoule dans des rigoles et, bien qu'elle ait 95 degrés de chaleur, l'on peut s'approcher et circuler autour sans autre danger - à moins de faire un faux pas que de brûler et blanchir sa chaussure. Ces eaux, fortement chargées de sulfate de chaux, ont formé et forment continuellement en s'écoulant des dépôts superposés, qui représentent des stalactites, des stalagmites et une foule.de mamelons arrondis et de diverses grosseurs dont l'ensemble compose une immense cascade solide, immobile et d'un, blanc de chaux éblouissant au soleil. (N° 22).
Un peu plus loin est l'endroit où sortaient autrefois les sources, qui ont tari ou plutôt ont changé de place, et elles y ont laissé des traces assez curieuses. Sur une grande étendue s'élèvent une quantité de cônes calcaires, en forme de pains de sucre, de toute largeur et hauts de un, cinq et six mètres. Là, soit que le sol. présentât plus de résistance ou que les sources, divisées et affaiblies, fussent moins abondantes, elles ne faisaient que suinter; et en sortant gouttent à goutte elles ont la forme des superpositions de couches calcaires qui leur ont construit un conduit élevé : qu'elles ont dû abandonner lorsqu'elles n'ont plus eu la force de monter et de s'élever par-dessus. Aussi tous ces cônes, que le temps a noircis, ont encore un petit trou central au sommet.
Dans ces lieux sauvages et solitaires, cette forêt de cônes présente un aspect étrange : soit que le soleil couchant rougisse leurs têtes, - auxquelles il ne manque que des cornes pour imiter des personnages infernaux avec les vapeurs brûlantes qui sortent encore, à leur base, par les crevasses du sol;-.soit que la lune les blanchisse et les transforme en une ronde de fantômes, qui paraissent venir des montagnes immenses, sombres et caverneuses qui s'étendent au-delà du plateau. A ces heures, cela fait réellement une impression profonde, et elle augmente encore en marchant sur ce sol brûlé, creux et résonnant sous vos pas. Aussi, en revenant à la nuit au milieu de ces spectres immobiles, et guidé seulement par la grande vapeur des sources qui blanchit encore sur le ciel obscur, je tremble à chaque pas de voir apparaître derrière un de ces cônes... non pas un homme, il y en a trop peu ici... mais les yeux brillants d'un lion ou d'une panthère.
Heureusement j'arrive bientôt au dernier groupe des cônes, qui est isole et rapproché de l'établissement. Il se compose de six pains de sucre - en sulfate de chaux... -mais plus élevés et plus pointus que les autres ; ils sont placés deux à deux, sur trois rangs, et les deux premiers sont les plus petits. La légende raconte : " qu'autrefois un puissant chef arabe - dont on a oublié le nom - voulant épouser sa propre sœur malgré la défense des marabouts, toute la noce a été ainsi pétrifiée en se rendant à la mosquée. " Delà l'étymologie de Hammam-Meskoutin ou Bains maudits.

Mais nous sommes arrivés tard à Hammam-Meskoutin et, pendant que je me suis égaré à visiter les lieux, la prolonge est repartie pour Guelma... De sorte que, dans ce pays inhabité il ne me reste pour ressource, que de coucher sur un lit d'herbes près des sources chaudes, ou bien de demander un abri à l'hôpital. Je commence d'abord par-là, et je trouve en M. Caste, l'officier comptable, un excellent homme qui me dit qu'on ne loge ordinairement personne, mais comme je suis un artiste de passage, il me donnera asile pour une fois. Puis il m'emmène passer la soirée avec le personnel de l'établissement, qui se compose de lui, de deux aides-majors et du pharmacien : il m'offre le café, nous jouons aux dominos, nous causons beaucoup de mon voyage et l'on me fait coucher dans la chapelle qui est le seul endroit disponible.
1er Mai.
C'est la première fois de ma vie que j'ai couché dans une église; et lorsque le jour paraît, cela me fait un drôle d'effet de me voir dans mon lit en face d'un autel et de pouvoir ainsi faire ma prière matinale. Il paraît qu'aucun cas n'étant prévu pour loger les étrangers, il n'y a que cet endroit possible et disponible. La chapelle, qui est grande mais très-simple, n'a pour tout ornement qu'une croix et deux chandeliers sur l'autel ; et au-dessus, cloués aux murs, sont huit sabres d'infanterie qui placés parallèlement deux à deux et pointes contre pointes, forment une croix à quatre branches. En face, dans le fond et cachés par des paravents, sont trois lits de fer sur lesquels j'ai eu le choix; en exceptant toutefois celui du curé absent, qui ne diffère des deux autres que par son bonnet de nuit posé sur l'oreiller.
J'ai demandé par curiosité, la veille, à prendre un bain chaud, et je me lève 'lorsque l'infirmier vient me dire qu'il est prêt. Je le suis jusqu'à la rivière où est le bâtiment des bains Là, sont creusées dans le sol six grandes baignoires cimentées, dans chacune desquelles on descend par un escalier de pierre à la profondeur que l'on désire; l'eau y entre à niveau au moyen de petits empêlements que l'on ouvre et ferme à volonté, et pour l'amener des sources, on lui fait suivre un long circuit dans une rigole pour la rendre moins chaude. De manière qu'ici préparer un bain, c'est laisser refroidir l'eau ; et il faut que les baignoires soient remplies la veille pour pouvoir y entrer le lendemain. L'on met les vêtements dans un coffre à cause de la grande vapeur, car bien qu'il y ait plusieurs lucarnes ouvertes (par où les hirondelles entrent en grand nombre...) il fait là une fameuse chaleur! L'eau a à la source 95 degrés de chaleur, on prend les bains à 39 degrés et les douches à 45. Ces eaux très-salines, qui sont bonnes pour les blessures et les rhumatismes, le seraient également pour la poitrine, dit-on, s'il y avait une piscine.

