Avec l'aimable autorisation de Jean-Marc Lavie

Mois de mai-juin-juillet-août-septembre

POUR L'HONNEUR
PILOTE DE GUERRE

Préface du livre par le Général Bigeard
    
  Le récit de Jean-Marc plein de fraîcheur, de jeunesse mérite d'être lu par notre jeunesse de FRANCE.
Jean-Marc, dès l'âge de 16 ans a recherché le risque, l'impossible. Gâté par les Dieux, il avait tout pour mener la vie de fils de riches colons qui avaient œuvré durement depuis 4 générations sur cette terre d'Algérie. Jean-Marc à 17 ans tenait à suivre les 'professionnels" parachutistes en opération dans le djebel afin de se mesurer avec lui-même et montrer à ceux de la Métropole, que certains pieds noirs étaient capables d'en découdre. A 20 ans, son expérience de pilote le voit effectuer son service militaire dans l'aviation légère de l'Armée de terre.
        En pleine jeunesse son appareil s'écrase dans le djebel algérien... pour Jean-Marc, une nouvelle vie commence, il lui faut survivre, réapprendre à marcher à se servir de ses mains. Calvaire qui durera 20 années, ce qui n'empêche pas Jean-Marc de continuer à piloter et d'être capable d'écrire ce beau et simple récit.
MERCI Jean Marc pour cette belle leçon et tu sais combien je suis fier de toi
Le Général de Corps d'Armée
BIGEARD Marcel
Député de Toul

OPÉRATlON MASSIF DE BOU HAMAMA

Je suis donc rentré à temps pour participer à cette opération. Le matin, ma montre m'indique que nous sommes encore à vingt minutes de six heures, mais je n'en bois pas moins rapidement un café qui m'aidera à chasser toute envie de prolonger mon sommeil. C'est que je dois étudier la carte de l'endroit où doit se dérouler l'opération de ce jour. El1e doit se passer dans le Massif du Boucherf. Les photos aériennes me disent que nous al10ns opérer dans un terrain tourmenté et fortement boisé. Pour bien observer, il faudra regarder de près. Et même à basse altitude, nous supposerons, devinerons, avant de voir.

Le capitaine Poupard prend déjà l'air en hélicoptère pour se rendre chez" Soleil" commandant l'opération. Il connaîtra ainsi l'évolution exacte et pourra nous donner les indications voulues. Le sergent Laguiton, avec le lieutenant d'Arnaudy comme observateur, viennent se mettre à leur verticale, afin de pouvoir répondre immédiatement à toute demande. Je m'y rends à mon tour avec le lieutenant Heitz comme observateur. Il contacte, sans retard, l'être au sol.

La compagnie avec qui nous devons travailler progresse actuellement dans le Massif de Bou Hamama. Elle avance rapidement comme cela se passe la majeure partie du temps au démarrage de ces opérations. ~
Nous les survolons deux heures durant et ne servons pas à grand-chose, car leur progression se fait toujours dans le plus grand calme. Ils ne rencontrent même pas les habitants. d'une Mechta qui semble pourtant avoir été désertée depuis peu.

Le lieutenant Schultz, avec le sergent Debliqui, viennent de prendre notre relève. M on observateur leur fait un briefing: la seule découverte de ce matin se résume en de fraîches traces dans une Mechta, prouvant qu'elle a pris depuis peu cet aspect désert. Nous leur transmettons les positions des différentes compagnies. Pour moi, j'imagine "Soleil" penché sur ces cartes, essayant de découvrir où se trouvent les H LL. Ces terroristes vivent dans cette zone depuis une bonne année et connaissent chaque détail du terrain. Ils ne l'utilisent que trop bien, ce qui rend très délicat chaque début d'opération.

Comme nous revenons deux heures plus tard, une section de tête de la 3e compagnie qui progresse dans la montagne de Bou Hamama, est la première à accrocher, et le paie assez cher.
Soleil: officier supérieur commandant l'opération.

Trois éclaireurs se font descendre. Aussitôt, je me dirige sur l'endroit indiqué, et à mon premier passage, je peux voir les dégâts. Un des blessés a l'air de vouloir nous indiquer un point sur ses trois heures. Mon observateur donne leur position exacte pour que l'hélicoptère en attente pour les évacuations sanitaires vienne rapidement les ramasser.

Prenant la direction que le blessé m'indiquait, j'y passe et mon observateur ne peut rien repérer de spécial. Il me demande d'y passer encore. Malgré nos survols répétés, nous n'arrivons pas à déceler la position actuelle des H LL. L'être au sol pense qu'ils se dirigent maintenant vers l'oued Bou Sereha. S'ils y parviennent et trouvent moyen de trouer le bouclage, ils auront de grandes chances de pouvoir se tailler.

C'est alors, au cours d'un virage au bas de la montagne Dardar qu'une exclamation du lieutenant Heitz me fit repasser à la verticale du point que nous venions de survoler. Nous avons encore le temps de voir les HLL avant qu'ils ne se cachent sous les hautes herbes. Ils ne tirent pas un seul coup de feu dans notre direction, ils pensent donc ne pas avoir été repérés.

Aussitôt, Heitz prend un contact au sol avec les forces les plus proches.
Heitz : " Loup gris de Pastaga vert vois H LL en Roméo Zoulou 38.
Continuons à les survoler pour essayer de les fixer ".
Etre au sol: "Pastaga vert de Loup gris, nous dirigeons rapidement vers les coordonnées que vous venez de nous indiquer, pouvez-vous évaluer le nombre des H LL ? "
Heitz : " Loup gris de Pastaga vert, nous ne pouvons exactement évaluer leurs forces. Nous en avons vu de dix à quinze, dont une bonne partie semble porter des caisses. Continuons à les surveiller pour voir leurs intentions ". Une section se trouve vite en position. Elle peut voir deux personnes en fuite le long de l'oued. Elle ouvre le feu, immédiatement, en direction des fuyards. L'un d'eux est touché. Nous prenons la direction empruntée par l'autre fuyard, car nous supposons qu'il rejoint le reste des terroristes. Notre attente n'est pas trompée.

Débouchant à la verticale d'une petite plaine couverte de lauriers roses, nous voyons plusieurs H LL : ils sont en train d'installer leur position, se sentant bouclés.
Les T6 qui nous survolent en attente pour l'appui feu répondent, dès que nous les avons contactés.

Un tourbillon de vent tiède dans notre carlingue m'indique qu'il a ouvert la fenêtre. Je devine son bras tendu à l'extérieur qui tient la grenade dégoupillée. Il en utilise encore une au phosphore, car elle éclatera lors de l'impact au sol et marquera exactement le point désiré. Nous volons maintenant à deux cents kilomètres à l'heure.

