EXTRAIT DU LIVRE DE KAZOUINI
Intitulé Adjaïb el Makhlonkat

MERVEILLES DE LA CRÉATION- MONOGRAPHIE DU LION

Lion de la Maouna

        Le lion est le plus fort, le plus audacieux et le plus redoutable de tous les animaux ; il n'existe pas dans la création entière un être qui présente un aspect plus terrible.
        Dieu lui a donné en partage une tête énorme, une face arrondie, des mâchoires larges, des ongles aussi aigus que ses dents; des avant-bras musculeux, un poitrail développé et un train de derrière dégagé. Sa voix est d'une puissance étonnante.
Nul animal ne lui peut résister ni l'attaquer en face.
On prétend qu'il ne mange jamais du produit de la chasse des autres bêtes féroces. Quand il tombe sur une proie, il en dévore le cœur et abandonne le reste. Il est trop noble et trop fier pour revenir apaiser sa faim sur une victime de la veille.
Il aime également le chant de l'homme et le son des instruments de musique. La nuit, s'il aperçoit une lumière, il marche tout droit vers l'endroit où elle brille. Alors sa colère semble s'apaiser et ses mouvements deviennent moins brusques.

           1. Comme le précédent, contient plus d'erreurs que de vérités, on a remarqué qu'il ne fait aucun mal aux personnes qui s'humilient et se prosternent devant lui. Aussitôt qu'il est repu de chair, il va chercher du sel, comme pour faciliter sa digestion. Il y en a qui affirment que lorsqu'il se sent malade il mange un singe pour se guérir. Le lion a toujours le lièvre ; c'est pour cela que les Arabes désignent les lièvres par les mots d'ad-cl-açad, le mal du lion. Lorsque cet animal a la patte traversée par une flèche, il mange du glaïeul pour faire tomber le projectile de sa blessure : mais il est le seul auquel ce remède réussisse.
Souvent une écorchure ou un ulcère causent sa mort, tant il lui est difficile de chasser les mouches qui s'y attachent et y portent le germe de la corruption. La vue d'un coq blanc, le bruit d'une tasse que l'on frappe, sont capables de faire sauver le lion. Son rugissement a quoique chose de si épouvantable qu'il met en fuite tous les animaux, excepté l'âne, dont la frayeur paralyse les membres. Mais en chasse il prend la précaution de retenir sa voix. Avant de mettre bas, la lionne choisit un terrain humide de peur que les fourmis ne fassent mourir ses petits en s'introduisant dans leurs organes.
Quelquefois les lionceaux écorchent les mamelles de leur mère à coups d'ongles, ce qui détermine chez elle une maladie grave, dont le lion ne la guérit qu'en lui faisant manger des caméléons, c'est qu'en allant chasser loin de ses petits, la lionne a la prudence d'effacer la trace de ses pas. afin d'empêcher qu'on ne reconnaisse la direction de son repaire. Voici comment le lion aguerrit son petit dans les courses qu'ils font ensemble : Si le jeune animal tressaille en entendant une voix ou un cri, il l'attire et lui décharge dans l'oreille un tonnerre de rugissements. Nulle bête dans la nature n'exhale de sa gueule une odeur aussi fétide que le lion.
Dans l'obscurité, ses yeux font l'effet de deux charbons ardents. Sous ce rapport, il ressemble au tigre, au chat et à la vipère. Il perd son courage en présence d'une outre gonflée. S'il faut en croire certains récits, il y a des lions qui s'approchent la nuit jusqu'au bord de la mer ou d'un fleuve et vont guetter les matelots, après s'être tapis, le ventre à terre et les yeux presque fermés, derrière un rocher ou un arbre servant à fixer les amarres des embarcations. Comme la pêche commence avant le jour, il faut nécessairement qu'un homme descende à terre et vienne dans l'obscurité détacher les cordages : c'est alors qu'ils s'élancent sur lui et le dévorent.

PROPRIÉTÉS ET USAGES DES DIFFÉRENTES PARTIES DE CET ANIMAL

Pour guérir un membre affecté de tremblement nerveux, il suffit de le frictionner avec un onguent composé de cervelle de lion et d'huile rance. Si vous voulez épargner à un enfant les douleurs de la dentition, suspendez-lui au cou une dent de lion. Le fiel de lion, pris à l'état de breuvage, donne à l'homme du courage, de la hardiesse et de l'intrépidité; c'est aussi un remède contre le mal caduc et la perte des cheveux ; on peut, en s'en frottant les paupières.