Après mon bain, je vais voir ceux des soldats qui sont plus nombreux, mais sont simplement formés par de grands trous creusés dans le sol ; puis les bains de vapeur, qui sont établis dans de petites cabanes en planches que l'on transporte à volonté au-dessus des bouillonnements des sources qui souvent changent de place. Le patient s'assied sur un banc juste au-dessus d'une de ces sorties d'eau bouillante, le cou dans une cangue, et la tête en face d'une petite fenêtre de manière à ce qu'elle soit garantie de la vapeur, qu'elle ait de l'air et que l'on puisse respirer : le reste du corps, entièrement exposé à la vapeur chaude, entre en transpiration, et après un certain temps l'on transporte dans son lit le malade bien entouré de couvertures. Là, je rencontre le docteur qui surveille ces traitements sudorifiques, et il me conseille à moi-même d'aller me coucher une demi-heure pour ne pas prendre froid.
Je me rends comme tout le monde à son avis, et ensuite je vais voir à un kilomètre de Hammam-Meskoutin une autre source bouillante et ferrugineuse. Mais elle n'a rien de curieux que le chemin pittoresque par lequel on y va: elle sort tout simplement d'un rocher, à cinquante centimètres de terre, et coule dans la rivière qu'elle fait fumer très-loin. Cette rivière est oued-Zenati est, augmentée de l'Oued-Cherf, va se perdre dans la Seybouse.
Il y a aussi des ruines romaines à côté, mais elles sont insignifiantes et labourées en partie par les vandales sangliers.

Je reviens avec le soldat qui m'a servi de guide, et après avoir traversé un bois rendu très-sombre par de gros et épais oliviers, je retrouve le soleil et la plaine où je regarde labourer un Arabe. Sa charrue est une grosse branche d'arbre, dont une autre branche latérale a été coupée plus courte pour former un coutre. Il la maintient et la dirige avec un seul bâton fiché dedans en manière de cornes ; et pour joug, il y a, en avant et en travers, un long morceau de bois attaché à la charrue avec des cordes en alfa ; à chaque bout duquel morceau de bois il pend un grand anneau fait avec une baguette tortillée, et ces deux anneaux servent de colliers pour les bœufs (N° 64). L'Arabe trace avec cet outil primitif de petits sillons peu profonds, en évitant et contournant les grosses pierres et les touffes de broussailles qu'il ne daigne jamais arracher; et dans ce terrain neuf il récolte un blé clair et maigre là où un bon travail obtiendrait certainement davantage. Dans ces fonds il n'y a jamais d'engrais, -que lorsqu'il laboure à la place où ont été sa tente et son troupeau. En été, quand son champ paraît tout parsemé et tigré de plantes de chardons et de broussailles, il dit que cela est utile à son blé pour le tenir au frais ou à l'ombre ; et, bien qu'il n'ait pas raison, il n'a pas tout-à-fait tort.
Pendant que j'examine ce labourage, les deux petits bœufs, qui ne sont habitués qu'aux burnous, prennent peur de moi ; leur maître qui les dirige seul par derrière, a beau crier et leur parler pour les calmer; ils s'effrayent et s'enfuient avec leur charrue à travers la campagne. L'Arabe leur court après et moi je juge à propos de continuer mon chemin.