Les Fellaghas, tout d'un coup, nous sautent aux yeux. Nous n'avons encore jamais pu les voir aussi distinctement. Ils ne doivent guère se trouver à plus de cinquante mètres devant nous, mais lorsque nous arrivons à leur verticale, ils se sont déjà noyés dans la nature. Heitz a lâché la grenade à l'endroit précis qu'ils occupaient quelques secondes plus tôt, et je vire au maximum avec tout le moteur possible en virage ascendant vers la gauche.

A l'aide de l'hélice au petit pas qui nous tire, le hurlement de notre moulin indique son effort pour nous arracher d'entre ces montagnes. Dès que j'ai repris un peu d'altitude, je réduis le nombre de tours.

A ce moment, nous parvient l'éclatement sec et intermittent des salves des roquettes tirées par les Mangoustes.

Sitôt que nous les voyons en fin de passage de tir à moteur réduit, nous nous approchons pour voir si cela se révèle payant. En effet, une fumée se répand juste sur le lieu où ils se terrent. Il n'existe plus d'armes à tir rapide ici. Heitz en fait part à l'être au sol en attente, et leur dit qu'ils peuvent reprendre la progression interrompue, puisque maintenant la place semble claire.

Deux pirates se rendent, en passage rapide, vers la Mechta supposée anciennement occupée par les HLL et y déposent la section devant s'y intercaler. Celle-ci se trouve ainsi placée en surveillance sur un piton d'où l'on pourra tout de suite voir toutes les tentatives de fuite. Le reste de la compagnie les y rejoint peu de temps après et termine la fouille de la Mechta, sans pouvoir y découvrir les armes que les terroristes n'auraient pas eu le temps d'emmener ou de cacher, vu la rapidité du bouclage qui vient d'être effectué.

L'intervention de la chasse cause un incendie qui se développe très vite, car tout est très sec et le vent projette de minuscules tisons qui étendent constamment la zone enflammée.

Le lieutenant Heitz et moi ne pouvons plus voir grand-chose, car la zone intéressante se couvre d'un nuage opaque. Nous sommes fatigués et les mouvements très brutaux augmentés par l'air surchauffé de l'incendie en cours, que nous devons supporter à chaque passage, gênent considérablement mon observateur. Après quelque temps, nous renonçons à voir ce qui se cache sur ce fond opaque, même l'être au sol n'arrive plus à identifier les silhouettes mouvantes. Bien sûr, que les Fellaghas savent profiter de ces avantages et de cette façon ont déjà réussi à percer des bouclages amis.
Mais, alors que je fais orbiter mon Piper, sur la demande du lieutenant Heitz, quelques hommes de la compagnie H LL se découvrent. Ils ne peuvent plus tenir en raison de la température. A moitié asphyxiés, ils tentent la fuite. La section A, aussi contactée, leur barre le seul chemin possible pour eux. Un sérieux accrochage en résulte, l'hélicoptère se trouve immédiatement demandé pour un blessé. Celui-ci avançait sans trouver la moindre résistance, il s'est fait surprendre par une rafale qui n'a heureusement cueilli personne d'autre.

La compagnie B, immédiatement voisine, se place de façon à couper la route prise par les fuyards. Nous indiquons alors toutes les coordonnées au pirate. Un héliportage se montre indispensable pour vite boucler le dernier passage possible, car le terrain compliqué empêche la chasse de bien coopérer. Il décolle et rapidement se trouve en bonne basse position. Je passe à faible altitude de la position ennemie pour permettre à mon observateur de la baliser de façon précise. Durant ce passage, je la suppose déjà bien installée et j'espère fermement que leur mitrailleuse se trouvera occupées ailleurs.
Le nettoyage général peut alors se déclencher.

Dans cette opération, le nombre des armes récupérées est assez important. Elles sont de même origine. Un seul prisonnier a été fait. Nous voulons supposer qu'il va être sérieusement questionné par le 0.0. P. Il serait important de connaître la route empruntée par ceux qui les ont acheminées. Très probablement de Tunisie, à faire confirmer.

Le barrage électrique installé le long de la frontière de Tunisie permet de constater le nombre et la fréquence des convois d'armes fellouzes. Il constitue en fait bien plus une sonnette d'alarme qu'une barrière ... Encore que plusieurs tentatives de passages aient pu tout de même être stoppées; s'étant soldées par de lourdes pertes, on pouvait espérer que ces échecs pourraient les refroidir quelque peu!

Que ce soit sur le barrage ou en opération, ramasser des armes qui leur auraient apporté un regain de forces, est une bonne affaire. La journée se révélait donc positive pour nous.

La partie active se trouvant terminée, nous contactons l'être au sol afin de savoir si nous pouvons rentrer à la maison. Ils nous répondent :
"Pastaga vert, nous terminons le nettoyage en SX 12, ne pensons plus trouver de forces armées devant nous; inutile donc de prévoir une relève, il ne reste plus qu'à terminer la fouille dans ce secteur ".
- Pastaga vert, bien reçu, quittons votre verticale ... "
Prenant de l'altitude, je me dirige alors vers notre base de Batna.
Aussitôt arrivé au parking indiqué par un mécanicien, je coupe mon moteur. Le lieutenant Heitz et moi-même n'entendons d'abord rien. Nous avons les oreilles remplies par le bourdonnement du moteur et par les voix nasillardes déformées par la radio, qui pendant deux heures ont résonné dans nos micros.

Une activité inhabituelle nous surprend: tout a l'air de se démonter. Nous voyons l'adjudant-chef André passer non loin de nous - je lui demande la raison de ce remue-ménage. Il me répond que toute la base se démonte car, d'après les derniers ordres reçus, les opérations vont aborder un nouveau secteur et entre temps nous décollerons demain matin à destination de Philippeville Air-Port, ce qui plaît à tout le monde, car nous allons, pour un petit moment, deux jours peut-être, devenir une escadrille de seconde alerte.

Nous ne serons pas directement engagés dans les opérations démarrées par des troupes de ce secteur, mais nous ne pourrons uniquement être d'alerte que sur une urgence pour faire face à une éventuelle attaque fellouze. En même temps, l'être au sol avec qui nous travaillons habituellement va mettre ces quelques jours à profit pour refaire peau neuve, avant de repartir.

Le jour se lève à peine, la lumière est encore bien pâle, il n'est guère plus de six heures. Pourtant, la base est réveillée et aussi agitée que pour un jour de grosse opération. L'objectif est bien différent, le matériel de guerre n'est pas alors seulement le centre de nos pensées.

L'escadrille change de secteur, décolle de Batna à destination de Philippeville devenant escadrille de seconde alerte.
Lorsqu'on décolle pour un vol opérationnel, il n'est pas un pilote qui ne se préoccupe de savoir si le moteur à l'aide duquel il va s'envoler parle clairement, si ses magnétos ne grignotent pas quelques tours qui manqueront terriblement pour remonter du fond d'un Talweg où il s'était glissé pour mieux voir. Aujourd'hui, nous allons tous faire une petite liaison de" père de famille". Nous avons d'autres préoccupations très importantes: le pli du pantalon de sortie, l'état des quelques habits civils que remorque toujours un pilote militaire. Ils ne sont pas brillants après tant de jours au fond d'une cantine.