APPENDICE

Le livre qu'on vient de lire est consacré tout entier à des récits de chasse plus ou moins dramatiques ; mais peut-être ces récits donneront-ils à quelques-uns de mes lecteurs le désir de visiter l'Algérie, et ceux-là me sauront gré de leur apprendre comment il faut voyager dans ce beau pays. C'est ce qui me décide à insérer, sous le titre d'Appendice, mon Guide algérien dans cette nouvelle édition.
Depuis un an l'Algérie a été visitée par un grand nombre de gentilshommes étrangers, dont quelques-uns étaient accompagnés de leurs familles; c'est en voyant ces voyageurs faire fausse route que nous avons eu la pensée d'écrire pour ceux qui viendront à l'avenir. Les touristes ont l'habitude, bien naturelle, en descendant sur les côtes d'Afrique, de suivre les routes que nous avons tracées dans l'Intérieur. Que voient-ils en parcourant ces routes du littoral au désert? Des villes ou des garnisons qui servent de port, et quelques villages ou caravansérails. Que ne voient-ils pas en suivant ces routes? Tout ce qui est en dehors, c'est-à-dire le pays qu'ils sont venus visiter. La preuve de ce que nous avançons est facile à acquérir en consultant une carte.

La longueur de l'Algérie est de plus de deux cents lieues en ligne droite ; la largeur du littoral à l'entrée du désert est, en moyenne, de soixante lieues. Or, nous n'avons pour traverser toute cette étendue de terres que trois grandes voies de communication allant du nord au sud. Ces voies partent, à l'ouest, d'Oran au centre d'Alger; et à l'est, de Stora ou Philippeville.
La distance entre ces deux derniers points est de plus de cent lieues. Tout le pays en dehors de ces lignes échappe nécessairement à l'œil du voyageur, et c'est ce qui explique pourquoi l'Algérie est si peu connue, non-seulement parles touristes, mais encore par les Français qui l'habitent depuis vingt ans. Maintenant, si vous voyagez pour visiter ce pays, veuillez me suivre et vous reviendrez satisfaits. Embarquez-vous à Marseille dans les premiers jours de mars, et rendez-vous d'abord à Oran. Ne perdez pas votre temps dans cette province, où il n'y a de curieux que sa capitale et Tlemcen.

La route du désert est là qui vous tente ; mais il faut résister pour le voir ailleurs bien plus beau, bien plus grandiose. Ne donnez pas plus de huit jours à ce voyage, et de Tlemcen gagnez Miliana en ligne droite. De là nous vous recommanderons de visiter Médéah, les gorges de la Chiffah, Blidah, et Alger
Vous avez vu des lors la moitié de l'Algérie, mais la partie qui, bien que la plus peuplée d'Européens, est la plus pauvre et la plus malsaine. Peur tout le monde c'est là l'Algérie ; mais pour nous, qui avons vu et parcouru toutes les plaines, toutes les montagnes de ces vastes contrées, pour nous, l'Algérie est la contrée où les Romains avaient assis leur domination, où ils avaient bâti des villes immenses, établi des voies de communication nombreuses entre les points innombrables qu'ils occupaient; cette contrée où ils avaient leurs fermes, leurs colonies, leurs palais, leurs maisons de bains et de plaisance ; enfin cette contrée où la Mauritanie étalait les richesses dont Rome se montrait si fière et si jalouse. Ces éléments de richesses existent toujours, seulement, ils sont entre les mains des barbares. Je vous recommande Bonifie comme point de débarquement en partant d'Alger, à moins qu'il vous soit possible de faire le voyage par terre, ce que je vous conseille en ce cas. Vous verrez- là un magnifique pays en passant à Delhys et sur toute la route jusqu'à Bougie.

