CHARLES CARTERON
VOYAGE EN ALGERIE
1866

EXTRAITS de mon carnet de voyage :
DÉPART POUR BATNA. - DEUX JOURS A LAMBESSE, SES RUINES ANCIENNES ET SA RUINE MODERNE. -
LE PÉNITENCIER.

12 Mai.

On me réveille à quatre heures. Et à cinq je monte sur l'impériale de la diligence de Batna, qui est la première étape du côté du Désert.
Nous descendons de Constantine par le chemin que j'ai suivi pour y arriver. Nous passons devant la pépinière et devant des champs de blé, nous traversons deux ruisseaux qui vont grossir le Rummel, et dont l'un est le Bou-Merzoug et l'autre la Rivière des Lauriers roses, (quand je dis rivière, il faut ajouter rivière d'Afrique , c'est-à-dire rivière torrent en hiver et dont on ne voit que le lit de cailloux en été). Puis, nous relayons à un petit village dont le mur d'enceinte écroulé devrait être employé à bâtir des maisons, car il n'y en a que quelques-unes qui ont l'air de s'ennuyer; du reste on me dit que l'eau y manque en été, et c'est une raison majeure, surtout en Afrique. Il s'appelle Croups; le second village que nous rencontrons s'appelle Ouled- Ramoun, et je ne vous en parle pas parce qu'il ressemble à tous les anciens relais ou hôtelleries de France : à l'exception cependant d'un Nègre qui, vêtu d'une culotte rouge, d'un vieux paletot noir et d'un haïk de gaze, casse des pierres sur la route, assis et avec un marteau.
Enfin, nous arrivons à midi au caravansérail de Mliliah où nous descendons pour déjeuner. Il y a à table deux messieurs de Batna, le receveur d'enregistrement et le notaire ; un Caïd qui ne veut pas boire de vin, un vive-la-joie qui lui en verse toujours, et un mari bénin qui apporte de Constantine un gros bouquet à sa femme. Le déjeuner est mauvais, mais il est cher.

Après, nous avançons continuellement dans de grandes plaines (les steppes du Tell) : plaines de thym et de maigres blés, où nous apercevons des troupeaux de cigognes et des caravanes de Sahariens dont je vous retracerai en détail la physionomie plus tard. Je dois vous dire que la voiture quitte à chaque instant la roule frayée et ravinée par des ornières .de cinquante centimètres de profondeur, pour en choisir, au hasard, une autre plus unie dans la plaine. Nous atteignons ainsi deux lacs salés (naïvement appelés les deux lacs),, nous passons sur le terrain qui les sépare et quelque temps après nous apercevons le tombeau de Syphax. C'est une masse haute de vingt mètres environ, autrefois pointue, et formée par vingt-huit gradins reposant sur une base ronde, qui est entourée d'une corniche en saillie et supportée par soixante colonnes, brisées la plupart. (N° 1.)
J'avais toujours lu dans les anciens auteurs que Syphax, roi d'une partie de la Numidie, ayant épousé et la cause de Carthage et la fille d'Asdrubal ; Masinissa, à qui cette princesse avait été promise , se réunit à un général romain et livra bataille à son rival près de Cirtha, l'an 201 avant J.-C. Enfin que Syphax, vaincu et fait prisonnier, avait été conduit à Scipion, qui le mena enchaîné à Rome, où ce malheureux prince, ne pouvant survivre à son infortune, se laissa mourir de faim dans sa prison. Mais il paraît que l'histoire change en Afrique ; à moins que le monument ayant été élevé à l'endroit où Syphax fut vaincu et moralement tué, la tradition arabe n'ait pris la cause pour l'effet.

Ensuite, depuis le village d'Aïn-el-Kar ou de la fontaine chaude (sur le barrage de laquelle nous passons), la plaine se resserre entre des montagnes de roches grisâtres, sans aucun arbre et souvent sans broussailles ; puis nous atteignons El-Mater, où est établi une fabrique de 3/6 que l'on fait avec du sorghot. En arrivant près de Batna, les montagnes sur la gauche affectent la forme de lames triangulaires, placées parallèlement à côté les unes des autres comme les ondulations de la moire.
En ce moment, nous rencontrons un bataillon de zouaves qui vont rallier leur régiment pour une expédition. Ils portent sur leurs sacs de bizarres pyramides de toutes choses : au-dessus de leurs gros bidons et de leurs ustensiles de campement sont des singes, des photographies enrubannées de leurs maîtresses et de petits moulins à vent... Enfin, nous entrons à Batna à sept heures du soir et nous venons de faire 32 lieues.