Le capitaine Poupard est déjà parti en hélicoptère. Arrivé avant nous, il prend possession de tout ce qui sera nécessaire. Nous espérons et sommes tranquilles. Il nous demande beaucoup en opération, mais pendant les périodes de repos, il nous fait profiter de tout ce qu'il peut obtenir. La meilleure façon de bien se détendre durant ces courts instants consiste à essayer d'oublier l'ambiance de guerre qui est notre vie de tous les jours.
Nous sommes tous, dans l'escadrille, marqués par cette existence tendue de chaque instant. Mais chacun affecte à sa façon un air décontracté.

Le sergent Laguiton est l'acteur de théâtre en puissance, on dit qu'il ne décolle pas sans s'être enduit d'huile solaire. Le sergent Dobliqui se montre infatigable. Il est fana du vol, volontaire pour toute mission de guerre ou de liaison. Il ne cache pas qu'il tient à remplir son carnet d'heures de vol. Cela lui sera largement profitable quand il rentrera dans le civil. Galmiche, maréchal des logis, au calme imperturbable, affecte une sérénité qui n'a d'égale que son activité dans l'action. Chacun de nous a sa petite manie ... qui un porte-bonheur dont à aucun prix il ne se séparerait... qui une superstition à laquelle il croit dur comme fer .. et le sergent Totereau reste le toujours calme de l'équipe, que ce soit en opération ou au bar, il parle toujours aussi paisiblement, ayant l'air de ne jamais s'inquiéter de quoi que ce soit. Pour ma part ,j'ai la réputation de m'endormir n'importe où, n'importe quand, dès que je suis au repos!

La camaraderie proverbiale qui lie les pilotes d'une escadrille; n'est pas un vain mot, chez nous comme ailleurs ... Si par hasard nous nous apercevons que l'un de nous commence" à ne pas aller", tous ensemble nous nous ingénions à lui rendre le moral. ..

Pour aujourd'hui, l'heure est à la détente!


INTRODUCTION

L 'Histoire de ce crash opérationnel aurait dû être une fin. Ce fut le terme de mon existence de pilote de guerre et le début d'une autre, celle d'un homme qui, "en pleine forme physique" se retrouve, après ces quelques secondes qu'aura duré le crash, avec un nouveau corps démoli, puis refabriqué par les médecins et... un nouvel esprit; un homme dont les anciennes pensées ont été lavées par le feu.

Mais n'anticipons pas. Une année auparavant, j'avais résilié mon sursis et reçu une feuille de route qui me fit prendre la direction de Nancy. J'étais affecté à la base école de l'aviation légère de l'armée de terre, bien que je ne fusse qu'un appelé. Il est vrai que cet appelé avait déjà effectué deux mille quatre cents heures de vol dans cette Algérie où se déplacer en voiture était très risqué ( nous vivions le terrorisme) Et maintenant allait commencer l'entraînement en vol sur les avions Piper, armés de cent cinquante chevaux. Entre les deux, nous profitions de trois jours de permission.
Je savais que le colonel Bigeard se trouvait à Toul. Je l'avais bien connu, ce grand guerrier, et l'avais beaucoup admiré à l'époque où il se trouvait basé dans la ville de Bône.
Tous les matins, il faisait sa gymnastique pour conserver sa pleine forme. Il passait le long des quais.
Un matin, deux "bandits" l'attendirent pour essayer de le tuer. Dès qu'ils le virent, l'un d'eux tira et le toucha à l'épaule. Projeté au sol par la force de l'impact, il eut le courage, tenant de l'autre main le bras blessé, de se précipiter sur les assassins.
Et ceux-ci, voyant cette grande et légendaire carcasse se précipiter vers eux, bien qu'il soit touché et n'ait aucune arme, n'eurent pas le courage de l'achever; pris de panique, ils s'enfuirent.
Je lui téléphonai pour me faire reconnaître, et il vint me chercher jusqu'au poste de la caserne, où je l'attendais. Je reconnus de suite son pas élastique, quand il descendit de voiture. Cette permission fut formidable.

Je fus reçu maternellement par Madame Bigeard, qui savait bien qu'un soldat a faim, et s'employa à me gâter ! Avec sa fille, France, je fus admis aux séances matinales d'entraînement sportif, puis j'appris à attraper les poissons à la main dans les rochers de la Moselle.
Le Colonel mettait la main dans un trou et attrapait les carpes qui venaient se frotter contre elle. Pour y parvenir, il fallait d'abord choisir le bon trou, ensuite tenir sa main immobile aussi longtemps que nécessaire, et vite la fermer si l'on sentait le frôlement du poisson.

Après nous être régalés de la pêche, chacun fit honneur à la charcuterie du pays. La soirée se déroulait et, dans l'ombre, le visage de Bigeard me ramena, encore une fois, en Algérie.

Là-bas, j'avais eu la chance d'être admis dans une section du régiment du 3° RCP que Bigeard commandait. J'admirais beaucoup cette unité, combien valable.
On m'avait accepté à la 3° Cie, commandée par le capitaine Chabanne, pour une opération militaire, bien que je fusse encore civil à l'époque.

Je partis donc de Bône à destination de La Calle, où se trouvait basé ce régiment. Je n'avais que mon courage et une mitraillette, le reste de l'équipement me fut prêté remis par un vieil adjudant-chef nommé Blavier. C'était un vieux de la vieille qui avait ramassé un nombre impressionnant de décorations.
Avec sa tête de brute, il faisait son possible pour être gentil avec moi et pour me mettre progressivement, dans l'ambiance de la guérilla. Je le gratifiai du surnom de grand-père. Il en eut les larmes aux yeux ce dont il se défendit en jurant comme un sourd.

Mais le surnom lui resta dans sa compagnie jusqu'à sa mort deux ans plus tard alors que ce régiment se trouvait en opération dans le Sud Algérien.

Le premier jour, transport en camion jusqu'à une place du Djebel Debar (Guelma). Les camions regagnèrent, alors la plaine et la marche à pied commença, d'abord sur un chemin, ensuite dans la montagne.
Durant une halte, au cours de laquelle le capitaine Chabanne prit contact avec "Bruno" Bigeard, je sortis ma gourde de son étui et j'allais boire, le grand-père m'en empêcha. Si je commençais déjà, j'aurais de plus en plus soif et de plus en plus de mal à crapahuter.

Le premier jour se passa de la sorte : prendre position, démarrer, marcher quatre minutes, arrêt, nouveau départ. Plus personne ne parlait, articuler une syllabe coûtait de la salive et chacun la gardait soigneusement.
On n'entendait d'autre bruit que celui des souliers, d'autre son que les cinq lettres quand l'un de nous marchant tête baissée heurtait un camarade qui s'était immobilisé.