En arrivant à l'hôpital, je prends mon sac de voyage, j'achète des œufs et du pain chez le concierge, et je remonte aux sources. Je place les œufs dans mon mouchoir de poche, je les trempe dans l'eau bouillante, et je les fais cuire durs en cinq minutes et très-bien en quatre. (C'est seulement depuis lorsque je sais faire cuire à point les œufs à la coque...)
Je m'assieds quelques pas plus loin sous un gros olivier et je déjeune de mes œufs, du beurre et du jambon que j'ai apporté d'Héliopolis. J'ai un appétit de baigneur et de touriste, il fait un temps superbe, et j'éprouve un bonheur infini à prendre tranquillement mon repas sur cette hauteur, en face d'un magnifique panorama et entouré des beautés et des bizarreries de la nature. Je suis dans une contrée luxuriante et pittoresque de l'Afrique; sur la lisière d'un bois ombreux de grands oliviers, à côté du blanc nuage de vapeur et des sources bouillantes de Hammam-Meskoutin ; j'ai devant moi, au nord, la rocheuse et sauvage montagne Djebel Debah, à l'ouest le mont Taya qui recèle dans ses flancs de riches mines de mercure, au sud l'anguleuse Ras-el-Acbah que les Arabes nomment la grande tête, et au loin à l'est, la fameuse montagne des lions où J. Gérard a obtenu son premier succès : la Maouna ! De ma vie je ne rentrerai dans une salle à manger aussi grandiose !
Cependant mon admiration et mon ravissement me retiennent là trop longtemps, et j'ai juste le temps de plier bagage et de redescendre à l'établissement avant le second départ de la prolonge... Les mulets sont déjà attelés et prêts de partir; je fais mes adieux à ces messieurs qui sont assis et prennent le frais devant l'hôpital, je monte dans la prolonge et je pars, ayant à côté de moi le concierge. C'est un ancien chasseur d'Afrique, qui me, raconte qu'en hiver il reste seul avec sa famille pour garder l'hôpital de Hammam-Meskoutin , et qu'il ne craint pas plus les lions que les Arabes. Souvent, dit-il, il a mis en fuite des maraudeurs indigènes avec quelques coups de fusil tirés du haut des murs ; et plusieurs fois, en rentrant la nuit, il a rencontré un lion sur son chemin. Alors il lui a jeté des pierres ou crié en langue arabe des sottises connues de lui (qui en français ne lui feraient réellement pas le même effet) : et toujours le roi des animaux, - qui attaque rarement les hommes s'il n'est pas blessé, - est entré lentement dans les broussailles, en rugissant, et lui a cédé la place.
Lorsque nous passons dans la vallée de Medjé-Amar, où se voient encore des restes de tranchées, il me dit que ce sont les anciens retranchements de l'armée française lors de sa retraite de Constantine en 1836; et il m'apprend les détails de cette malheureuse expédition. De dix mille hommes partis, il n'en revint que quinze cents à Dréan ; les autres furent tués par les Arabes, la fatigue ou la faim. Dans ce pays sauvage, inconnu alors et sans chemins, on resta 17 jours sans vivres : on tuait de temps à autre quelques chevaux, mais on n'avait pas de bois pour les faire cuire, car dans les montagnes pelées et nues de Constantine il n'y a pas une brindille de broussailles. A Medjè-Amar seulement l'on retrouva des provisions en dépôt depuis le départ; et un régiment qui formait l'avant-garde, trouvant quelques barriques d'eau de vie, ne put se retenir après de si longues privations et tous les soldats s'enivrèrent. Les Arabes qui les harcelaient sans cesse profitèrent de l'engourdissement de leur ivresse, et, lorsque le reste de la colonne arriva, elle trouva tous les hommes du régiment couchés à terre avec la tête séparée du tronc. Il n'y eut que le colonel et deux officiers qui s'échappèrent dans les montagnes, et conservèrent la vie pour avoir conservé leur raison.

EN ALLANT A CONSTANTINE SÉJOUR A L'OUED-ZÉNATI. - RUINES D'ANHOUNA. - CHASSE AU LION PAR LES ARABES.

Je prends congé de mes hôtes aimables, M. et Mm Mérine ; un domestique m'emmène à Guelma et j'y trouve les Arabes qui doivent me conduire à Constantine. Il y en a trois, j'en renvoie un dont le cheval boîte, et nous partons en suivant une rue garnie de boutiques indigènes.
Après être sorti de la ville par une porte fortifiée et après avoir monté quelque temps dans la campagne, en passant devant quelques gourbis, je m'aperçois que
j'ai perdu mon couteau. Cette perte me fait ici un véritable chagrin... Il était excellent, petit et fort, il avait une lame de canif et m'était indispensable pour tailler mes crayons et couper mes dessins. En retrouverai-je un pareil en Afrique?... J'en doute... du moins ce ne sera pas avant d'être arrivé à Constantine et j'en aurai souvent besoin d'ici là. Cependant, un instant après, tandis que je suis toujours préoccupé de mes regrets, je le sens dans ma boite près de mon genou... Il avait passé par ma poche mais n'était pas encore tombé à terre ; et dans ma joie inattendue je lui fais ces vers, car j'en ai le loisir :
Couteau, vilain pour tout le monde,
Moi, je t'aimais,
Tu le savais ;
En quelque main d'Arabe immonde
Tu tomberas
Et resteras.
Ah ! pourquoi me quitter ainsi !
Sans espérance ?
De voir la France,
Car je ne viendrai plus ici ;
Quel nouveau maître
Vas-tu connaître...
Ta lame, si dure et tranchante
Pour travailler
Et pour m'aider,
Est pour moi fidèle et... touchante ;
Car te voici !
Reviens, ami!

