SOUVENIRS D'AFRIQUE
Chasse au lion à Guelma
par Jules Gérard

Pendant douze ans de séjour en Afrique, j'ai rencontré un seul Arabe bossu ; il était promené de tribus en tribus, comme une bête curieuse, à la grande joie des enfants qui l'accablaient de plaisanteries et de dattes.

Tu comprends, continua Bou-Aziz, que nos enfants mâles, lorsqu'ils deviennent adultes, cherchent à conquérir l'estime des hommes et celle des femmes, plus difficile encore à obtenir.
Car, vois-tu, chez nous, les femmes ne se trompent jamais sur le compte d'un homme, et ce sont elles qui l'élèvent ou le font tomber par leur jugement.

Autrefois, quand les tribus se battaient entre elles ou contre vous, il était facile à nos jeunes gens de faire leurs preuves.
Mais, depuis que nos fusils sont rentrés dans leurs fourreaux, comment faire?

Il y a bien les haines de famille qui permettent à quelques-uns de prouver qu'ils sont des hommes en s'introduisant la nuit, malgré les chiens et les yeux qui veillent, sous la tente de l'ennemi, et en lui cassant la tête d'un coup de feu.
C'est là une chose bien plus difficile et qui demande bien plus de courage que vos duels en plein soleil.

Mais tous n'ont pas à venger le sang d'un père, d'un frère ou d'un proche parent tué, et il ne reste plus que les aventures galantes et le vol pour qu'un homme puisse prouver qu'il est à tous égards digne de ce nom.

Parcourir, par une nuit bien noire, une distance de plusieurs lieues sur un chemin où le lion se promène d'habitude n'est déjà pas une chose facile. "

Mais franchir l'enceinte d'un douar bien gardé, entrer sous une tente de ce douar pour demander à la femme aimée si son mari dort, quand on sait qu'il est là, près d'elle, un pistolet sous la tête et un yatagan sous la main, tu avoueras que celui qui fait ces choses peut à bon droit jurer par sa barbe et marcher le front haut.

C'est ainsi que les jeunes gens qui ont du cœur le prouvent aux dépens des maris qui ont une pierre à la place du cœur. " Je te l'ai déjà dit : de même que l'homme brave est toujours sûr de la femme qui est fière de lui; de même celui qui n'a rien fait pour prouver ce qu'il vaut est réputé ne rien valoir, et sa femme se fait un plaisir de le tromper, " En agissant ainsi la femme ne croit pas mal faire, et l'opinion publique ne l'accuse jamais.

" Après avoir été mariée par ses parents avec un homme qu'elle ne connaissait point, dès qu'elle a pu le connaître et comprendre qu'il était un poltron, elle a pensé à s'en défaire pour contracter une union nouvelle.

" Comme la veuve peut se remarier selon sa volonté, elle a choisi, parmi les hommes dont elle a entendu vanter la bravoure, celui qui ne reculerait ni devant les dangers de ces entrevues sous la tente con- jugale ni devant le meurtre du mari. "Il arrive quelquefois que la femme elle-même se charge du soin de se défaire de son époux, et l'assomme d'un coup de massue pendant son sommeil, ou l'empoisonne avec de l'arsenic. " Ici, je m'arrête, car j'entends déjà le lecteur me dire :
" Mais la loi, que fait-elle dans ce pays où l'on tue, où l'on empoisonne ainsi journellement? " La loi, la voici : pour un homme tué par le fer, le feu ou le poison, c'est la comparution de l'accusé devant un conseil de guerre qui le condamne à mort ou aux travaux forcés.

Ou bien, c'est le prix du sang, appelé dyah par les Arabes, et qui est de mille francs pour un homme tué et de cinq cents pour une femme. Une amende qui représente la moitié de la dyah est en outre imposée au condamné.

La comparution devant le conseil de guerre n'a lieu qu'après que l'affaire a été instruite par le bureau arabe, et qu'il a trouvé des preuves suffisantes pour amener une condamnation. Dans le cas contraire, les parents du défunt acceptent le prix du sang, renonçant ainsi à la vengeance.
Il arrive souvent qu'un homme est tué sans qu'il soit possible de connaître et même de soupçonner son assassin.