Enfin, nous arrivâmes à la hauteur du point de bouclage, chacun prit sa position de combat. Les points présumés de fuite fellagha furent barrés par les mitrailleuses de 30.

Comme nous arrivions à cette hauteur, où le Colonel Bigeard se trouvait déjà, que j'avançais fourbu, le nez au sol et la casquette enfoncée, j'entendis une exclamation et cette question: "Qui est-ce qui avance en comptant les cailloux '?" Je levais le nez et vis Bruno qui observait notre installation.
Quand il me reconnut, il se mit à rire me secoua en me donnant un coup sur l'épaule qui justement, faillit m'envoyer embrasser les cailloux.

Et c'était ce même homme que je voyais, ce soir, chez lui. Tout comme un autre, il savait profiter d'une soirée paisible en famille, et jouir de la vie quotidienne... et pourtant, celui que j'avais connu en Algérie ne cessait de s'exposer en donnant l'exemple. Je continuais à penser à mon crapahutage sous ses ordres.

Après cette marche si dure, ce fut enfin l'arrêt. L'emplacement pris, la nuit survint. Je ne faisais pas partie des patrouilles de nuit et restais avec le grand-père adjudant, qui me montra la façon de s'installer pour ne pas crever de froid vers minuit.
Je m'endormis comme dans un palace. A cinq heures du matin, de l'eau noire arriva, baptisée café : comme elle était bonne! Dès que le jour se leva un peu, un avion de L'A. L.A. T. arriva et prit contact.

Je restai en position de bouclage. L'unité du capitaine Chabanne commença le ratissage jusqu'à 10 heures, aucun accrochage n'eut lieu, puis tout d'un coup le claquement sec d'une rafale survint.
Au son, je me rendis compte qu'il s'agissait d'une mitrailleuse sans doute une mitrailleuse allemande de la dernière guerre que des amis de la France avaient plus données que vendues aux terroristes.

L'avion mouchard permit de la situer et pendant que des hommes attiraient son attention, d'autres la prirent à rebrousse-poil et la réduisirent au silence.

L'arrivée d'une alouette avec des civières m'indiqua qu'elle nous avait cassé du monde. Alors que la section de bouclage n'était plus très loin de nous, un bruit suspect de pas me tendit, prêt à tirer, une forme noirâtre s'élançait sur moi et je l'arrosai des 22 balles de mon chargeur.
Alors, j'entendis l'exclamation du grand-père qui se moquait de moi en disant :
"Merde alors, heureusement que mes vingt ans d'opérations militaires m'ont appris à faire la cuisine parce que Jean-Marc vient de nous abattre un sanglier terroriste".
Ce fut mon premier exploit de guerrier. Et le soir, quand l'animal fut cuit et partagé, j'appris ce que c'était que la véritable amitié entre des hommes courant les mêmes risques.

Ils ne me firent pas de grands discours élogieux sur mon obstination à ne pas avoir le derrière dans un siège d'hélicoptère, comme on m'avait dit que je terminerais l'opération, mais tout simplement:
"mon vieux, pour un gars habitué à avaler les kilomètres à l'aide d'un moteur d'avion, chapeau de nous avoir suivis jusqu'ici".

Bien sûr, ils ne me firent pas remarquer que je ne portais plus mon sac, que le colonel avait bien ri en voyant un de ses hommes avancer en comptant les cailloux.

A part les hommes de veille, le reste s'installa pour prendre quelques heures de repos. Je me retrouvai moins crevé que la nuit précédente. Mon rude sac de couchage me parut encore délicieux.
Et je sais qu'à ce moment, comme au cours de cette soirée, je me faisais du souci en pensant qu'un jour l'Algérie risquait de ne plus être française.
J'avais allumé une cigarette et je pensais... Je me rendais compte, maintenant, de ce que pouvaient certaines troupes. Je savais qu'elle peuvent ratisser un terrain sans y laisser de suspects.
Cette guérilla demandait une grande connaissance des hommes, au moins autant que celui du maniement des armes, et il fallait connaître leurs possibilités.
Arriver à faire dire aux habitants d'une mechta où étaient cachées les armes et reconnaître parmi ses habitants le terroriste du paisible laboureur.
Au départ, ils avaient le même faciès, la même gandoura, la même façon de dire qu'ils avaient renvoyé les fellaghas parce qu'ils représentaient des bouches à nourrir et qu'ils avaient juste assez de blé et de bétail pour eux-mêmes.

Il fallait des heures de patient interrogatoire pour arriver à deviner quel était celui qui se cachait parmi eux. Les fellahs bien souvent auraient volontiers parlé, mais ils savaient qu'une fois les troupes françaises parties, la mechta qui les avaient renseignés serait brûlée par de nouveaux terroristes, que les femmes seraient violées et transformées en porteuses, que les hommes seraient émasculés et égorgés.

Pour gagner la partie, il fallait montrer que nous étions les plus forts. Mais les fellaghas étaient les maîtres six heures sur vingt-quatre.
N'auraient-ils pu agir qu'une heure par jour, cela aurait suffi pour effrayer la population : quarante secondes suffisent pour égorger un homme.
De telles horreurs étaient-elles possibles .?
Je pensais alors à notre moulin; chaque fois que nous faisions un couscous, nos ouvriers musulmans étaient là, joyeux. Ils criaient "Vive la France, vive M. Lavie". Sans aucun doute, à ce moment, ils exprimaient une très sincère amitié pour nous et pour la France que nous représentions. Mais, quand ils rentreront chez eux et qu'ils y trouveront le chef fellaga, quel sera leur langage ? Ils diront que le Français est la dernière race après les crapauds. A quel moment disent-ils ce qu'ils pensent ? Il semble que l'homme de ce pays, de cette terre de passage, terre qu'il n'a jamais pu faire sienne, ne puisse exprimer une pensée sienne. On a le sentiment qu'il peut aimer ou détester la même idée, la même personne, dans un temps extrêmement court. Et puis, il est surtout fataliste et subit, avec lassitude, la loi du plus fort. S'il lui survient un fâcheux évènement qu'il aurait pu éviter, il ne s'en formalise pas et dit: "Mektoub, Rabbi Kbir" (c'est le destin Dieu est grand).

Brusquement, la chanson rapide et courte d'une arme automatique se fit à nouveau entendre. Deux éclaireurs de pointe s'écroulèrent. L'un resta complètement inerte, l'autre rampa jusque vers un fossé et disparut. Ainsi, ils s'étaient retranchés dans la grotte. L'objectif fut indiqué aux avions d'alerte qui attendaient à cinq minutes. U n L.19 de reconnaissance de l' A. L.A. T. fit un passage très bas, et dans l'axe de la grotte, pour bien marquer l'objectif à l'aide d'une grenade fumigène, il se fit arroser, sans être touché, et dégagea par un virage ascendant très serré.
La chasse suivit et, au moyen des roquettes, arrosa rentrée de la grotte; les lieux se trouvaient encore noyés dans la fumée de l'explosion que déjà les hommes de la troisième compagnie, avec le capitaine Chabanne, se trouvaient à l'entrée.