Nous gravissons la montagne, et je perds bientôt de vue Guelma qui est au bas d'une pente opposée à celle que nous suivons. En me retournant, je l'aperçois encore deux ou trois fois à travers les broussailles qui commencent à nous envelopper, puis insensiblement il est caché, disparaît et s'efface. L'Arabe qui monte le mulet et s'y tient assis sur mes bagages, a un haïk rose, un burnous à raies, avec une figure ronde et sans caractère ; mais celui dont je monte le cheval, et qui suit à pied, est un grand Bédouin au visage long et basané, regardant avec des yeux blancs d'Otello... Cependant il est assez humble de manières et très-silencieux.
Nous nous enfonçons de plus en plus dans la montagne et dans des taillis d'arbousiers et. d'oliviers, sauvages, par un sentier pierreux et inégal où il est impossible de trotter, puis, au bout de quelques heures, toute trace de civilisation disparaît. En me voyant au milieu de ces bois solitaires, et isolé avec mes deux Arabes - qui me louent leurs chevaux et m'accompagnent uniquement pour gagner mes douros - l'idée me vient que je suis à leur merci, et qu'en cas de mauvaise intention de leur part il n'y aurait aucune espèce de secours à attendre... Mais, au risque d'enlever de l'intérêt ou du pathétique à l'histoire de mon voyage, je dois avouer que l'on peut voyager en Afrique sans danger réel, - pourvu que l'on soit recommandé aux Arabes par une autorité militaire ou civile et qu'on ne voyage pas la nuit, moment où les voleurs et les panthères circulent. Certainement être attaqué ou tué par les Arabes, dans cette condition-là, n'est pas une chose qui ne se voit jamais, mais cela arrive rarement. Quoiqu'il en soit, le pays perd ici toute trace d'occupation européenne; de loin en loin nous rencontrons des groupes d'Arabes qui voyagent et qui échangent quelques paroles avec mes guides; j'entends souvent dans leur conversation les mots Francis et Constantine ; ils me regardent avec des yeux plus ou moins farouches ou bienveillants et ils continuent leur chemin.
En descendant du bois par un sentier assez rapide, je découvre un immense panorama : à droite, se voit au loin la gorge de Medjè-Amar avec sa ceinture de hautes montagnes; à gauche de grandes pentes de broussailles, d'où s'échappent de petites colonnes de fumée qui indiquent des tentes arabes; et devant moi, dans le bas, le lit presqu'à sec d'une large rivière serpentant au milieu de nombreux vallons. Arrivés au bas, nous avançons sur un sol de sable et de gravier, qui doit être une île à l'époque des inondations de la rivière, car il est entouré et raviné par de larges fossés. Il y a de distance en distance des bouquets d'arbres qui ont les branches du genêt ou du pain maritime et ils sont couverts de pigeons sauvages. J'arrête mon cheval, je descends et prends mon fusil pour les tirer ; mais ils fuient devant moi d'arbre en arbre et je reviens sans avoir pu les atteindre. Alors, voyant que les Arabes ont profité de mon absence pour décharger le mulet et laisser manger les montures, tout en mangeant eux-mêmes, je retourne à la poursuite des pigeons. Je tue plusieurs de ces ramiers et un joli oiseau à long bec noir, rouge et jaune sur le dos, bleu sous le ventre et sous le cou, avec la queue et le bout des ailes de cette même couleur mêlée de jaune. Les Arabes en le voyant le nomment Eliamoun et les ramiers Limen.

