LA CHASSE AUX SANGLIERS
Par Guy Bezzina

      Á Guelma, les distractions de nos compatriotes étaient extrêmement variées. Nous avons fait revivre le passé en un dossier sur le football guelmois. Ce sport fut loin d'être l'unique passion de nos compatriotes. Si notre belle Seybouse n'offrait à nos amis pêcheurs qu'une maigre faune piscicole, elle n'en fut pas moins un lieu de délassement particulièrement agréable.. En revanche, notre magnifique région, extrêmement riche en gibiers à plumes et à poils offrait aux passionnés (et il y en avait beaucoup) de magnifiques parties de chasse qui se traduisaient par des "tableaux" inoubliables. C'est pourquoi, nous publions ci-après quelques souvenirs afin de nous replonger dans ces chaleureuses aventures.

         A Guelma, la chasse n'était pas un divertissement. C'était une entreprise sérieuse et masculine qui provoquait généralement la colère des femmes secrètement jalouses de ces parties de plaisir où elles n'avaient aucune part. Furieuses à bon droit de cet égoïsme masculin, elles ne voyaient dans la chasse que les chiens qu'il fallait soigner, les carniers qu'il fallait préparer et, au retour, une vague de civets, de confits, de pâtés et de rôtis qu'il fallait rapidement préparer avant que la viande ne "tourne" ! Aussi, ces chasseurs redoutables perdaient leur superbe quand ils devaient, au détour d'une conversation, annoncer à leurs femmes leur intention de préparer une battue.
        Il fut un temps où "l'action humanitaire" constitua un prétexte confortable à ces sorties: Les sangliers que la Guerre d'Algérie avait curieusement protégés des exécutions programmées des chasseurs avaient proliféré et dévastaient gourbis et jardins. les chasseurs en discutaient avec de grands gestes et des éclats de voix devant leur "cristal", leur "perroquet" ou leur "tomate" à la terrasse du café Glacier tenu par M. Martinez ou sur les comptoirs des cafés Mayer, place du Théâtre; Croce ou Walter sur le cours Sadi Carnot.

        C'est au café Mayer que René et Fernand, les fils de Joseph qui habitaient dans les fermes sur le route de Sedrata venaient donner les nouvelles sur les migrations des sangliers.

         "Tu sais, Tonton, (Tonton Charlot était expert en sangliers) les fils de Bellaïd ont vu un groupe, juste au dessus de la ferme Poggi..... Il n'en fallait pas davantage pour entraîner la décision de Tonton Charlot. Pourtant la mise en œuvre d'une battue devait recevoir l'aval d'un certain nombre de personnalités dont on ne pouvait se passer pour engager une telle entreprise : il y avait Toto Saïd, Charlot Zara, Max AreIla, les frères Dimeck , Joseph Bezzina, Président de la "Diane de Millesimo" et autorité incontestée des chasseurs.