Son nettoyage permit de mettre la main sur une cache d'armes et de provisions.
Toujours décontracté, le grand-père adjudant, responsable des cuisines, fit bonne provision de tout ce qui se mangeait. Plusieurs deuxièmes classes repartirent avec un sac un peu plus lourd, maudissant certainement les kilos supplémentaires qu'ils avaient sur le dos.

Je venais de vivre mon baptême du feu. Pour la première fois, j'avais pris part à la vie des combattants, vie toute mêlée de moments dramatiques, d'épisodes comiques...
Je regardais de nouveau celui qui, de longue date lui, connaissait cette existence. Interrompant mes souvenirs, je me retrouvais à Toul, en permission de 24 heures chez ce même Bigeard.

"Pour l'instant, mon colonel, il faut que je regagne la caserne militaire, si je ne veux pas que l'adjudant-chef Richard m'avertisse avec une séance de Pelote que l'heure du retour à la caserne est implacable". Il me raccompagna jusqu'à la porte de la base d'Essey-Ies-Nancy.
Tout le monde militaire et civil connaissait ce grand colonel et une fois de plus son accolade me rendit très fier.
D'un air détaché, je dis à l'adjudant du poste de Police :
"vous savez, en famille, on s'embrasse toujours".

L'entraînement au sol était fini et tous les jours se passaient sur le terrain d'aviation d'Essey-lès-nancy. Je me retrouvais dans mon élément.

CES VOLS DE MA VIE CIVILE, JE LES ÉVOQUE

Chaque fois qu'un transport de passagers me faisait quitter Bône, je découvrais un nouvel aspect de notre terre d'Algérie. Quand mon compas affichait le cap 270" je suivais, alors, la côte en direction d' AIger. Après les djebels de l'oued "Alail", tout d'un coup, Philippeville se présentait. J'y pouvais distinguer la plage de Stora, lieu de prédilection des habitants de cette ville. De l'autre côté de la route, le restaurant "La Grande-Bleue", où les rougets grillés sont si bons.- A l'ouest de la ville, de grands bâtiments blancs, ceux d'une usine, où un Français d'Algérie continuait de fabriquer des pâtes ; son père en faisait avant lui; ses fils n'en feront plus. Du jour au lendemain, après un siècle d'efforts, elle changera de propriétaire...

Et mon vol le long de la côte se poursuit, je passe Djidjeli, puis Bougie...

Je devais ce jour-là transporter trois passagers en direction d'Alger. La route directe pour y arriver me fait passer à la verticale du cap Car- bon. Je cesse alors le survol de la mer, en abordant celui de la grande Kabylie.

Passage un peu au nord des 1278 mètres du djebel Tamgout, pour éviter d'avoir à monter plus haut. Comme d'habitude, le vent dominant est ouest, ce qui fait qu'il me souffle dans le nez, en augmentant de force avec les mètres d'altitude supplémentaires. Bientôt, je coupe l'oued Sebaou, je viens de passer par le travers de Dellys. D'ailleurs, le niveau du sol est bien descendu, et je le suis en perdant de l'altitude. Je commence d'apercevoir Alger à travers une brume de chaleur.

Le contact établi avec la tour de contrôle du terrain de "Maison- Blanche" me fournit l'autorisation de me poser. Je roule pour rejoindre mon emplacement de "Stand-by" et y débarquer mes trois passagers. Je me souviens que l'un d'eux était chauve : l'on pouvait voir de petites gouttes d'eau jaillir de son crâne, comme dans un film au ralenti.

L'avion Norecrin que je pilotais se déplaçait assez rapidement, mais son profil fin faisait que, chargé à la limite de ses possibilités, sa vitesse de décrochage augmentait presque 'aussi rapidement que les degrés de l'air qu'il traversait.

La caravelle venant de Paris se pose, mes clients arrivent avec une énorme valise : elle prendra le train. Le plein d'essence effectué, je regagnai le' bar de l'aéroport, où mes passagers pour Biskra m'attendaient derrière un Coca-Cola glacé, profitant de l'air conditionné de ce bar. J e me méfiais de ces -vols vers les régions les plus chaudes, avec des passagers revenant de vacances, chargés de paquets, de valises. Mon seul plaisir de ce jour, apercevoir Maryvonne, la chemise collée sur la peau, l'entendre me crier "Personne de chez toi, pour ce vol vers Bône?" et lui répondre "Non, moi je vais me rafraîchir à Biskra"...

J'ai du mal à attacher la passagère qui est derrière moi : elle est couverte de paniers, de sacs, de souvenirs de voyage. Son nougat de Montélimar commence de prendre un air penché. Il nous faut une bonne partie de la piste pour que les ailes accrochent l'air. Je rentre le train et nous montons lentement. J'admire ces paysages d'Algérie, vus du ciel, tout en les identifiant pour vérifier ma navigation ! C'est un vol comme les autres.

Le vrai Sud commence dès que l'on a passé El Kantara, les portes du désert. Cette encoche dans la montagne des Aurès porte bien son nom. Un petit oued, presque à sec, en été, a eu la patience et l'obstination de ronger, peu à peu, pendant des siècles. Maintenant il coupe carrément la montagne, ouvrant ainsi un passage pour la route et la voie ferrée- Passé El Kantara, l'aspect du sol change aussitôt, la couleur verte s'estompe et graduellement, passe au brun des herbes sèches, puis au jaune infini du sable. Quand nous sommes près d'arriver, un magnifique soleil tout rouge enflamme le ciel à l'horizon, ce qui donne un aspect encore plus féerique aux kilomètres de sable.

Je contacte le terrain de Biskra qui nous donne l'autorisation "d'approche directe" en me signalant un petit vent tiède. Pendant que je roule sur cette piste bouillante, pour rejoindre mon parking, je pense à ce OC 3 de la compagnie Air Algérie, dont le pneu avait éclaté, à l'atterrissage, à cause du sol brûlant.


JUILLET 2009

VOL SUR SÉTIF

2 février

Je commençais le mois de février par un vol sur Sétif. Cela me fit plaisir de changer de trajet, car le précédent mois, seule la Météo avait varié ma route que je commençais à trouver monotone. Tout ce mois durant, je fis liaison sur les différents terrains de ce secteur, c'est-à-dire Souk-haras qui était assez spécial, car la piste d'atterrissage avait une très fâcheuse position plongeante. Quand les vents dominants nous obligeaient à atterrir dans le sens de la descente, l'on voyait arriver très rapidement la fin de la piste avec inquiétude. A Batna, il n'existait aucun problème, car les pistes prévues pour que des avions à réaction puissent s'y poser étaient, pour nos pipers, démesurées. Nous pouvions, avec un bon vent de face, nous y poser dans le sens de la largeur.

