JULES GÉRARD LE TUEUR DE LIONS
et ...
BOMBONNEL LE TUEUR DE PANTHÈRES

JULES GÉRARD

AVANT-PROPOS
En écrivant ce livre, nous nous sommes proposé de faire connaître le caractère et les habitudes du lion de Numidie, si différent de celui qui habite l'Afrique centrale et méridionale; de montrer combien cet animal est redouté par les indigènes; et enfin de faire naître chez d'autres le désir de marcher, avec ou sans nous, dans une voie qui abaisse l'orgueil des musulmans au profit des chrétiens.B

Depuis que les premières éditions de cet ouvrage ont paru, nous avons remarqué qu'il avait produit deux effets différents. Le premier, et le plus considérable, a été de nous honorer de nombreuses et chères sympathies qui nous ont fait aimer les dangers et les peines semés sur notre chemin ; le second nous a montré qu'un homme a beau faire, et le mieux qu'il peut, il trouve toujours quelqu'un pour observer qu'il s'est trompé. Nous passerons sans les citer les livres où, sans avoir vu d'autres lions que ceux des ménageries, l'auteur ne craint pas de divaguer sur leurs mœurs et coutumes, en faisant des efforts inouïs pour nous prouver qu'il a raison.

Mais nous parlerons de celui que notre confrère Bombonnel a publié dernièrement sous le titre de : Le Tueur de Panthères. Dans cet ouvrage, qui relate la mort de six panthères, une de plus que nous n'en avons personnellement tué, l'auteur nous accuse d'avoir, dans notre premier livre, intitulé "Une Chasse au Lion", commis plusieurs erreurs sur la manière de juger la panthère. La première de ces erreurs serait d'avoir qualifié cet animal d'inoffensif, timide, rusé, etc. A cela nous répondrons d'abord que, chassant lion et panthère, nous avions d'autant moins intérêt à grandir l'un aux dépens de l'autre, que plus nous constations de dangers et de difficultés, et plus ce que nous faisions devait paraître méritoire.

Quel est le soldat qui passera sous silence six batailles auxquelles il aura assisté, s'il en raconte trente? Donc, en initiant nos lecteurs aux observations que nous avons faites sur les habitudes et le caractère de ces deux carnassiers, nous ne pouvions avoir la moindre préférence. Tels nous les avons vus et jugés, tels nous les avons décrits. Évidemment ce sont les définitions d'inoffensif et timide qui ont été regardées comme exagérées par Bombonnel, et nous le comprenons jusqu'à un certain point, puisqu'une panthère qu'il avait blessée lui a rendu la pareille; mais cela ne prouve qu'une chose : c'est que le chasseur, croyant l'animal mort, est sorti de son affût, et qu'il s'est trouvé sans défense à côté de lui.

Et dans une circonstance analogue, bien d'autres animaux en feraient autant, notamment le sanglier, lorsqu'il est aux abois, sans que pour cela on puisse les appeler autrement qu'inoffensifs; c'est à-dire qui n'attaquent pas ordinairement.
Quant à la qualification de timide, j'ai bien pu la donner à la panthère quand, pour en tuer cinq, après je ne sais combien de nuits passées à la belle étoile et mille précautions pour l'attirer sans être vu, j'en ai rencontré vingt qui ont fui si vite en m'apercevant la nuit, en forêt, que je n'ai pas eu le temps de leur envoyer une balle. Cela me rappelle que, même à l'affût, j'en ai perdu une parce que je fumais; comment donc ne pas appeler cet animal timide, quand l'odeur seule du tabac, qui suppose la présence de l'homme, le met en fuite, surtout à côté du lion, que la clarté de mon cigare ou de ma pipe faisait, par les nuits noires, arriver à quinze pas et se coucher devant moi qui étais à découvert?

De telles réfutations nous semblent tellement claires et palpables, que même ceux qui ne sont pas chasseurs pourront les apprécier et les comprendre. Passons aux autres erreurs dont nous sommes encore accusés. D'après nous, les Arabes chassent la panthère avec des chiens; Bombonnel nous dit que c'est une erreur. A cela nous répondrons : Sans remonter aux premiers temps de nos chasses, qu'il serait difficile d'interroger, l'an dernier, au printemps et à l'automne, nous avons fait deux déplacements avec les comtes Xavier et Constantin Branicki, Étienne et Jean Zamoyski. J'avais réuni une vingtaine de chasseurs arabes des environs de Édough pour nous aider.