        Joseph, l'aîné des frères Bezzina, ne se posait jamais de question sur l'opportunité d'une battue. Cet ancien combattant de guerre 14/18, revenu du front avec un nombre impressionnant de citations et une épouse alsacienne, était pétri d'un optimisme communicatif. Il n'était pas homme de compromis ou de tergiversation. Il faisait la chasse comme il avait fait la guerre, sans hésitation. Lui, avait pourtant moins de mérite car il n'avait pas à convaincre son épouse de l'utilité de cette sortie. Joséphine, sa femme, était aussi chasseresse qu'il était chasseur et maniait le fusil avec autant de sûreté et d'assurance qu'un homme.
Un autre personnage important était sans conteste "Hamed le traqueur". Hamed n'était pas chasseur bien qu'il ait eu la passion des fusils de chasse. Son rôle était de débusquer le sanglier et de le traquer pour l'obliger à s'enfuir vers les chasseurs à l'affût. Hamed n'était pas chasseur, il était la chasse ; il préférait les chiens aux moutons et son fusil à sa femme. Hamed était doué du don de mime qui lui valait une notoriété régionale. Il racontait les battues de sangliers en aboyant comme un chien, grognant comme un sanglier et les détonations des fusils, provoquait dans le café Meyer l'hilarité générale. Hamed n'a jamais fait la distinction entre l'imaginaire et le réel. C'était un homme simple qui croyait ce qu'il voulait, même lorsque ce qu'il voyait n'était qu'un mirage cinématographique. Max Arella l'invita un jour au cinéma "VARIETES" pour assister à la projection d'un film de Tarzan.
Dès l'extinction des lumières, Hamed fut transporté mystérieusement dans la jungle du Bengale. Cet homme qu'aucun sanglier n'avait jamais impressionné se sentit mal à l'aise dans une forêt qui ne ressemblait pas aux maquis de la Mahouna. Quand il vit le tigre blessé s'approcher et grandir sur l'écran, son cœur battit très fort ; il s'agrippa au bras de Max. Mais quand le tigre bondit de l'écran, la panique s'empara de lui. Il oublia le cinéma, enjamba les fauteuils, piétina les spectateurs, hurla dans la nuit des cris de peur mêlés de jurons et se retrouva dans la rue, hagard, prenant tous les prophètes de l'Islam à témoin de la scène extraordinaire qu'il venait de vivre.
Dès la veille, Hamed descendait de la ferme de la Mahouna. Les chiens qui flairaient la poudre manifestaient leur excitation en aboyant.
Le lendemain, bien avant l'aube, alors que la nuit était encore noire dans la rue Saint Louis, faiblement éclairée par une ampoule triste, Guelma connaissait des réveils mouvementés. Le bruit de l'automobile se percevait de loin et s'approchait. Les chiens, hébergés dans un magasin du rez-dechaussée, aboyaient furieusement. Un coup de sifflet sur deux notes était le signe de ralliement convenu entre les chasseurs.
Dans la rue qui résonnait, les conversations mezza voce des chasseurs remontaient à travers les persiennes jusqu'aux familles endormies: Toto Azzaro, le droguiste; Zézé .Marienne qui travaillait aux Ponts et Chaussées; Maître Guérard, le notaire; Melle Guarniéri, la pharmacienne; M. Fitoussi, le bijoutier; M. Darmon, le marchand de tissus et jusqu'à Toto Zuretti qui habitait au-dessus du grand café glacier ... Aucun d'eux n'était chasseur mais devait supporter les réveils matinaux avec une impatience contenue. Des volets entrebâillaient et des chemises de nuit en valisère jetaient dans la rue une réprobation contenue et ensommeillée.
Vonvon Rossi ou Paul Bonnet avaient déjà ouvert leur pâtisserie et, sur le pas de leur porte, respiraient la fraîcheur du petit matin. Au café Espié sous les arcades de la maison Chuchana ou au café d'Henri Zara, autrefois café Boutin, quelques artisans ou agriculteurs matinaux avalaient le tasse de café Nizière. La boulangerie de Toto Saïd qui éclairait les grilles de la gendarmerie laissait passer une odeur de pain chaud.

         La caravane se formait sur la place ronde du Monument aux Morts d'où rayonnaient les routes de Sédrata, Millesimo et Gounod. Les aboiements des chiens et le ronflement des moteurs sonnaient, ici aussi, le réveil des familles Canavaggio, Guiraud et de Mme Vidal qui enseignait à l'école d'Alembert où allaient s'engouffrer, quelques heures plus tard, des volées d'écoliers porteurs (déjà) de l'angoisse des leçons pas sues ou de devoirs mal faits.