7 février

Dans une liaison venant de Corneille et allant à Batna, qui me demanda 30 minutes de vol, j'eus comme passager le colonel Passard. Mon avion n'eut pas de faiblesse sous le port des galons, et le moteur chanta juste comme s'il voulait montrer à ce colonel qu'il tournait à merveille. Je reçus enfin l'ordre que j'attendais, celui de décoller vers le terrain des Salines, à douze kilomètres de la ville de Bône où habitaient mes parents.
Quand, arrivé sur le parking de ce terrain, je coupai le moteur de mon piper, Il eut quelques soubresauts de reproche il avait raison. J'avais hâte d'arriver et j'avais poussé mon moteur au-delà des normes habituelles.

VOL BONE - Sidi OKBA

16 février

Après une bien bonne soirée, puisque passée chez moi, je redécollai à 7 h 30 du matin vers la ville de Sidi Okba, avec un capitaine de Spahis. La route qui y menait était presque toujours droite et nous la survolions la majeure partie du temps. L'absence de montagne nous permettait de voler à basse altitude. Tenant mon cap et un œil sur la route, je vis une légère fumée qui montait. Je m'y dirigeai, car les fumées ici sont rares: il ya peu de choses à brûler. Les fellaghas venaient d'arrêter et d'enflammer une voiture qui semblait venir de Biskra. Je pris de l'altitude pour que la tour de contrôle de Touggourt me reçoive, je l'avertis d'envoyer rapidement deux autos mitrailleuses pour voir ce qui s'était passé.

J'étais toujours en "stand by" sur le terrain, quand les nôtres revinrent et je sus que des habitants de cette localité, allant à Biskra, s'étaient fait arrêter et qu'on les avait retrouvés affreusement mutilés. Les auteurs de cet attentat s'étaient aussitôt noyés dans le désert. Ils pouvaient alors assassiner sans beaucoup de risques.

Pourtant, actuellement (1961) ces coups de main arrivent plus rarement que par le passé. D'un côté parce que les personnes qui ont besoin de se déplacer sont regroupées dans des convois protégés, surtout lorsque l'itinéraire est dangereux et a été déjà l'objet d'embuscades.

D'autre part, les félouzes aujourd'hui se montrent beaucoup plus prudents, et n'attaquent que s'ils sont sûrs de leur coup fait et de pouvoir se fondre dans la nature. Ils donnent l'impression de ne plus vouloir se battre en attendant quelque chose de plus important.

Je fis ainsi des vols de liaison jusqu'au 11 février. Je menais l'existence d'un pilote d'avion taxi. Par rapport à mes amis pilotes opérationnels, dans cette même escadrille, je vivais paisiblement et d'une façon relativement agréable. Les pilotes OPS survolaient chaque opération de la 25" D. P., et cette division ne prenait guère de repos.

Je demandais à être incorporé dans la ronde des pilotes de guerre, ce qui allégerait le fardeau des autres.

Le 17 février, je fus testé au vol opérationnel par le capitaine Poupard et le 18 février, je fis mon premier vol opérationnel avec le sous-lieutenant d'Arnaudy.

1er VOL OPÉRATIONNEL

Je décollai donc avec lui, mais il prenait l'air en observateur-pilote, car, en cas de maladresses de ma part, il pouvait - s'en rendant compte - prendre les commandes. Cette mission que l'on avait choisie pas trop opérationnelle pour que je fasse mes preuves fut, effectivement, calme par rapport à celles que je connus par la suite. La première difficulté fut de trouver les coordonnées (RX79) car l'observateur faisait habituellement ce travail, mais il ne se manifesta pas et me laissa me débrouiller, comme si j'étais seul à bord. Quand je parvins à la verticale, il me confirma que je ne m'étais guère trompé. Mais maintenant, il fallait découvrir les parachutistes habillés en tenue camouflée. De cette altitude, ils se confondaient à merveille avec le bois de chênes où je les supposais. Le lieutenant d'Arnaudy qui, de la place arrière, les avait déjà vus, me laissa poursuivre mes recherches, sans m'aider, pour que j'apprenne à voir ceux qui s'efforçaient de n'être pas vus.
A ce moment, mon observateur prit contact avec quelqu'un de l'être au sol.
- "Byon 23 de Pastaga jaune, me recevez-vous'? répondez !"
- "Pastaga jaune de Byon 23, je vous reçois 4/5, à vous"
- "Pastaga jaune de Byon 23, je suis en PV 17, je suppose une dizaine de "salopards" cachés à mes 8 h. environ 50 mètres de ma position actuelle. Si vous pouvez indiquez-moi position exacte. Ne faites qu'un 'passage car ils ont une arme automatique."

Je survolai, une première fois, le point indiqué suivant les coordonnées dictées par mon observateur et ne vis pas la moindre trace de H LL. Après compte-rendu à l'être au sol il me retransmit l'ordre de reprendre les mêmes coordonnées d'observation, ce que je fis. En fin de passage, dans une minuscule petite clairière, nous aperçûmes une dizaine de formes humaines, revêtues de kaki, fuyant vers les arbres tout proches, pour s'y camoufler. Heureusement ils n'eurent pas le temps de tous se cacher. Sans traîner, nous reprenons de l'altitude, car l'artillerie entrait .en action; se faire accrocher par un obus quelconque est certes assez malsain. Il fallait arroser le plus vite possible le coin repéré pour fixer l'ennemi, le temps que nos compagnies ferment le bouclage de ce secteur. L'arrosage terminé, moteur réduit, je repasse à basse altitude pour juger du résultat: de la place arrière, le lieutenant d'Arnaudy rendit compte; à première vue, cela semblait positif.
- "Byon 23 de pastaga jaune, 4 H LL au tapis vais surveiller point de fuite probable".
- "Pastaga jaune, de Byon 23 bien compris, serons dans 4 minutes pour bouclage".
Les troupes au sol arrivées en ce point purent compter six HLL au tapis et ramasser trois fusils et une mitraillette. J'indiquai à mon observateur que nous commencions à être juste en pétrole et demandai une relève qui arriva 10 minutes plus tard. Briefing habituel alors qu'elle se trouvait encore à 5 minutes, consistant à lui indiquer la position actuelle de toutes nos compagnies et les points d'accrochage.
Je repris un peu d'altitude pour regagner notre base opérationnelle du jour.

Aussitôt posé, un passage au bar de l'escadrille. Il est indispensable de se réhydrater.