Batna, le chef-lieu d'une des quatre subdivisions de Constantine, ne me présente qu'une suite de rues régulières et françaises, avec quelques magasins et beaucoup' de débits de liqueurs; c'est pourquoi, au lieu de m'y arrêter, je prends tout de suite la voiture de Lambesse qui est sur le point de partir. J'ai, assis à côté de moi, un sergent-major du Pénitencier qui me donne des détails sur les ruines curieuses de l'ancienne ville romaine; mais il m'apprend en même temps que la Lambesse actuelle n'est qu'un amas de petites maisons d'ouvriers, où il n'y a aucune espèce d'auberge et que j'aurai beaucoup de peine pour me loger... Cela me fait bien regretter d'avoir fui Batna aussi précipitamment et sans plus de réflexion. Cependant, comme le sergent-major est un compatriote très-serviable, après avoir gardé un moment le silence il me dit qu'il entrevoit un moyen de m'empêcher de coucher dehors. Il avait dans la ville un ami qui est mort récemment et, comme il vivait en désaccord avec sa femme, il croit qu'il y a deux lits dans la maison ; et il espère que sa veuve, très consolable, m'en cédera un... Du reste il se charge de faire lui-même la démarche et de m'introduire.
Lorsque nous arrivons il fait nuit noire et je ne distingue rien, à peine quelques rares lumières. Le sergent descend de voiture et me recommande de l'y attendre pendant son ambassade. Quelque temps après, il revient en me criant: " Enlevé! Réussi! La veuve vous fournit, pour un prix raisonnable, une chambre sans porte ou avec une porte sans serrure; mais un lit, un vase et des draps blancs ! Il n'y a pas de restaurant dans la maison, mais la fontaine est en face et le boulanger dans la rue!... Alors, il me conduit, me présente et me quitte en retournant sur ses pas; car l'aimable homme loge au Pénitencier, qui est éloigné delà, et il n'est venu jusqu'à Lambesse que pour m'être utile. Je le remercie et lui donne rendez-vous pour le lendemain au Pénitencier qu'il m'offre de me faire visiter.

13 Mai.
Dès le matin je vais au Pénitencier où je retrouve mon sergent-major ; il prend les clefs chez le concierge et me fait entrer partout.
Ce pénitencier, qui avait acquis tant de réputation après les événements de 1848, est une grande construction en forme de croix, entourée de cours et précédée de deux bâtiments moins élevés, places aux angles du mur d'enceinte et de chaque côté de la haute porte d'entrée. (N° 33.) Après avoir traversé la cour qui est immense, l'on monte au rez-de-chaussée par un perron et on pénètre dans trois longues galeries à angles droits les. unes aux autres de manière qu'elles forment une croix, c'est le réfectoire ; elles sont garnies de trois immenses tables avec des bancs de chêne; et au centre, sur la droite, s'élève un autel religieux. L'on arrive, en haut, (par plusieurs escaliers) à trois étages de galeries de fer, surmontées de distance en distance d'arcades en briques rouges consolidant entre eux les murs. Ces galeries conduisent aux cellules des condamnés, qui ont chacune une petite fenêtre en fer à cheval, un rayon, une table, un escabeau et un baquet de zinc; il y a 440 cellules, et chaque sous-officier en avait 25 sous sa surveillance. Les repris de justice descendaient à dix heures pour déjeuner : ils allaient au préau jusqu'à midi, à l'atelier de travail jusqu'à cinq heures ; puis, ils dînaient et étaient renfermés. On les occupait au jardin potager ou bien à faire des piquets de tente.