Après, nous nous remettons en route et nous traversons la rivière, qui est moins dangereuse à cause de sa profondeur qu'à cause de son lit de gros cailloux ronds et invisibles dans l'eau, sur lesquels les chevaux glissent. Puis nous montons, à travers des champs de blé entremêlés de rochers, une pente très-raide et longue qui nous conduit par une succession de vastes mamelons, de plus en plus élevés, à une bifurcation de chemin. Les Arabes me disent qu'à droite est la route de Constantine, et à gauche celle de YOued-Zenati qui nous détourne, et ils me conseillent d'aller toujours en avant. Mais je leur dis que je veux m'arrêter à l'OuedZenati, chez le Caïd Bonaousmone, et nous tournons à gauche, ce qui paraît leur déplaire beaucoup.
Nous descendons alors un ravin très-rapide et très pittoresque, au bas duquel nous rencontrons une large rivière torrentueuse, garnie de touffes de grands lauriers roses qui forment ilots ; et nous remontons de l'autre côté sous d'énormes oliviers, précédés et suivis par des groupes de cavaliers qui se sont joints à nous ; car il y a des Arabes qui vont et viennent comme à l'approche d'une tribu. Nous montons, montons longtemps et enfin nous apercevons, adossé à une montagne, le bordj du Caïd. Nous traversons des champs de blé pour y arriver; et il vient à notre rencontre un jeune homme au teint pâle, comme celui d'un Européen, et portant pour vêtement : une veste et une culotte bleu foncé, brodées d'or, un haïk de soie, un burnous blanc et des bottes rouges. Il est accompagné d'un Nègre et d'un Turc déjà âgé : le premier n'a qu'une culotte jaune, une chemise blanche et un bonnet rouge ; et le second, également sans burnous, porte une culotte, une veste et un gilet bleu clair, brodés de noir. Le jeune homme est Assen, fils cadet du Caïd Bonaousmane qui se trouve être en voyage à Constantine avec son fils aîné, Ahmed-Mustapha. Le Nègre est son interprète et le Turc son majordome.
Je remets ma lettre de recommandation, adressée au Caïd, et je dis que je veux coucher ici pour visiter les ruines d'Anouna qu'on m'a dit être dans les environs. - " Eh bien! me répond le vieux Turc, descends du cheval, et moi et toi petite promenade. " - Alors je prends mon album et mon ombrelle, et, tandis qu'on emmène nos montures et qu'on rentre mes bagages, je suis .ce Turc qui est un vigoureux et jovial vieillard, et qui marche vivement devant moi en jouant avec sa canne.
Une demi-heure après, nous arrivons dans une vaste plaine, ou mieux sur un plateau, qui est séparé cl au bas de hautes montagnes pointues, ou pour mieux dire affectant toutes les formes anguleuses. Ce plateau est tout couvert de blocs de pierres taillées ou sculptées, de chapiteaux et de fûts de colonnes, dont l'ensemble rappelle visiblement l'emplacement d'une ancienne cité romaine (N° 24). De distance en distance il y a encore debout de grandes ruines de temples dont les frises et les riches sculptures, tombées et à moiti enfoncées dans le sol, font regretter la destruction. Mais ce qui reste de ces temples, miné par le temps, est ébranlé et surplombe, les énormes assises sont déjointes, la clef des voûtes cède et dans quelques années tout sera renversé. Cependant les Arabes, qui emploient peu.de pierres pour leurs habitations, ont respecté ou dédaigné ces ruines ; car tous les blocs sont enfouis et entassés les uns sur les autres là où ils ont tombé. En certains endroits, l'on reconnaît même la place des rues et la fondation des bâtiments : aussi mon guide me montre-t-il l'ancienne mosquée et la casbah, c'est-à-dire l'église et la forteresse. La première est indiquée par un grand carré long, entouré de débris de grosses colonnes toscanes ; et la seconde présente sur le point culminant et escarpé du plateau une épaisse muraille, formée par d'immenses blocs de pierre, carrés et placés à double, qui ne protège plus aujourd'hui que des chardons et des épines.
Je fais le tour du plateau, dont le bord escarpé devait rendre la ville d'Anouna très-forte ; et je suis toujours précédé par le vieux Turc qui m'explique tout à sa manière, avec son gai et énergique entrain. Il frappe de son bâton chaque pierre curieuse, en me disant : " Tiens la lune, regarde la lune, partout la lune ! " Il me montre un bassin de pierre, fraîchement cassé, où se déversaient les eaux amenées de la fontaine du bordj dans les citernes, et il dit : " Tiens la lune cassée... l'Arabe cochon! " Puis, continuant de marcher à grands pas, il m'emmène à l'emplacement du cimetière où le sol est jonché de pierres plates, arrondies dans le dessus et divisées par un cordon sculpté en deux parties égales. Elles sont couvertes d'inscriptions latines qui commencent toutes par ces trois lettres : D. M. S. que je crois l'on doit expliquer ainsi : Deis Manibus tandis, c'est-à, dire : mis sous la protection des Dieux Mânes Sacrés. Puis suivent les noms, les qualités, l'Age et l'époque de la mort du défunt.
Cependant je m'arrête pour dessiner ce qui reste d'Announa, et pendant tout le temps mon cicérone s'assied près de moi, tenant ou replantant complaisamment mon ombrelle. Lorsque nous revenons il fait presque nuit; et en me ramenant, toujours me précédant, il me fait passer devant le douar, dont il éloigne de moi les chiens hargneux et bruyants avec des gestes et des cris moitié arabes moitié français, qui sont pleins d'originalité et que je regrette bien de ne pas pouvoir vous rendre. Puis, nous traversons le jardin du Caïd dont il me Fait admirer les ombrages de vigne et les arbres fruitiers à haute tige; et, la vérité est qu'il est aussi bien tenu et travaillé que les nôtres en France. Ensuite, il me conduit au haut du jardin à un bâtiment isolé, qui est destiné aux étrangers.
C'est une petite construction en maçonnerie, entourée d'un pré pour les chevaux, et précédée d'un toit avancé plutôt pour garantir du soleil que de la pluie: intérieurement, il y a deux chambres au rez-de chaussée, n'ayant que des volets pour fenêtres, et c'est tout l'ameublement. Lorsque nous arrivons, la première est occupée par un fou arabe qui chante et qui reçoit là l'hospitalité du Caïd, et dans la seconde, qui est la moins dégradée, il y a quatre chasseurs d'Afrique qui viennent de Constantine et sont déjà couches. Le vieux Turc majordome les fait lever avec sa voix criarde et énergique, et il veut bien vite les faire déguerpir dans l'autre chambre pour me céder la place ; mais, comme ils sont fatigués, à moitié endormis dans leurs manteaux et que la pièce est assez grande, je lui dis que cela m'est égal qu'ils couchent près de moi, et alors il les laisse tranquilles.
Il sort, et un moment après il revient, suivi d'un Nègre qui m'apporte une couverture et un coussin, du lait et du kouskous. Le plat de kouskous est grand mais son contenu n'est pas des meilleurs... J'en mange un peu et je donne le reste à mes deux Arabes qui sont campés en dehors, et ils l'ont bien vite englouti. Ensuite, je m'étends à terre dans la couverture qu'on m'a apportée et sur le petit coussin dont je me fais un oreiller, et je vous souhaite une bonne nuit avec... un lit moins dur...

