NOTRE DÉPART DE GUELMA

Magdeleine Muraccioli

Voilà bientôt quarnte quatre ans que ma famille a quitté Guelma.

         J'avais huit ans en 1954 au début de cette guerre qui ne voulait pas dire son nom. Malgré la crainte et la peur qui gagnaient chacun de nous, personne à l'époque n'osait imaginer qu'il faudrait un jour quitter l'Algérie et GUELMA pour toujours.

         En ce début d'année 1962, nous étions fixés sur le sort que l'Histoire nous avait réservé.

        J'ai voulu relater pour le collectif des Guelmois GUELMA-FRANCE cette période douloureuse que j'ai vécue comme tant d'autres, à l'âge de 16 ans.

         Je me souviens de cette année là, la dernière passée à GUELMA où les dimanches devenaient de plus en plus tristes au fur et à mesure que les mois passaient.

         Souvenons-nous, le lieu de rencontre favori des Guelmois était le cours Sadi-Carnot, surtout le dimanche où après la messe, tout le monde " faisait le cours " toutes classes sociales confondues. Les habitués dont ma famille ne manquaient pas le rendez-vous hebdomadaire chez nôtre pâtissier BONNET. Des petits groupes s'attardaient ça et là pour discuter, dégustaient des brochettes en buvant l'anisette chez nos amis cafetiers MARCHISIO, WALTER (pardon si j'en oublie). Plus haut dans la rue Victor Bernes, les jeunes adolescents, dont mon frère Jean-Marie, allaient écouter les nouveaux tubes chez DJEBAR, et les plus petits achetaient des friandises chez Lisette FRANCHI, ou chez l'Arabe au coin de la boulangerie de M. SAID.

         J'adorais ces lieux qui étaient très vivants, et qui pour moi représentaient le cœur de la Ville. Je ne les revois qu'inondés de lumière.

         Du balcon de la maison où nous habitions, nous avions une vue imprenable sur le cours et lorsque les ficus étaient taillés, l'on pouvait voir mon père, sa serviette à la main, pénétrer dans le jardin du Tribunal qui se trouvait tout en haut de la rue Sadi-Carnot.

         Mais en ce début de l'année 1962, ces lieux chers à mon cœur prenaient une tout autre couleur.

         J'observais alors que plus personne ne s'attardait le dimanche sur le cours, que chacun regagnait très vite sa maison et que l'artère se vidait en cinq minutes. J'en étais très attristée. Guelma n'avait plus le même visage, quelque chose s'était irrémédiablement cassée. C'est ainsi qu'une à une les familles guelmoises partaient vers d'autres rivages et pour beaucoup d'entre nous, vers l'inconnu. De combien de départs ai-je été témoin au coin de l'hôtel Barriat , où les gens se disaient au-revoir ne sachant pas s'ils se reverraient un jour ?

         Quelques jours après le départ de la famille WALTER, nous avons vu leur chien de chasse laissé à la famille MARCHISIO venir tous les jours gratter les portes du café devenu à jamais silencieux. Fidèle à ce lieu, comme peut l'être un chien, cette bête ne comprenait pas ce qui lui arrivait et semblait très malheureuse.

         Puis tout au long des jours, l'on pouvait croiser des Arabes pousser des tombereaux encombrés de meubles dont certains Guelmois se débarrassaient. Et combien de familles sont parties en laissant l'intégralité de leurs meubles et affaires personnelles, nos amis CHAULET par exemple qui ont tout laissé notamment les dessins et plâtres que leur fille Jacqueline avait réalisé aux Beaux-Arts d'Alger.

         Ce dont je me souviens très bien, c'est le regard étonné d'un arabe que j'ai croisé un jour alors que j'apportais une valise à ma grand-mère. Je perçus chez lui une interrogation à laquelle se mêlait une certaine compassion.

         Enfin quand vint le moment où ma famille exprima le désir avec résignation et courage, de quitter notre bonne vieille ville, tout se précipita. Nous sommes donc partis le 19 juin, le jour de l'anniversaire de mon père. Le mien avait eu lieu le 1er mai et j'étais heureuse d'avoir pu le fêter à Guelma. Je venais d'avoir 16 ans.

         Notre départ de GUELMA s'est fait en taxi, et plusieurs années après alors que nous étions en France, je demandais à mon père ce que le chauffeur de taxi qui nous conduisait à Bône lui disait en aparté devant la voiture.

         Ce chauffeur confiait à mon père le regret de voir partir notre famille. Je revois encore son visage. Sa tristesse n'était pas feinte du tout.

         Une fois dans la voiture, nous avons regardé s'éloigner derrière nous GUELMA, les yeux fixés sur la maison, jusqu'à ce qu'elle disparaisse de notre vue.

         J'étais consciente de vivre à ma manière une page de l'histoire de l'Algérie. En grimpant sur la passerelle du " Ville de Bordeaux ", j'eus l'impression de partager le sort et la douleur des juifs contraints à errer de port en port en Méditerranée avant de retrouver la terre promise. Notre terre à nous était la mère patrie que l'on trouvait à ce moment-là bien ingrate à notre égard.