Les transportés politiques étaient au nombre de 459 en trois catégories, de 1848, de 1852 et les affiliés aux sociétés secrètes. Ils avaient des hamacs, étaient mieux nourris et logeaient à part dans les baraques de la cour. A la fin, on les laissait sortir à volonté et sans danger, car les Arabes les ramenaient s'ils fuyaient. - L'un d'eux qui, après avoir reçu de l'argent de sa famille, s'était évadé, fut ramené, attaché sur un mulet après avoir été pressuré par les Arabes.
Le Pénitencier, complètement vide aujourd'hui, est destinés aux prisonniers arabes : mais, lorsque ces derniers se verront enfermés, nourris et logés dans ces petites cellules enduites, peintes et cent fois plus propres que leurs gourbis ou leurs tentes, ils se trouveront traités comme des Caïds et prendront leur punition pour une récompense. Quoiqu'il en soit, ces bâtiments, qui ont été construits avec les beaux blocs de pierre des ruines romaines qui jonchent partout le sol, ont été commencés en 1851 et finis en 1853. Et c'est pour cela que Lambesse a un aspect si misérable : car sa population est composée en grande partie par les ouvriers que ces travaux avaient attirés, qui ont gagné alors de superbes journées, se sont construit eux-mêmes, pour s'abriter, de petites maisons qu'ils ne peuvent pas vendre et ne veulent pas abandonner, bien qu'ils n'aient plus grand-chose à gagner dans le pays. Néanmoins, par la force des circonstances, plusieurs de ces petites habitations sont déjà fermées et tombent en ruines.

Ensuite, le sergent - major me montre une belle mosaïque enfermée dans une baraque de planches. Elle représente les quatre saisons ; seulement il y a, je ne sais pourquoi, cinq figures en buste dans des médaillons. La première, à droite, porte un voile ; celle au-dessus une couronne de fleurs ; les deux, à gauche, sont couronnées l'une d'épis de blé, l'autre de feuilles de lierre ; et celle du milieu de raisins. Ces têtes, grandes comme nature, sont très-jolies et bien peintes; malheureusement elles n'ont pas toujours été garanties des avaries du temps ou des Arabes, et elles sont endommagées au milieu et sur un côté.
Après, nous visitons les ruines qui sont dans la vaste plaine où s'étendait la cité romaine de Lambœsis, qui renfermait cent mille habitants et avait 40 portes ou arcs de triomphe, suivant la tradition arabe. C'est d'abord le Prœtorium, grand bâtiment carré et assez bien conservé. Il est percé de hautes portes cintrées, répétées par de plus petites à l'étage supérieur ; d'un côté sont encore debout deux énormes futs de colonnes qui, au nombre de quatre, soutenaient le fronton; et de l'autre, la façade se compose de six doubles colonnes avancées, supportées sur des piédestaux élevés, et en supportant autrefois d'autres qui sont tombées. Dans les intervalles , il y a des niches sculptées à coquille qui contenaient des statues ; et dans l'intérieur - fermé par une simple barrière de bois - sont rassemblées les sculptures de marbre les mieux conservées, que l'on a trouvées en fouillant les ruines de la plaine. Ce sont les statues, plus grandes que nature, d'Esculape, de sa fille Hygie, d'un empereur romain, et celles d'une espèce de Sapho ou d'improvisatrice dans un beau mouvement d'enthousiasme, enfin d'une femme luxueusement vêtue, dont la tête et les mains sont brisées. Toutes ces figures sont raides et réduites à L'état d'ébauche par l'usure du temps, à l'exception des deux dernières qui sont dignes du Louvre. (N° 33.) Il y a en plus une petite statuette en albâtre , qui se détériore, bien qu'on l'ait mise à couvert ; puis une quantité de tètes ayant toutes le nez brisé, le fronton du temple d'Esculape, beaucoup d'inscriptions latines sur des sarcophages, toujours précédées des initiales D. M. S., une tribune circulaire, une pyramide de chapiteaux de toutes grandeurs , et quantité de pierres pointues et arrondies qui surmontaient les urnes funéraires renfermant les cendres des morts.