3 Mai.
Le pays est très-giboyeux et je sors de grand matin avec mon fusil. Je traverse le jardin du Caïd et je m'aventure dans la campagne en évitant les chiens ennuyeux du douar ; douar, dont les gourbis sont des toits de genets placés sur quatre murs de pierres, c'est à-dire quatre tas de ces gros cailloux ronds et anguleux qui couvrent tout le pays. En effet, les hautes montagnes sont ici des couches de gros cailloux grisâtres, superposés entre des lits de terre : aussi les Romains ont dû transporter de bien loin les beaux blocs de pierre avec lesquels ils ont construit Announa.
Je parcours de nombreux champs de blé où je ne trouve rien que des alouettes, peu sauvages et beaucoup plus grosses qu'en France ; puis, j'arrive au bas du plateau des ruines où sont beaucoup de gros oliviers. Le soleil est déjà chaud, et tandis que je m'arrête sous leur ombre, j'entends de gros oiseaux qui se dégagent difficilement de leur épais feuillage. Je regarde : ce sont des perdrix... Mon étonnement est grand de voir des perdrix perchées sur des arbres, mais cela est assez fréquent en Afrique : lorsque le terrain trop chaud leur brûle et leur fatigue les pattes, elles se posent sur les grosses branches des arbres où elles restent une grande partie du jour. Cette expérience acquise, ma chasse devient bien plus facile, car je n'ai qu'à me glisser sous les oliviers et j'en fais partir de temps en temps de grosses perdrix rouges, qui sont toujours deux ensembles. C'est pourquoi, après avoir tiré quelques coups de fusil, comme je reconnais qu'elles sont appariées et que je ne veux pas troubler leurs amours, et ensuite comme il me faut arriver le soir à Constantine, je reviens au bordj.
Au moment où je vais partir, le vieux Turc arrive pour me dire adieu ; et sachant que j'ai été à la chasse le matin, il me dit que le fils du Caïd et tous les Arabes de la tribu sont aussi allés à la chasse du lion.
- Est-ce bien loin? lui dis-je.
- Pas loin, non. Derrière la montagne, et toi aller en une heure.
L'envie me prend alors d'assister à une chasse au lion. L'occasion est belle, je ne la retrouverai peut-être jamais; je descends de cheval et je dis au Turc d'expliquer aux Arabes que je ne pars pas. Mais mes endiablés guides - que cette chasse fera rester un jour de plus en route - résistent, s'insurgent et ne veulent pas attendre... Cependant, le complaisant majordome, voyant' que cela me fait plaisir, leur fait en arabe une énergique semonce, que je ne comprends pas, mais à la suite de laquelle ils déchargent le mulet et ne disent plus rien. Je me hâte d'ouvrir ma malle et je prends des provisions et toutes mes armes... je mets un poignard à ma ceinture, un revolver dans ma poche, et je pars, précédé par un de mes Arabes qui connaît le pays et doit me conduire au rendez-vous de la chasse. En route, je mange un morceau de galette et je charge mon fusil à balles.

Au bout d'une heure, mais d'une très-grande heure, nous arrivons au sommet d'une haute ligne de montagnes, et nous découvrons, tout-à-fait au bas et dans le milieu des broussailles, un nombreux rassemblement d'Arabes dont les burnous blancs y font un pittoresque effet. Une demi-heure après, par des contours interminables et difficiles, nous arrivons près d'eux. Ils sont là au nombre de quatre à cinq cents, groupés, divisés, assis ou debout, tenant tous leurs longs fusils qui sont garnis de cuivre et d'une énorme batterie. Un peu plus loin, il y a deux chevaux pour le Scheik et un mulet
pour rapporter le lion - lorsqu'il sera tué... Enfin, ce rassemblement dans les rochers et les broussailles représente exactement un camp d'Arabes en guerre. (N° 23).
Mon arrivée est un sujet d'étonnement pour eux, mais beaucoup moins grand que ne serait l'étonnement des Français à la vue d'un Arabe. Ils me regardent les uns avec curiosité, le plus grand nombre avec ferlé et indifférence ; quelques-uns m'adressent la parole en riant et me disent: - " Toi, venir voir le lion?.. " et mon fusil est ce qui excite généralement l'attention et la convoitise.