         A MARSEILLE, je constatais à mon grand étonnement que notre sort n'intéressait plus personne tant l'événement était devenu banal. Je croyais naïvement qu'une cohorte de reporters-photographes seraient là pour recueillir nos témoignages, mais nous n'étions plus au centre de l'actualité et c'était bientôt les vacances d'été …

         A la gare Saint Charles, mes parents étaient allés faire la queue pour acheter des billets, il y avait ce jour-là une grève de la SNCF…. Notre destination était connue, nous devions rejoindre Andrée MINGALON épouse SPELETTA qui se trouvait à Bordeaux.

         Livrés à nous-mêmes, mon frère et moi avions faim. La Croix-Rouge avait installé à même le quai un point de ravitaillement et offrait généreusement des sandwiches. J'avais honte de demander quelque chose moi qui à Guelma me trouvais de l'autre côté de la barrière, et qui avais vu, ma mère, Mmes BEZZINA et BADI distribuer aux Guelmois nécessiteux quelques denrées ou habits lors des distributions organisées par le secours catholique. (1) . J'ai compris ce jour-là combien il doit être difficile pour des gens dans la peine d'avoir à quémander de l'aide.

         Bien que cette situation fût pour moi temporaire, ces quelques heures passées sur ce quai de gare m'ont beaucoup marquée. Et c'est grâce à la fille du coiffeur CHEMAMA que je pus obtenir un deuxième sandwiche tant ces émotions m'avaient ouvert l'appétit.

         Le temps commençait à nous paraître long sur ces quais, nous étions groupés par famille dans l'attente d'un hypothétique train et je ne sais si c'est l'ennui ou l'impatience qui commençait à envahir chacun de nous, mais tout d'un coup, ma petite cousine Anne-Marie, (la fille d'Alice ERMATI épouse CRISTINA), alors âgée de 3 ans se mit à chanter à tue-tête les 5 syllabes chères à notre cœur : " LA LA LA …… LA LA " (Al-gé-rie-fran-çaise) sous le regard médusé d'un cheminot qui nous observait, assis les jambes ballantes, dans l'entrebâillement de la porte d'un wagon à bestiaux.

         Mais c'est bien connu, chez les méditerranéens que nous sommes le rire finit toujours par l'emporter. C'est ainsi que les dames de la Croix-Rouge fidèles à leur mission, ont embarqué manu militari, sans que l'on ait eu le temps de les retenir, ma grand-mère FENECH, ma cousine Alice et son fils Gérard CRISTINA encore bébé, pour leur prodiguer quelques soins. Quelque temps plus tard, nous vîmes arriver ma grand-mère, le visage défait nous racontant, que se croyant définitivement coupée du reste de la famille, avait manifesté à l'égard de ses bienfaitrices oh combien dévouées son désarroi, en employant des termes peu choisis, dans les trois langues : le maltais, l'arabe et l'italien…

        A cette époque ma grand-mère se portait comme un charme et ne comprenait pas pourquoi on lui témoignait tant d'égards, (je rappelle aux Guelmois qu'elle est morte à 102 ans).

         Après cet incident, les trains finirent par arriver et la famille commença à se disloquer. Chacun prit une destination différente et c'est ainsi que nous avons grandi, vieilli loin les uns des autres sur une terre qui nous fut assez longtemps étrangère et même parfois hostile.

        Quarante quatre ans après, les Guelmois de mon âge sont, pour certains proches de la retraite. Le temps passe vite. Durant ces années-là, il a fallu surmonter, toutes générations confondues, toutes sortes de difficultés sans soutien psychologique aucun, cela n'était pas encore à la mode. Chacun a dû se reconstruire peu ou prou par ses propres moyens, certains avec plus de succès que d'autres.

         Voilà amis guelmois, ce que je voulais vous raconter en fouillant dans mes souvenirs.

(1) Grâce aux recettes des kermesses du secours Catholique, quelques familles guelmoises de toute confession ont pu bénéficier d'une aide financière qui leur a permis de quitter dignement leur terre natale.

POST SCRIPTUM :

         En triant les archives familiales après le décès de mon papa de cœur ( j'ai été élevée par M. MINGALON Jérôme, le père d'Andrée SPELETTA), j'ai mesuré combien les derniers mois passés en Algérie ont été durs pour nos aînés. Nous étions jeunes et insouciants, mon frère et moi (14 et 16 ans). Mais nous avons eu la chance d'avoir un père qui a su, par sa foi profonde et son grand courage, surmonter les épreuves qui nous attendaient. J'ai lu des copies de lettres qu'il envoyait à ses collègues métropolitains, sachant que la fin de l'Algérie Française était inéluctable. Je ne souhaite à personne d'avoir à subir une telle humiliation.

La Rochelle, le 17 mai 2007
Magdeleine MURACCIOLI pour le :

Collectif des Guelmois site internet GUELMA-FRANCE