En conclusion, briefing que j'attendais de mon observateur: "Evolution correcte, me dit-il, mais tu réagis trop brusquement aux ordres- vole dix mètres plus haut, le résultat est aussi positif, je pourrais même dire meilleur. En rase-motte intégral, les images au sol défilent trop vite, l'œil n'a pas le temps de les photographier. Par contre "Eux" te voient venir et ont toute latitude pour t'expédier une méchante rafale. N'oublie pas que dès que tu décolles pour un vol opérationnel, la chasse est ouverte. Et dans ce genre de chasse, on est parfois le chasseur, d'autres fois le gibier.
Pour ton premier vol opérationnel, c'est correct !"
Par la suite, je fus testé par d'autres observateurs - leurs rapports furent tous positifs puisque bien que pilote appelé je fus désigné "Bon" en tant que pilote opérationnel, rôle en général réservé aux pilotes de carrière.

VOL DE LIAISON

19 février

Le lendemain, à la salle OPS, j'apprends que je décolle en liaison, vers le terrain de la Berrouaghia.

Ce vol se passera sur un L 19, un peu plus solide et surtout plus agréable à piloter que le Piper. Je me plonge aussitôt dans les cartes pour connaître la route: même comme pilote civil, je n'y avais jamais atterri.

Mon passager est un lieutenant du Génie, qui a pour mission d'évaluer les réparations nécessaires à effectuer sur un parking assez vétuste. Le terrain réparé sera certainement merveilleux plus tard. Mais je crains que les zincs n'avalent des graviers, lorsqu'ils feront leur point fixe ... ce qui me paraît une nourriture indigeste peu apprécée par les hélices.

20 février

Revenu à mon point de départ, je pris connaissance de l'opération commencée le matin même au Kef Khessa. Pour le moment, elle s'était calmement passée, mais elle s'annonçait mouvementée pour le lendemain.

2eme VOL OPÉRATIONNEL


Opération Kef Khessa déclenchée le 19 février.

Je décolle à 7 h 15 avec le lieutenant Heitz, mon observateur, de façon à prendre à 8 h 15 position à la verticale de ce Kef, à la disposition du 14 RCP.
Mon observateur prend contact pour connaître leur objectif et se met à leur disposition.
L'être au sol nous demande de rester en attente à leur verticale, à l'écoute radio, car ils n'ont pas encore besoin de nous. Nous restons en Stand By, en prenant un peu d'altitude et suivons par radio les mouvements des troupes au sol. Le quatorzième régiment de chasseurs parachutistes s'étend sur un rectangle de 500 m sur 1 km.
Ils ratissent leur secteur et n'ont encore rien accroché. Toute la matinée se passe ainsi, en fouilles stériles. En limite de carburant, nous quittons leur verticale pour aller faire le plein d'essence. La relève est assurée par le sergent Laguithon, avec le lieutenant Schultz comme observateur.
Nous mettons le cap sur la base. Avec mon observateur, nous mangeons rapidement un beefsteak venant d'un animal qui était sûrement très résistant à la marche. De nombreux cafés suivirent car à cette heure-ci, le soleil répand une forte chaleur. On se sent envahi par la torpeur. Or, il n'est guère déconseillé de fermer un œil au cours d'un vol opérationnel. A 13 h nous nous retrouvons à la verticale des points voisins où nous orbitions le matin. Les compagnies se trouvent maintenant dans la Kef Khessa. La zone est assez bonne pour nous, le relief n'est pas trop accidenté et permet une observation efficace, sans qu'il soit nécessaire de prendre trop de risques, mais il y pousse de très gros buissons que l'être au sol doit fouiller à fond. Une compagnie nous appelle pour observer une crête vers elle. Elle nous dit y avoir décelé des mouvements suspects et y suppose du monde; elle ne peut encore dire si ce sont des fellahs ou des fellaghas. Mon observateur me demande d'y passer assez bas. Je décris des virages successifs pour permettre de voir sous tous les axes, mais nous ne voyons rien encore, à part un gourbi qui a l'air vide, ce que nous signalons à l'être au sol.

15 h 15: Un éclaireur avancé de la section avec qui nous travaillons aperçoit des mouvements suspects autour de ce gourbi et nous contacte.
-Pastaga vert, avons vu mouvements suspects autour du gourbi. Avons une section en train d'y monter. Surveillez fuites possibles en PL11 .

Devant la section, je vois dans un oued plus à l'est deux individus qui, à première vue, m'ont l'air inoffensifs. Nous les surveillons tout de même et les signalons à l'être au sol en mouvement qui les prend sans qu'ils opposent de résistance. II nous est alors signalé deux fuyards, dans la même zone. Après plusieurs passages, ils sont repérés par mon observateur qui les marque par une grenade au phosphore. Au moment où nous les marquons, j'ai le temps de distinguer qu'ils sont armés.

Alors que nous la survolons, la section aborde le gourbi sans rencontrer de résistance. Il est même impossible de mettre la main sur les deux fuyards qui pourtant ne devraient pas être loin. Un voltigeur, pour avoir forcé l'entrée du gourbi, hurle qu'il y a deux H LL à l'intérieur, qu'ils sont armés. Le lieutenant commandant la section, un homme de taille élevée, regarde par-dessus la palissade Qui enclot le gourbi. Il peut constater que deux H LL y sont planqués et jette aussitôt une grenade à l'intérieur de la cour. Réponse lui est faite par des rafales d'armes automatiques, qui ne touchent personne. La solution la moins chère pour nous serait de mettre le feu à l'ensemble pour les faire sortir mais cela demanderait trop de temps; et les H LL se trouvant ailleurs auraient le temps de fuir. Le chef de section voulant rapidement régler cette affaire prit des risques: il passa son PM par-dessus la palissade et tira, ce qui provoqua la débandade de 3 HLL.

Pendant ce temps, nous volons du côté barrage, face aux sections qui attaquaient, pour pouvoir repérer toute tentative de fuite. La température extérieure dépasse les 40". Je vois monter aussi celle de mon moteur; la compagnie nous contacte:
- "Pastaga vert, passez verticalement la pointe Sud du Kef où nous avons accroché, plusieurs H LL ont fui, nous n'avons pu les dénombrer".
Je survole immédiatement le point demandé et mon observateur peut en effet repérer une dizaine de fuyards dont l'un nous vise à l'aide d'une arme automatique, sans nous toucher.
- PL-II : référence quadrillage de carte.
13 h 45. Nous sommes maintenant contactés par une autre compagnie vers qui les fuyards se sont dirigés. Ils s'accrochent, aussitôt, et l'un des parachutistes est blessé par une rafale de mitraillette, alors qu'il traversait un endroit découvert. Nous arrivons à temps pour voir la position exacte des fuyards et contactons les T6 en attente.
- " Mangouste de Pastaga vert, vais marquer zone de repli des salopards ".
Je m'éloigne du point à baliser et y reviens à basse altitude. Mon observateur est prêt à balancer une grenade incendiaire dès que je survolerai le point en question. Notre incendiaire tombe très près du point à marquer. Nous indiquons aux T6 la correction nécessaire pour qu'ils fassent mouche. Nous dégageons et prenons de l'altitude pour leur laisser place libre. Je reste dans le secteur pour pouvoir rapidement aller voir si ce tir a porté. Dès que je vois le dernier T6 commencer sa ressource, je réduis mon moteur pour redescendre sur le point. J'y arrive à vitesse réduite pour donner à mon observateur le temps de voir ce qu'il en est. L'observateur: "T6 de Pastaga vert - ne pouvons signaler résultat, cause fumée ".