Je vais dire bonjour au jeune Assen qui, entouré de ses serviteurs, est assis sur l'herbe, et ne s'est pas plus dérangé à mon arrivée que s'il ne m'avait jamais vu ou si je n'étais pas son hôte. Il me rend mon salut, me demande du tabac, et fait et allume tranquillement une cigarette. Après, il se lève, fait appeler les Arabes éparpillés au loin, leur donne à chacun une balle et une charge de poudre ; puis, cette distribution faite, il les dispose par petites troupes de huit ou dix hommes dans différents endroits de la montagne. Pour cela ils s'enfoncent dans les broussailles ; et quelques instants après ils reparaissent par groupes séparés sur les pentes et sur les crêtes des grands ravins, qui se succèdent dans toutes les formes et toutes les directions. Alors il envoie de nombreux Arabes, seulement armés d'un bâton, d'un long pistolet, ou d'un yatagan, battre les broussailles en jetant des pierres et en poussant des cris. Ces derniers s'étendent sur une seule ligne, quelquefois sur deux, dans toute la largeur du ravin et ils le parcourent ainsi en poussant des cris sauvages pour faire débucher les bêtes fauves. Plusieurs ravins sont battus de cette manière, sans rien trouver qu'un sanglier et un chêne, et les Arabes, pensant qu'il n'y a pas de lion dans cette contrée, reviennent tous un peu découragés.
. En ce moment il survient une querelle : Âssen discute violemment et veut frapper avec la crosse de son fusil un chasseur qui probablement, contre son avis, conseille de ne plus continuer. Les Arabes qui escortent le jeune chef calottent l'opposant ; et la chasse recommence malgré l'indolence de ceux des indigènes qui quêtent et font l'office des chiens ; car c'est forcément qu'ils s'exposent ainsi à laisser des lambeaux de leur peau ou de leur burnous dans les épines. Pour les faire partir plus vite, Assen leur cogne méchamment les canons de son fusil dans le dos...
Enfin, chacun reprend ses positions et la quête recommence.
Tout à coup, les Arabes qui battent les broussailles poussent un même cri, et se taisent... C'est le lion qui a été vu et est débusqué! Un sourd rugissement se fait entendre, puis la royale bête paraît et s'avance lentement sur un mamelon découvert. Assen donne le premier l'éveil, tout le monde se lève subitement, plusieurs groupes de chasseurs font feu et manquent le lion, qui continue, sans se presser, sa marche lente, et s'éloigne en rugissant dans le ravin. (N° 23).

Les Arabes tirent ordinairement assez mal avec leurs longs fusils, mais dans ces nombreuses décharges, il arrive souvent que plusieurs balles atteignent le lion et le tuent. Quelquefois elles ne font que le blesser, et dans ce cas-là il devient terrible : au lieu de fuir lentement, il se retourne, bondit, s'élance à l'endroit d'où est parti le coup, et malheur au groupe de chasseurs ! car il y en a toujours quelques-uns de dévorés et de perdus...

Après ce coup manqué, le fils du Caïd enfourche un de ses chevaux, m'offre l'autre pour aller à la poursuite du lion, et je remarque que plusieurs chasseurs, qui avaient leurs montures cachées dans les broussailles, en font autant. Alors cette masse d'Arabes, à pied, à cheval et diversement armés, s'avance pêle-mêle à travers les bois, dans les sauvages et rocheuses montagnes, et sur les grandes pentes de broussailles ; où, par moment, elle s'étend comme une armée, se ressert comme une colonne en marche ; ou bien se sépare, se divise comme de nombreux tirailleurs.
En avançant ainsi par une chaleur étouffante, nous traversons une petite rivière et le jeune Assen, sans descendre de cheval, se fait donner à boire dans une feuille de scille tournée en cornet et maintenue ainsi avec une épine en guise d'épingle ; puis, lorsqu'il a bu plusieurs fois dans ce verre rustique et ingénieux , il me l'offre - les Arabes, lorsqu'ils se sentent maîtres se servent sans vergogne les premiers.- Ensuite, l'on arrive à une succession de grands ravins, plus profonds et plus sauvages encore que ceux battus le matin ; et après en avoir attaqué et exploré plusieurs comme la première fois, sans rien trouver, on remonte à cheval et l'on continue plus loin.
Cependant il fait un soleil brûlant, la chasse s'éloigne toujours du bordj et je demande à Assen jusqu'où il pense aller ainsi? - " Jusqu'au lion, me répond-il... Ce soir couchir dans la tribu comme l'Arabe et demain et après-demain encore, jusqu'à ce qu'on trouve l'ennemi perdu ou bien un autre. " - Cela est la vérité : lorsqu'un ou plusieurs lions ont fait des ravages dans les troupeaux d'une tribu, un chef appelle des contingents d'Arabes; il les conduit à la chasse au lion comme à la guerre, et il ne les ramène que lorsqu'ils ont réussi ou forcément échoué. C'est pourquoi, comme ils vont au Nord et moi au Sud, je les quitte et reviens au bordj.