Alors c'est la tribu entière qui est responsable du crime et paye l'amende et la dyah. Cette mesure, généralement appliquée en Algérie, a amené d'excellents résultats, surtout pour la sécurité des voyageurs. Elle a, en outre, fait découvrir une foule de meurtres dont les coupables fussent restés inconnus et partant impunis. Ce que j'ai dit plus haut de la loi en vigueur contre l'assassinat ne regarde que les tribus établies sur le territoire soumis au commande- ment militaire. Nos tribunaux civils appliquent les lois françaises aux indigènes placés sous leur juridiction.
Le cercle en est si restreint encore, que je crois inutile d'en parler, si ce n'est comme terme de comparaison. Est-il préférable d'appliquer aux Arabes la loi que nous avons trouvée en vigueur chez eux, plutôt que celle qui est en usage dans notre pays? C'est là une question sérieuse autant que délicate, et dont la solution peut être d'un grand poids dans la conquête morale de l'Algérie. Il y a trop de choses à dire sur ce sujet pour que je ne craigne point d'ennuyer le lecteur. Aussi laisserai-je à ceux que cette question semi-politique regarde plus directement que moi le soin de la résoudre, non sans leur dire en passant quelques mots sur un point qui me parait important.

Je veux parler des difficultés que doit nécessairement rencontrer, en Algérie, la répression des crimes ou délits contre les personnes et les propriétés. En effet, au milieu d'une population nomade qui change de domicile comme nous changeons d'habits, comment instruire avec succès et promptitude une affaire criminelle, quand l'origine et le dénouement de cette affaire ont eu lieu chez des gens dont les mœurs, les coutumes et la langue nous sont si peu connues? Il serait à désirer que le gouvernement exigeât des fonctionnaires chargés de devoirs importants en Algérie la connaissance exacte de la langue et l'étude des mœurs et des coutumes de l'Arabe, chez lui, sous sa tente. Cette mesure devrait s'étendre particulièrement aux fonctionnaires civils et militaires que leurs emplois appellent à être les intermédiaires obligés entre l'autorité supérieure et les populations. Je m'empresse d'ajouter que, dans ces deux branches de l'administration, nous avons des hommes qui, après un long séjour en Afrique, et par des études sérieuses, ont tant acquis, qu'il ne leur reste plus rien à apprendre.

Mais il est fâcheux qu'après plus de vingt ans d'occupation le nombre de ces mêmes hommes d'élite soit tellement restreint qu'on puisse encore les compter. Ce n'est point suffisant, assurément, pour les besoins de la colonie.

Je reviens à Bou-Aziz et au fameux brouillard dont il ne m'avait pas encore donné l'explication catégorique.
" Quand nos jeunes gens, continua-t-il, n'ont en vue ni mort ni mariage, ils forment un brouillard et s'en vont à l'aventure.
- Mais encore, lui demandai-je, où vont-ils ainsi? Où allaient, par exemple, ton frère et tes cousins ce soir?
- Mon frère et mes cousins, je ne sais trop où ils pouvaient aller: mais ordinairement ils ne reviennent pas les mains vides. " Après bien des détours et des hésitations, je finis par apprendre que les jeunes gens qui couraient ainsi la nuit à l'aventure étaient tout bonnement des voleurs et des assassins:

Des voleurs, parce qu'ils enlevaient par ruse et quelquefois par force les bestiaux des douars qui se trouvaient sur leur chemin ; Et des assassins, parce qu'ils tuaient non-seulement ceux qui leur disputaient leurs biens, mais encore leurs pareils, quand ils se trouvaient en présence.