Pendant le mauvais temps, qui nous retenait au bivouac, ces hommes ont tué, avec leurs chiens, et nous ont apporté trois panthères adultes. Les chiens dont ils se servaient et se servent encore sont des roquets. L'un d'eux, appelé Zéitoun (Olivier), qui ne pèse pas certainement plus de deux kilogrammes, a été blessé deux fois par la panthère et s'en est guéri, tandis que nous l'avons vu boiter pendant six mois par suite d'une plume qu'un porc-épic lui avait mise dans l'épaule. Nous citons à l'appui de ce que nous avons avancé les noms des localités, des hommes et des chiens. Une autre erreur, dit Bombonnel, c'est que les panthères ne montent pas sur les arbres. Et pour nous réfuter sur ce point, notre confrère dit

: Sans doute M. Gérard a vu des restes d'animaux placés par les vautours dans les branches, et il aura cru que c'était le fait d'un autre animal. Ici nous observons que la force d'un vautour ne doit pas aller jusqu'à enlever la moitié d'un sanglier à son tiers-an, ou d'un veau presque entier; mais que cela fût-il, on ne saurait refuser à un homme qui passe une partie de son existence à suivre la voie des carnassiers sur le sol le coup d'œil et l'habitude nécessaires pour distinguer ces mêmes voies. Si on nous accorde cela, nous dirons que bien des fois, en suivant une panthère, nous sommes arrivés au pied de l'arbre sur lequel elle avait monté pour mettre son manger à l'abri du chacal et des hyènes.

Et la chose était d'autant plus facile à constater que presque toujours les arbres étaient des chênes-lièges, dont l'écorce est très-molle, comme on sait, et laissait ainsi des traces visibles jusqu'à l'enfourchure où l'animal mort était déposé. Cette preuve se trouve, du reste, corroborée par les faits de ces mêmes chasseurs arabes dont nous avons parlé, lesquels nous ont, à d'autres époques, apporté des dépouilles de panthères tuées par eux perchées. C'est ordinairement à l'époque du rut que le matin, à la pointe du jour, ou le soir, au crépuscule, dans les repaires, on voit les mâles non accouplés se brancher pour mieux voir les versants des montagnes qui les avoisinent.
Ce nouveau jour, apporté par nous dans cette controverse intéressante, fait tomber une nouvelle accusation de Bombonriel. Nous avons dit que la panthère mangeait tous ses restes jusqu'à la fin et pendant plusieurs jours. La précaution que nous venons de constater le démontre suffisamment; mais il y en a encore une autre non moins concluante: c'est une des manières dont les indigènes tuent cet animal. Lorsqu'ils trouvent sur le sol les restes d'une proie déjà entamée par la panthère, ils dressent une batterie de plusieurs fusils dont les canons aboutissent à la place de l'appât; de celui-ci ils ne laissent qu'un morceau auquel sont attachées des ficelles correspondant aux détentes de la batterie. L'animal vient, tire sur la viande, et il est tué.
Parmi nos chasseurs arabes, il en est un dont le père, Si Mabrouk, a tué une vingtaine de panthères comme cela, et à peu près le même nombre, soit avec les chiens, en l'attaquant en plein repaire, soit à l'affût, comme Bombonnel. Nous devons reconnaître que l'attaque au repaire est de beaucoup plus dangereuse que l'affût, et cela se comprend; car, dans le premier cas, l'homme se trouve forcément nez à nez avec l'animal en colère, harcelé qu'il est par les chiens, tandis que dans le second il est frappé avant d'avoir pu se douter de la présence de l'homme. Si nous comptions les panthères tuées de ces diverses façons par nos chasseurs arabes réunis, nous dépasserions la centaine. Ceci soit dit seulement pour la comparaison que Bombonnel établit entre la chasse au lion, qu'il avoue n'avoir jamais faite, et celle à la panthère qu'il a pratiquée.

Ces mêmes hommes n'ont jamais consenti à occuper un poste quand nous chassions le lion, pendant le jour, à moins qu'il ne leur fût possible de se percher sur un arbre assez élevé; et quand c'était la nuit, il fallait les mettre deux par deux et les laisser se construire des affûts qui les rendaient invisibles. Pour tout cela, nous invoquons ici le témoignage des illustres chasseurs que nous avons nommés, et dont la réputation est devenue aussi grande en Afrique qu'elle l'était en Europe. Reste un dernier point sur lequel nous nous trouvons encore en désaccord avec Bombonnel. Il assure que la panthère ne peut pas être apprivoisée.

Continuant à nous appuyer sur des faits, nous ferons tomber cette dernière assertion en citant MM. Pelletier et Guyon-Vernier, qui, étant capitaines au 3e régiment de spahis, le premier à la Calle, le second à Bône, ont si bien apprivoisé deux panthères, que l'une, âgée de plus de deux ans, suivait son maître à la chasse, tandis que l'autre, aujourd'hui au jardin zoologique de Marseille, a reconnu le sien après une longue séparation et lui a permis d'entrer dans sa cage et de la caresser comme autrefois. Pour en finir avec ces comparaisons suscitées par notre confrère en Saint-Hubert, nous lui demanderons comment on pourrait croire à la supériorité qu'il s'efforce d'établir en faveur de la panthère contre le lion, alors qu'il est reconnu depuis des siècles que celui-ci tue et mange celle-là ?. Parmi les animaux comme parmi les hommes, celui qui est le plus faible au physique et au moral sera toujours perdant.

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