      Les Dimeck et les Gauci, venus de Millesimo par le camp d'aviation, rejoignaient la caravane à la ferme de Joseph.
      La file indienne remontait le maquis suivie par deux bourricots chargés de vivres et harcelés par des petits bergers zélés.
       Sur le sentier qui grimpait le long d'un talweg, Charlot, Toto Saïd et Lolo Dimeck avançaient à la queue leu leu.
      Lolo parlait mieux le maltais et l'arabe que le français. Comme beaucoup d'étrangers, leur école la plus familière était celle des champs où ils gardaient les moutons et leurs camarades de récréation portaient une chéchia. A l'âge où d'autres passaient le certificat d'études primaires, eux conduisaient des charrettes et distribuaient le lait chez les particuliers. Cette éducation en avait fait des hommes simples et sans complexe. Ils savaient goûter ce qu'ils avaient, sans le gâcher par ce qu'ils pourraient avoir. Ce bonheur simple et quotidien se traduisait par le goût du rire et de la plaisanterie. Lolo avait récemment convolé en justes noces avec une jolie Bônoise brune dont il était épris, fier et jaloux. Jaloux, il l'était comme tous ces hommes de la Méditerranée, autant par amour que par souci de respectabilité. Etre trompé était le comble de la honte et de la déchéance. Certaines histoires de "tarhanes" ou de "baous" circulaient dans ces cercles d'hommes qui vouaient à l'ironie méprisante de ceux qui voulaient l'entendre ces malheureux, qu'une épouse compatissante condamnaient aux cornes du déshonneur car l'honneur des hommes était bien suspendu à la fidélité de leurs femmes ...
      Les enfants qui ne connaissaient ni le maltais, ni l'arabe, étaient épargnés des effets de la calomnie, car les sujets scabreux n'étaient jamais évoqués en clair devant eux mais dans une langue sans doute imagée et savoureuse, faite d'un mélange dosé de français, de maltais, d'arabe, de sous-entendus et de métaphores suggestives.
      Du haut de son rocher, Joseph surveillait la battue. Il y avait de l'école de guerre dans les battues organisées par la Diane de Millesimo. Le plaisir de la chasse n'était pas vulgaire. C'était un théâtre vivant où se déroulait un drame, une lutte entre chiens et sangliers d'où les chiens ne sortaient pas toujours vainqueurs. L'espace de la battue était une vaste étendue de maquis cernée par les chasseurs postés à des endroits stratégiques. Le président désignait à chaque chasseur son poste de veille. Tous les postes entouraient une large cuvette et dominaient le maquis. Les sangliers dérangés de leur bauge par les traqueurs, et poursuivis par les chiens, empruntaient des sentiers depuis longtemps repérés.
Les chiens n'aboyaient pas, ils chantaient. Leurs cris étaient des intonations, espacés d'abord, puis plus rapprochés au fur et à mesure qu'ils flairaient une piste, furieuse enfin quand le sanglier était débusqué. Les chasseurs interprétaient cette musique. Ils demeuraient généralement silencieux, mais s'interpellaient quand ils apercevaient un sanglier se diriger dans la direction d'un chasseur.
       Le chœur des aboiements montait du ravin puis disparaissait et revenait. Parfois la bête se calait dans un fourré et soutenait un siège. Le cri des chiens se faisait plus rageur, mais ne variait plus. La course était arrêtée. C'était dans ces moments que les chiens risquaient le plus de se faire blesser et du haut de leur poste, Joseph ou Charlot, donnaient des ordres à Hamed le traqueur, pour qu'il éloigne les chiens.
       Les chiens, tout à leur joie, explosaient en aboiements. Harmed tentait désespérément de les faire taire à coups de pieds au cul. Le vacarme redoublait alors, dominé par des jurons qui évoquent toutes les générations canines depuis la Conquête. Les chasseurs avaient pour leurs chiens des tendresses insolites. Ils en parlaient souvent et reconnaissaient leur voix.

     Chez les chiens, comme chez les hommes, il y avait ceux qui étaient nés pour commander et les autres. Les chiens qui commandaient étaient toujours en tête de la meute et prenaient des risques. "Bastos", le chien de Charlot, un braque tricolore, n'hésitait pas à attaquer le sanglier jusque dans sa bauge et fut éventré plusieurs fois. Ses blessures et son courage étaient la fierté de son maitre et lui valurent une admiration légendaire. Charlot, qui ne se laissait jamais prendre au dépourvu, le soignait sommairement et lorsque les entrailles du chien sortaient de la plaie béante, il les remettait dans le ventre et recousait les chairs en attendant que M. Chaulet, le vétérinaire, prenne des dispositions plus conformes aux règles thérapeutiques et aseptiques.

      Un jour, Charlot s'était posté sur le plateau à proximité d'une meule de paille. Des coups tirés sans résultat n'avaient pas arrêté la meute des chiens qui continuaient leur avance. Le sanglier qui ne devait être que blessé poursuivait sa fuite. Deux cartouches à chevrotines dans le canon, Charlot attendit, serein. Un bruit dans le fourré éveilla son attention quand soudain, un verrat hargneux fonça sur lui. Un vrai chasseur ne perd pas son sang froid et Charlot tira sur la bête un doublé qui aurait du être mortel. Mais les verrats ont la peau dure et la bête, loin d'être terrassée, continua son assaut. Adieu sanglier, chiens, fusil et battue ... Charlot sentant sa fin proche détala et contourna la meule en criant "Maman". Le cri fut si fort que tous les chasseurs l'entendirent.
      Cette histoire, contestée par le principal acteur, fut colportée dans tous les cafés de Guelma. Le verrat, lui, ne fut jamais en état de témoigner.

     Dans les années fastes, les battues se terminaient par des tableaux de chasse de dizaines de sangliers. C'est alors que commençait pour quelques uns le travaille plus fatigant. Parfois les bêtes étaient abattues au fond d'un ravin, il fallait les traîner jusqu'aux voitures. Avant d'être chargés et transportés, les sangliers devaient être vidés de leurs tripes car, sous la chaleur algérienne, la viande "tournait" rapidement.
     Au centre du centre Charlot ouvrait les panses avec un poignard bien aiguisé. Les chiens étaient tenus à distance et se précipitaient sur les paquets de boyaux en se disputant férocement
     Généralement, les sangliers étaient partagés entre les chasseurs suivant un rituel précis. La bête était découpée en autant de morceaux qu'il y avait de chasseurs et de chiens car les chiens aussi rapportaient une part à leur maître.
     Les battues ne duraient pas plus d'une demi-journée. Parfois, une autre battue était organisée après la macaronade du midi. Situation somme toute exceptionnelle, car l'après-macaronade incitait davantage à la sieste qu'à un nouvel effort.