D'après Bou-Aziz, l'Arabe qui n'avait pas tué au moins un de ses semblables ne jouissait d'aucune considération. Une fois sur ce terrain qui paraissait lui convenir, il finit par m'avouer " qu'après avoir perdu tous ses troupeaux dans une razzia, il avait refait sa fortune en pillant çà et là et en tuant quelquefois. "

Cependant le jour commençait à paraître, et le lion ne venait pas. Où étiez-vous, chasseurs, mes confrères? et que ne vous trouviez- vous avec moi, échelonnés sur la lisière de cette forêt où je voyais rentrer des animaux de toute espèce venant de faire leur nuit dans la plaine?
Depuis l'aurore jusqu'au lever du soleil, ce fut un défilé continuel et tranquille, comme si l'homme, cet ennemi acharné des bêtes, n'avait pas existé.

Bou-Aziz, accoutumé à ce spectacle, n'y prêtait aucune attention; seulement, en voyant les sangliers rentrer d'assurance, il m'avait prédit que le lion ne viendrait pas. Dès que le soleil montra son disque rouge à l'horizon, nous nous levâmes pour rentrer au douar. Quand j'eus pris quelques heures de repos, je témoignai à mon hôte le désir de visiter les repaires du lion, autant dans l'espoir de le rencontrer que pour - connaître les habitudes d'intérieur de ce monarque. Bou-Aziz se décida, non sans peine, à m'accompagner avec une douzaine des siens. A voir ces Arabes faisant leurs préparatifs, on aurait pu croire qu'ils allaient livrer une bataille; ce qui me fit penser que les demeures du lion n'étaient pas de celles qu'on aborde facilement, malgré l'absence de gardes. Il ne sera peut-être pas sans intérêt pour le lecteur que je fasse une courte description de ce que les indigènes appellent la tenue de combat. On sait, ou on ne sait pas, que l'habillement complet de l'Arabe se compose d'une longue chemise descendant à mi-jambe, sans collet, avec des manches larges comme celles d'un surplis. Par-dessus cette chemise, un haïk en laine ou en soie entoure la taille, la poitrine et la tête, qu'il encadre de ses plis et sur laquelle il est retenu par une corde en poil de chameau, blanche ou brune, faisant de cinq à dix tours. Par-dessus tout cela sont deux ou trois burnous qui complètent l'habillement national.
La chaussure, qui n'est pas de rigueur, ne couvre que le dessous et les côtés du pied, chez l'homme qui marche. Le cavalier porte ces espèces de bottes en maroquin rouge appelées thémaques.

Quand un Arabe se prépare à une course aventureuse où il pourra être appelé à combattre à pied, il commence par s'alléger de sa chaussure, s'il en a une. Puis il enlève les burnous qui pourraient le gêner, sa corde de chameau, avec laquelle il pourrait être étranglé, et son haïk, qui pourrait se déchirer. Il ne garde qu'une calotte rouge pour garantir sa tête, et sa chemise, qu'il relève au-dessus du genou au moyen d'une ceinture en cuir qu'il serre autour de sa taille.

Restent les manches, dont l'ampleur est gênante et qui sont relevées par-dessus l'épaule pour être attachées derrière le dos. Ajoutez à cela une cartouchière en sautoir d'un côté, un yatagan de l'autre, un ou deux pistolets derrière le dos, et un fusil de six pieds à la main, et vous aurez une idée de la tenue de combat en usage chez ce peuple.

Il en est une autre, à peu près la même que celle-ci; sauf l'armement. C'est celle des voleurs de profession, qui travaillent isolément ou à deux. Ces messieurs, pour se donner un air inoffensif en cas de rencontre ou de surprise, laissent leur fusil chez eux, et ils attachent autour de leur corps et sous la chemise un petit arsenal, d'autant meilleur qu'il est invisible.
Ce fut au milieu d'une douzaine de gaillards ainsi équipés que j'arrivai aux abords d'un des repaires du lion. Je m'attendais à trouver des rochers, des antres, des cavernes : je ne voyais partout que des arbres. Cependant, en comparant ce point, appelé partout Jardin du lion, avec les autres parties de la forêt, je comprenais que le maître de ces lieux l'eut choisi pour y établir sa demeure.