En gravissant une pente très, raide et fatigante, je fais lever deux perdrix dont mon guide affamé cherche et' trouve aussitôt le nid, et il gobe les œufs. Un peu plus loin, je tire un grand aigle qui fait sur le coup un brusque crochet dans l'air, mais au moment où je crois avoir tiré juste, il s'élève plus haut et ne retombe pas.
Enfin, j'arrive abîmé de faim et de fatigue. En passant au haut du jardin, devant la maison du Caïd je trouve son nègre, assis sur un tapis et jouant assez bien d'une méchante flûte de roseau ; je lui demande du lait et de la galette. Je mêle et fais tremper le tout ensemble, j'en fais une soupe rafraîchissante et je déjeune sous l'auvent de ma maison, ayant devant moi et brillant au soleil couchant les crêtes des immenses montagnes que j'ai parcourues tout le jour.

Ensuite, je vais m'asseoir quelques pas plus loin, sur un tertre qui s'étend au-dessus d'une belle fontaine, dont l'eau tombe dans une grande auge de pierre où viennent boire les chevaux du Caïd. Le palefrenier arabe les mène un à un, leur lave les naseaux et les jambes ; et, comme en arrivant ils m'aperçoivent devant eux, ils prennent peur et je m'amuse à observer leurs beaux mouvements. Ils s'effrayent et se cabrent, relussent d'avancer et reculent : leur croupe luisante, blanche, noire, baie ou grise s'arrondit; leurs jambes nerveuses se tendent et se plient : leurs yeux ardents flamboient ; leurs oreilles se dressent et leur fine tête s'élève, en faisant fouetter de leur longue crinière leur encolure brillante. Le palefrenier, qui ne me voit pas, n'y comprend rien ; en tenant ferme la bride il brusque et précipite leur allure et ils tournent et bondissent autour de lui, ou bien ils s'arrêtent les naseaux au vent, ronflant et effrayés.
Le soir, je dis au fou, qui reçoit l'hospitalité dans la chambre a côté de la mienne et qui sert aussi de domestique, d'aller demander une bougie pour moi chez le Caïd : mais le Nègre la lui refuse. Cependant je ne veux pas rester dans l'obscurité et je le renvoie. Un moment après le Turc arrive, m'en apportant une et me criant de loin : " Caïd Bonaousmane bono, il aime le Français ; mais le Nègro cochon ! Grand cochon le Nègro !" Je lui parle de la chasse ; et il me dit, en riant bruyamment, que les Arabes manquent toujours (car décidément, en vrai Turc, il n'a pas du tout l'air de les aimer). - " Mauvais fusils ! " dit-il; et il met enjoue avec sa canne lentement comme eux, en imitant avec la voix le bruit long et successif de la grossière détente de leurs fusils : ".crac, pif, fechh... pouf!! Makache tocare l'Arabe, maladroit ! " Puis il me conte que lui ne va à la chasse au lion ou au sanglier que lorsque le Caïd-papa y va avec ses lévriers et tous ses cavaliers ; que le Caïd-a I5 chevaux et 50 mulets pour son service ; que lui s'appelle Ibrahim-Mohamed-Âzerga ; qu'il est un ancien spahi, qu'on l'a trouvé trop vieux et qu'on l'a réformé depuis deux ans. En m'expliquant tout cela, il fait avec sa canne l'exercice en douze temps avec une vivacité et une vigueur qui protestent énergiquement, et il dit bien haut, en faisant des passes d'arme, qu'il ne craint pas un Arabe.

Ensuite, il me quitte pour faire sa ronde dans le jardin; et je l'entends de loin qui fait rentrer les lévriers blancs du Caïd, en les appelant avec son aigre et vigoureux organe de vieillard. Je suis persuadé que l'humeur alerte, joviale et obligeante de ce Turc doit plaire ou être utile à tous les voyageurs qui passent par-là.

Lorsque j'arrive il fait nuit noire et je ne sais trop de quel côté est mon logis. Mais, après avoir circulé quelque temps dans les rues désertes, j'aperçois à travers l'obscurité un bouquet d'arbres que j'ai remarqué le jour, puis une masure sans toit, un hangar sans porte qui précèdent ma maison, et j'entre chez mon hôtesse qui commençait à être inquiète sur mon compte. Seulement, elle s'était contentée de dire à sa voisine " que si le voyageur qui logeait chez elle avait été tué par les Arabes cela la contrarierait, parce que ça pourrait bien lui susciter quelque' embarras. "

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