La macaronade était aussi un rite dans les chasses de la "Diane de Millesimo". Luluce Missud était habituellement requis pour préparer un plat de pâtes pantagruélique pendant que les chasseurs traquaient le sanglier. La faim, attisée par l'effort de marche et par le grand air, donnait à ce repas des saveurs qui le transformaient en légende et lorsque, de retour à Guelma, les chasseurs débarquaient au Café du Théâtre, ils parlaient aussi de la macaronade.
  Lucien Missud, familièrement appelé "Luluce", tenait un restaurant renommé sur la place Saint Augustin. Luluce était un "farceur " dans toutes les acceptions du terme ... Ses qualités de cuisinier égalaient celles de joyeux convive. Il n'y avait pas de macaronade réussie sans Luluce.
    La table dressée sous les eucalyptus attendait le retour des chasseurs. La battue avait été organisée sur le territoire que protégeait un jeune garde forestier célibataire gui s'offrait chaque mois le plaisir légitime d'un plantureux repas au restaurant de Luluce; les chasseurs tardant à venir, Luluce abreuvait son invité d'anisettes tassées, rendues encore plus perfides par la chaleur de midi.

Le garde forestier n'avait pas une vocation de bénédictin, la solitude lui pesait et les jupons étaient rares dans les mechtas avoisinantes.
Le hasard guidé par la malice de Luluce plaça à côté de l'invité une femme curieusement fardée qui rappelait davantage les pensionnaires de Madame Baptiste que les Enfants de Marie de la paroisse.
Ses manières accortes et la tendresse qu'elle manifesta pour le fonctionnaire des Eaux et Forêts eurent raison d'un cœur gagné d'avance par une longue abstinence et les vertus romantiques des apéritifs.
Dans la discrétion calculée des chasseurs complices, les tourtereaux s'éclipsèrent... leur lune de miel fut brève...
Un chasseur travesti pour la circonstance revenait, jupes retroussées et perruque au vent, poursuivi par un garde forestier humilié, frustré et furieux.

Parfois des invités de marque honoraient ces battues de leur présence symbolique ou active. Henri Garrivet, le maire de la ville, était un habitué mais plus épisodiquement, le Commandant de la Garnison, l'Administrateur de la Commune Mixte de l'Oued Cherf ou le Sous Préfet participaient aux battues.
Pour honorer ces notables, les meilleurs postes leur étaient réservés et un chasseur chevronné se tenait assez près pour parer à toute éventualité

René assista un jour, un jeune Sous-Préfet récemment débarqué de métropole qui avait chassé le faisan dans les forêts familiales de Sologne ...
Entre la plaine de la Sologne et les ravins de Bled Gaffar, il y avait autant de points communs qu'entre les faisans de Monsieur le Sous-Préfet et les sangliers traqués par Hamed.
L'attente des chasseurs était souvent fort longue et l'ennui gagna le Sous-Préfet qui n'écrivit pas des vers mais sortit un livre de sa poche en attendant le moment opportun.
Un sanglier sans éducation, pressé de rencontrer le représentant de la République, déboula sans se faire annoncer.

René lui cria très fort : "Monsieur le Sous Préfet, attention ... "Le haut fonctionnaire tira précipitamment et vit la bête terrassée s'effondrer à ses pieds.
Tous les chasseurs le complimentèrent pour ce coup de maître et Monsieur le Sous-Préfet répétait avec une évidente satisfaction : "C'est ma première grosse pièce !".

Raymonde Panlacroix, sa secrétaire, rapporta aux chasseurs que la scène fut racontée à tous les fonctionnaires et que la tête du fauve, naturalisée, était exposée dans l'antichambre du cabinet.
Ce qui demeura un mystère, ce ne fut pas la rapidité de cette naturalisation, somme toute normale dans une maison de Sous-Préfet métropolitain ... mais la découverte de deux halles dans le corps du sanglier alors que lui même n'avait tiré qu'un coup!
Monsieur le Sous-Préfet soupçonnait bien quelques chasseurs de tenir la clé du mystère mais comme les chasseurs s'étaient exprimés en arabe pour évoquer l'affaire, il doit s'interroger encore ...

Voilà ce qu'une mémoire infidèle a pu retenir des histoires fantastiques des battues de la "Diane de Millesimo".

Si quelque historien rigoureux ou quelque témoin fidèle devait relever des inexactitudes, des erreurs ou même des affabulations, l'auteur sollicite leur aimable indulgence. Un fils de chasseur parlant de chasse est nécessairement un peu menteur!

Collectif des Guelmois site Internet GUELMA-FRANCE