C'était un magnifique bouquet d'oliviers sauvages tellement serrés qu'ils semblaient n'avoir qu'un seul et même pied. La teinte foncée de leur feuillage tranchait sur le vert de la forêt et donnait à ce bouquet de bois un air sombre qui inspirait un certain respect. Jusque-là j'avais marché au milieu de mes compagnons ; mais, ar- rivés sur la lisière du massif, ils me cédèrent le pas. J'oubliais de dire que leur nombre était diminué de trois, qui avaient préféré encourir les railleries de leurs frères plutôt que de s'exposer à la colère du lion.

Les visages de ceux qui restaient étaient un peu défaits ; leur attitude plus que douteuse; mais cela m'importait d'autant moins que, à parler bien franchement, je ne comptais que sur moi. Cependant, à mesure que j'avançais, non sans difficulté, sous cette voûte obscure dont le sol était couvert des empreintes du lion, mon cœur battait plus fort et plus vite. C'est qu'à chaque instant, il est vrai, j'étais arrêté par une main qui me tirait, tantôt par un bras, tantôt par une jambe, et apostrophé par une voix qui me disait : " Va doucement, prends garde à toi!" Et, quand il m'arrivait de tourner la tête, j'apercevais derrière moi des physionomies bouleversées par la peur. J'avoue que j'aurais volontiers envoyé mes guides à tous les diables, et que je fus heureux de rencontrer une clairière pour leur intimer l'ordre d'y rester. L'herbe de cette clairière était foulée en plusieurs places par les reposées du lion. C'était là qu'en quittant sa chambre il venait faire sa toilette à la manière du chat et attendre le crépuscule du soir pour annoncer aux douars de la plaine que bientôt il descendrait leur rendre visite. J'eus beaucoup de peine à obtenir des Arabes qu'ils restassent en cet endroit, et, sans la honte que leur retraite eût entraînée, je suis con- vaincu qu'ils auraient préféré retourner chez eux immédiatement.
Bou-Aziz ayant beaucoup insisté pour ne pas me quitter et de façon à me convaincre que ce n'était point pour la forme, je continuai mes investigations avec lui. Non loin de la clairière et toujours sous la voûte formée par les oliviers, je trouvai une douzaine de chambres que le lion s'était faites pour pouvoir occuper tantôt l'une, tantôt l'autre, suivant sa fantaisie. Toute espèce d'herbes, de racines et de feuilles en étaient soigneusement enlevées, ainsi que les cailloux qui auraient pu, le sybarite! l'empêcher de dormir à son aise. Les espaces compris entre les chambres étaient couverts d'écorces d'arbres que le lion arrachait par forme de passe-temps en aiguisant ses griffes. Pendant que je cherchais à me rendre bien compte de tous les détails intérieurs du palais du monarque chevelu, mon attention fut distraite par un bruit de branches qui craquaient et une espèce de grondement sourd imitant assez bien le rugissement du lion quand il commence. Mon compagnon s'était rapproché de moi en me demandant si j'a- vais entendu et en ajoutant d'un air piteux qui prêtait à rire: " Il se pourrait bien que le maître ne fût pas satisfait de nous trouver ainsi chez lui comme des voleurs !- Eh! Qu'importe? lui dis-je; satisfait ou non, qu'il vienne. - Tout à l'heure nous verrons, " dit-il en soupirant et en se serrant plus près de moi. Les branches craquaient toujours, et le bruit semblait se rapprocher davantage. Tour à coup je vis Bou-Aziz appuyer une oreille sur le sol comme pour écouter, et se relever presque aussitôt, la satisfaction peinte sur le visage. " Ce n'est pas le lion, me dit-il en riant, mais bien le feu que nos amis ont allumé par précaution dans la clairière voisine. " En effet, les flammes gagnèrent bientôt le repaire tout entier, et peu s'en fallut que nous ne fussions rôtis vivants par le fait de ces poltrons, qui avaient décampé sans même nous crier gare. Comme il était trop tard pour aller visiter d'autres repaires, nous attendîmes la nuit près d'une source à laquelle le lion venait quelque- fois boire.