Au loin, en dehors, est encore debout une porte de la ville où passait la voie de Marcouna : elle se compose de trois arches cintrées, en forme d'arc de triomphe, séparées entre elles par des colonnes toscanes, avec une frise en partie détruite. Il y a encore une autre porte pareille et moins grande, des caves voûtées où sont des quantités de sarcophages dont on a transporté quelques-uns à Lambesse pour faire des auges de fontaines ; puis un reste de fort, l'emplacement du cirque dont les belles marches ont été prises pour les constructions du Pénitencier , quelques pans de murs du temple d'Esculape avec des fragments de mosaïque qui rappellent la richesse de ce monument, et au loin le tombeau de Flavius, général commandant la 3e légion romaine. Les soldats de cette légion étaient à Lambœsis colons en même temps que militaires; car Lambœsis était la cité militaire et la ville noble était à Tha-Moagadis, qui est à sept lieues de là.
Après avoir exploré les principales ruines qui jonchent la plaine sur une longueur de cinq à. six kilomètres, je reviens m'établir devant la plus belle qui est le Prœtorum et je me dispose à le dessiner. Mon brave cicérone s'assied à côté de moi sur un tronçon de colonne ; mais, comme il habite les lieux depuis longtemps et connaît tout cela en détail, il se prend à bâiller et après avoir fumé deux pipes il me souhaite le bon soir... Seulement, comme content ou ennuyé il est toujours aussi serviable et que la consigne lui défend de laisser les clefs à un étranger ; il l'élude en laissant les portes de la mosaïque et du Prsetorium ouvertes... Alors, pendant mes repos de travail, j'examine plus à mon aise et en détail chaque sculpture et chaque statue, - lorsque je ne suis pas forcé de courir après mon ombrelle qu'un vent très-fort emporte à chaque instant.

Cependant le soleil baisse et peu à peu le jour disparait, le vent tombe, l'atmosphère devient tiède et tranquille, et pendant ce silence du soir le calme règne en soi comme dans la nature. Il ne fait plus assez clair pour dessiner ; je cesse, je m'assieds sur un piédestal écroulé du Prœtorium et je prends le frugal dîner que j'ai apporté dans mon sac, en promenant mes yeux sur l'immense plaine de Lambœsis dont les grandes ruines apparaissent, dans la brume, de distance en distance.

Mon imagination, impressionnée par l'aspect étrange des lieux et par le cours de mes pensées, se prend à reconstruire la cité romaine... Dans cette demi-obscurité, j'entrevois les anciens monuments couronnés de leurs frontons et de leurs statues, toutes les maisons relevées sur leurs bases, les places garnies d'obélisques et de colonnes, et les rues conduisant aux quarante portes de la ville - dont réellement en cet instant les arches de celle qui reste se détachent devant moi en noir sur le ciel rouge. Au milieu de tout cela je distingue les sommets des arcs de triomphe ; je vois en idée le cirque qui, secouant le sable, la terre et les broussailles qui l'encombrent, reforme ses voûtes, ses galeries, ses assises et réapparaît avec ses immenses et nombreux gradins couverts de spectateurs. Plus loin je vois le temple d'Esculape avec son fronton, ses sculptures, ses statues, et ses chambres garnies de mosaïques et ouvrant sur de larges degrés où montent et descendent des personnages portant la toge ou la chlamyde. Les uns ont le crâne chauve, une longue barbe blanche, et la démarche grave et lente ; les autres ont une chevelure noire et abondante, la barbe frisée et une allure virile et énergique. Partout circulent des hommes drapés à l'antique, des femmes romaines et des guerriers. En levant la tête, j'aperçois, près de moi, dans le Prœtorium (le Prétoire) une foule plus compacte qui entre et sort par les grandes portes cintrées et ouvertes: au fond de sa vaste enceinte je distingue des gardes dont les casques, les piques et les glaives brillent derrière et autour d'un tribunal circulaire, où sont assis le prêteur et les magistrats qui rendent solennellement la justice....
En portant ma vue en dehors du Prsetorium, elle tombe sur les constructions modernes du Pénitencier. Je crois y voir enfermés dans les cours des hommes vêtus de paletots, de blouses et de casquettes; ils ont des barbes incultes et des figures farouches, intelligentes, calmes ou tristes. Les uns fument et discutent brusquement, d'autres se promènent la tête baissée en réfléchissant en silence ; et ils sont là, tous exilés de leur patrie, pour avoir voulu le bien ou le mal...L'apparition de ces bâtiments, de ces costumes et de ces types français me rappelle à la réalité, et je pense combien je suis moi-même éloigné de mon pays dont je suis séparé par une partie de l'Afrique et la mer... Je m'étonne de me trouver seul dans ces endroits déserts ; car, si une colonne du Prœtorium s'écroulait, si une des pierres qui se détachent chaque jour venait à m'atteindre, je tomberais et resterais là, sans que la main d'un parent ou d'un ami puisse m'aider à me relever... Cette pensée m'effraye, et je regagne Lambesse en traversant la plaine, où je heurte à chaque pas des monticules de décombres et des blocs de pierre enfouis dans les chardons.

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