L'être au sol se déplace maintenant rapidement et voit trois H LL au tapis. II me dit avoir récupéré une arme automatique. Sans doute celle avec laquelle nous nous sommes faits tirer, tout à l'heure, sans être touchés. Un hélicoptère équipé pour les évacuations sanitaires est demandé pour ramasser deux blessés de la 3e compagnie.

L'alouette prévue se trouve en Stand By à peu de distance. Nous indiquons au pilote de cet appareilla clairière la plus proche, où il puisse se poser et ramasser les deux blessés. Le sol est en pente et pendant que les deux hommes sont hissés sur les civières, de chaque côté, le pilote maintient son appareil en vol stationnaire avec seulement un patin posé au sol. Dans notre for intérieur, nous tirons un coup de chapeau au pilote en question, car le chargement frôle l'acrobatie (il s'agit de l'adjudant-chef Paillard) à qui il reste un fond d'accent roumain.

Nous reprenons de l'altitude et entendons la 2e compagnie nous appeler:
E.S. - Pastaga vert de Loup 26 à environ 100 mètres à l'ouest de votre position actuelle. Nous venons d'accrocher. Vous passons les coordonnées où supposons plusieurs H LL qui viennent de se replier avec une arme automatique.
Les supposons en Sierra Tango 13. Envoyons du monde. Pouvez-vous repérer, et marquer position de cette arme? "
L'observateur ~ oo Bien compris Loup 26. Allons essayer la situer ".
Au premier passage, nous pouvons tout voir car les HLL se replient et se tiennent à découvert. Les T6, aussitôt alertés, arrivent à temps pour nettoyer ce secteur. La Compagnie peut alors rapidement progresser et arriver à peu de distance d'un second gourbi. Nous l'avons survolé à plusieurs reprises et n'y avons rien vu. Ce qui nous porte à croire que ses habitants viennent de fuir, c'est que l'on voit encore de petites fumées. Un élément léger fouille le gourbi et n'y trouve rien. Le colonel rappelle alors tous ses enfants pour que l'endroit soit minutieusement vérifié. Je reprends un peu d'altitude pour permettre à mon observateur de rester à l'écoute radio.
Nous en profitons, le lieutenant Heitz et moi, pour nous relâcher un peu. Comme presque tous ces virages se font à gauche, j'ai une crampe dans la cuisse de ce côté. Nous sommes mouillés de transpiration.

En Stand By, nous suivons l'évolution au sol. Dans le premier gourbi, qui est presque complètement calciné, ils ont trouvé le H LL tué au début de l'opération. Un 3e gourbi est nettoyé. Reste une Mechta. Presque tout le régiment prendra part au nettoyage, car le colonel pense que tous les fuyards restants s'y sont regroupés. Nous recevons alors pour mission de surveiller un oued bordant cette place. Il est légèrement en contrebas et masqué par le feuillage des arbres. Il ne serait pas étonnant que ce soit le point de fuite éventuel. Le groupe qui en est le plus approché est arrêté par un tir court mais important.
Nous sommes aussitôt contactés. L'ennemi cherche à couvrir les fuyards et l'on demande à mon observateur de regarder le côté opposé à celui de l'attaque. Nous effectuons des passages successifs et apercevons les tireurs ennemis. Un pirate vient d'arriver et enflamme la Metcha. Ceux qui s'y trouvent ne peuvent que se dévoiler par une fuite rapide. Ils se sauvent dans le secteur que nous surveillons, se réfugient dans une grotte que mon observateur balise aussitôt. Au moment où je passe, un gong sonore se fait entendre dans l'appareil.
E.S. : L' Etre au sol pour indiquer la section avec qui l'on travaille.
Le bruit nous en parvient malgré les écouteurs qui nous séparent de l'extérieur. Bien que je n'aie jamais été touché, je sais ce que ce bruit veut dire; nous en avons beaucoup parlé entre pilotes.
Je prends aussitôt de l'altitude pour pouvoir avoir le temps de réagir si une partie vitale du BPL se trouvait touchée. J'avais hâte de voir ce qui en était. Mon avion vole toujours correctement, donc ce n'est en principe pas méchant. Mon observateur qui, au cours d'autres vols, s'était déjà fait toucher, découvre avant moi le point suspect et me dit par radio :
" Regardez l'aile gauche, elle est trouée à hauteur de la cocarde. Nous sommes tombés sur un Fel qui nous a pris pour une cible

Le réservoir d'essence se trouvant plus à l'intérieur de l'aile n'est donc pas troué. Nous contactons le sol pour leur signaler la chose. Ils nous répondent que nous pouvons rentrer car l'opération active se trouve sur sa fin, que maintenant il ne reste plus à faire que du nettoyage, et je mets le cap sur notre base.

Le retour à la "maison" se fait à basse altitude. Je pense n'avoir été touché qu'une fois et d'une façon que nous appelons le trou cadeau. Mais, peut-être aussi, me suis-je fait percer à d'autres emplacements de l'avion que je ne vois pas encore.
J'arrive à cinq minutes de vol de notre base, expliquant ma situation, je demande priorité à l'atterrissage.
- " Pastaga 23, N° 1 à l'atterrissage. Etes-vous gravement touché ? "
- " Pastaga 23, négatif! Je pense n'avoir qu'un impact dans l'aile gauche ".

Et l'atterrissage se passe bien. Il vaut mieux le poser délicatement et comme un seigneur le Cessna L 19, car avec son train fait de deux lames d'acier très élastiques, à la moindre brutalité il rebondit vers le ciel, comme pour exprimer sa rogne. Une fois au sol, nous pouvons constater que nous avions aussi un trou à l'empennage.
Jusqu'à maintenant, tout s'était bien terminé.

La suite au bar de notre escadrille fut beaucoup plus agitée, car mon observateur et moi-même voulions noyer cela, accompagnés de tous les navigants de l'escadrille.
Le whisky et l'anisette furent rapidement maître de tous nos soucis immédiats, le plus inquiet de la soirée ne fut plus que le barman qui, voyant casser ses verres à une rapidité déconcertante, songeait à mettre en usage les gobelets en aluminium.

Collectif des Guelmois site Internet GUELMA-FRANCE