A minuit, il n'avait point paru encore : nous descendîmes alors vers la plaine, où les Arabes et les chiens des douars faisaient un grand vacarme. Au moment où nous arrivions sur la lisière de la forêt, un coup de feu partit sur notre droite, et plusieurs balles sifflèrent en ricochant autour de nous. C'était un gardien des silos, dont la tente était à l'entrée du bois, qui nous avait pris pour des voleurs. Comme si ce coup de feu avait été un signal, tous les douars de la plaine lui répondirent, sans doute pour faire voir qu'ils ne dormaient pas.

Cette nuit, la dernière qui m'était accordée, se passa comme les précédentes, et sans autre incident que celui dont je viens de parler. Le matin, au lieu de me coucher comme d'habitude, je montai à cheval pour rentrer au camp, où mon premier soin fut de demander un second congé un peu plus long que le premier. J'eus de la peine à l'obtenir, ma seconde excursion n'ayant amené aucun résultat motivant une seconde absence.

Après deux ou trois jours de repos, je repartis avec Bou-Aziz désormais plein de confiance, et disant à qui voulait l'entendre que le lion avait peur de moi, puisqu'il ne rugissait plus. A mesure que nous passions près d'un douar, il s'en détachait des groupes qui venaient à toutes jambes nous prier d'attendre un instant pour écouter les méfaits du lion pendant ces quelques jours.
A entendre ces gens-là et ceux qui nous reçurent le soir, nous n'avions qu'à sortir pour nous trouver en présence de l'ennemi. La veille, il avait rugi avant le coucher du soleil, et il était venu boire à une source située à portée de fusil du douar, mettant en fuite les femmes occupées à puiser de l'eau. A cinq heures, nous arrivâmes aux environs du repaire où il avait rugi la veille.

Cependant le soleil se coucha, puis la nuit vint sans qu'il nous fût donné de l'entendre. Et Bou-Aziz de dire, comme de plus belle :
" Décidément, Dieu t'a donné le pouvoir de l'intimider, et tu le tueras comme un chien à la première rencontre. "

Cette assurance, fondée sur une croyance absurde, me faisait mal, et j'aurais préféré le doute des premiers temps à un aveuglement semblable. La nuit entière fut consacrée à des marches et à des contremarches continuelles, mais n'amena ni incident ni résultat. Au point du jour, nous regagnâmes la tente où nous avions laissé nos chevaux, et, pour la première fois, je remarquai quelques égards chez les Arabes. Le maître de la tente, voyant que je me disposais à dormir, renvoya tout le monde et prit des mesures pour que mon sommeil ne fût point troublé.
J'aurais désiré ne devoir ces attentions délicates qu'à une reconnaissance justifiée par des faits accomplis, mais, puisque ces gens-là me croyaient décidément doué d'un pouvoir surnaturel, je me dis qu'après tout, si la fin justifiait leur croyance, je ne saurais m'attribuer tout l'honneur du succès, et que je croirais aussi, non au pouvoir d'intimider le lion, mais à une protection occulte sans laquelle on n'est fort qu'à demi dans les circonstances difficiles.

En m'éveillant, j'aperçus autour de moi une foule d'Arabes accroupis et silencieux. Ils étaient entrés et s'étaient assis, en attendant mon réveil, avec de telles précautions que je n'avais rien entendu. Quand je fus sur mon séant, l'un d'eux s'avança vers moi d'un air empreint de tristesse et se mit à crier à tue-tête:
" Chera Allah ! Chera Allah ! justice de Dieu ! justice de Dieu ! " Et trente voix dans le groupe répétaient sur le même ton : " Chera Allah ! chera Allah !
" Voyons, expliquez-vous leur criai-je, étourdi par ce concert discordant , et dites-moi ce qui vous amène. "

Tous se turent à la fois, et celui qui s'était avancé prit la parole en ces termes:
" Au nom de Dieu, écoute-moi, écoute la plainte que je viens te faire, et rends-moi justice, si tu trouves que le droit est de mon côté.
" J'avais une jument pour laquelle on m'avait offert dix chamelles ; je les avais refusées ; car ma jument, je l'aimais comme mes yeux.

Hier, dans l'après-midi, je la menai à la rivière pour la baigner. " En sortant de l'eau, je fus la mettre à l'ombre, sur la lisière du bois, à cinquante pas du ruisseau, où je retournai pour faire mes ablutions et ma prière. " Il me sembla entendre ma jument se rouler ; mais comme c'était son habitude, je n'y fis aucune attention, pensant que j'en serais quitte pour la baigner une seconde fois.
" Au moment où j'allais remonter sur la berge du ruisseau, j'entendis marcher au-dessus de moi. "Les pas étaient sourds : je pensais que c'était ma jument. "
En levant la tête j'aperçus. " Mon sang se glace et mon cœur tremble rien qu'en y pensant. "J'aperçus le lion qui me regardait en riant.
" Ma jument! lui criai-je: et je lui jetai de l'eau à la face, ce qui parut l'amuser, " Voyant qu'il se moquait de moi et oubliant toute crainte pour ma personne, je ramassai des pierres et les lui lançai. " Il se coucha pour me faire voir combien il se souciait peu de ma colère. " Alors je perdis la raison, et faisant un petit détour, j'arrivai en courant sur la berge. " Mon premier regard fut pour ma pauvre jument ; elle était étendue sans vie, sous l'arbre, au milieu d'une mare de sang. " Je voulus m'approcher d'elle; mais le lion, qui me suivait des yeux, se leva menaçant et bondit vers moi en rugissant comme le tonnerre.

" J'étais près du ruisseau; je m'y élançai en plongeant dans un trou profond. " Quand je revins sur l'eau, je vis le lion couché sur le bord et buvant sans me perdre de vue.
" Que cette eau t'empoisonne, païen, fils de païen, lui dis-je, en m'éloignant vers l'autre rive, et que tu meures avant que ton ventre affamé soit rempli de mon bien

Le lion ne fit aucune attention à mes paroles ; il ne daigna point se déranger quand il me vit sortir de l'eau ; et, aussi loin que je pus l'apercevoir en m'éloignant à toutes jambes, il buvait toujours tranquillement. "C'est une mer que l'estomac de ce monstre, une mer capable de des- sécher nos rivières et d'engloutir tous les musulmans et leurs troupeaux.
" Tu vois, termina cet homme, si ma plainte est fondée et si j'ai raison de venir te demander justice.

- Chera Allah ! Chera Allah ! répétèrent ses compagnons ; nous n'avons plus de repos, plus de sommeil, plus de sécurité. Il suffira que tu viennes chez nous pour qu'il disparaisse ; et ce qu'il nous mangeait, nous te le donnerons pour que la paix soit avec nous.
" Comme on le voit, l'idée d'intimidation que j'étais censé exercer sur le lion commençait à gagner tous les esprits. Je cherchai à faire comprendre à ces bonnes gens que, si le lion n'avait pas rugi pendant les nuits où je le cherchais, c'est que c'était son bon plaisir, et que, s'il était revenu après mon départ, c'est qu'il lui avait plu d'agir de la sorte. Mais que peut la vérité claire et palpable contre la superstition chez un peuple ignorant et crédule comme les Arabes?

Tous mes raisonnements ne purent ébranler leur conviction, et à la fin un savant, présent dans l'assemblée, et que je reconnus pour tel à sa diction pure, au chapelet qu'il roulait dans sa main blanche et soignée et à son air important, me dit :
" Il y a longtemps qu'on nous a parlé d'un Romain qui avait la prétention de tuer le lion et que l'on nous a cité ses affûts dans les environs de Guelma.
" Tant qu'il est resté loin de nous et qu'il a agi comme les Arabes, nous avons ri de lui; pardonne-nous ce doute qui pourrait t'offenser.
" C'est que vois-tu, nous, nous connaissons le lion et les hommes.

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