De Bougie, dirigez-vous au sud vers Sétif, en traversant la Kabylie. Le pays est sûr, la route bonne et des plus pittoresques. De Sétif, marchez encore au sud droit sur el Kantara. C'est ce qu'est le grand Atlas servant de rideau à l'immensité qu'on appelle désert. Arrêtez-vous un instant avant de passer le pont jeté par les Romains sur le torrent qui coule à vos pieds. Si vous êtes à cheval, mettez pied à terre. Pour bien voir, pour bien sentir les beautés de la nature, il faut être libre de toute préoccupation, de tout autre sujet d'attention. Regardez derrière vous et autour de vous ce pays brûlé par le soleil, au-dessus de vos têtes ces pics menaçants, puis traversez le pont et arrêtez-vous. Voilà el Kentara, la première oasis et votre gite d'étape. Le lendemain, continuez vers le sud et allez a Biskra. Vous êtes au désert, dans les sables, sous les palmiers, au milieu de populations dont les coutumes et le type diffèrent essentiellement de celles que vous avez vues jusqu'alors.
Les premières étaient des vaincus, celles-ci sont les vrais Arabes, les conquérants. Ne confondez pas les habitants des oasis avec ceux dont je vous parle : ceux-là sont un peuple efféminé, maladif et sans caractère. Sortez dans la plaine et visitez la smala du Cheik el Arab, de Boulakrès : là vous verrez de beaux types d'hommes et de femmes de pur sang. Je vous signalerai comme type de beauté arabe et de distinction Mohamed Seghir, kaïd de Biskra, et Boulakrès Ben guenah, son cousin : c'est la grande noblesse du pays. Ne prolongez pas votre séjour dans ce lieu que vous pourriez prendre pour le paradis terrestre ; car il vous reste à voir de plus belles contrées. Revenez vers le nord à Batnah, en passant par el Kantara: visitez les ruines de Lambèse, montez au bois des cèdres et avancez-vous dans le grand Atlas, que je vous engage à suivre jusqu'à Kenchela.
A une demi-lieue à l'ouest de ce point, voyez la vallée d'Ourten : c'est le pays des lions et leur tombeau. Les Romains avaient là un établissement de bains. Le mûrier qui est à la tête de la vallée a vu sous son ombre cinq lions venant de mordre la poussière dans les ravins d'alentour. Je vous recommande ce campement si vous désirez entendre la voix du maître.

Maintenant tournez vos yeux vers le nord et marchez sur Constantine en passant par Foum el Hamia , Fesguïa et la vallée du Bou-Merzoug. A Constantine, voyez le ravin de l'intérieur du parc d'artillerie où, à gauche de la poudrière, vous remarquerez ie rocher d'où les Arabes d'autrefois jetaient les femmes adultères.
Il y en a beaucoup moins aujourd'hui. Ne restez pas à Constantine : c'est le pays du spleen. Allez à inclina en suivant la route qui passe par Hammani-Scoutin; visitez les eaux chaudes, traversez la Seybouse au pied des murs de Medjez Amar, et gagne Guelma en vous arrêtant un jour dans la Mahounah; les versants de cette montagne sont très pittoresques.
Si vous prenez à Hammam-Scoutin un Arabe du pays, il vous conduira chez les ( ?), où je vous engage à passer une journée. Vous pourrez descendre à Guelma en prenant soit par Serdj el Haouda, soit par la vallée. De Guelma, pour vous rendre à Bône, descendez le cours de la Seybouse, en côtoyant les belles montagnes des Beni-Salah.

Bône, c'est une petite bonbonnière dont le séjour est charmant pendant la saison d'hiver. Voulez-vous un beau coup ? montez à l'Edough et admirez les magnificences qui vous entourent.
Pendant les plus grandes chaleurs de l'été, il fait plus frais qu'en Ecosse : l'air y est pur, l'eau excellente. Si vous n'avez pas de projet pour la saison d'été, je vous recommande l'Edough comme station. Le moment n'est pas éloigné où une société d'élite viendra passer là les chaleurs de l'été, et à Bône les rigueurs de l'hiver. La beauté du pays, la bonté des routes, l'absence de la poussière l'été, de la boue d'hiver, l'abondance de toutes choses et un climat privilégié doivent attirer à Bône les familles qui cherchent le bien-être en voyageant. Le sportsman trouvera là des richesses inépuisables aux portes de la ville, pendant l'hiver, et dans les gorges de l'Èdough pendant l'été.

C'est le pays de la chasse par excellence; aussi est-ce là que notre société de chasseurs fait ses déplacements annuels. Comme vous ne pouvez pas rester indéfiniment à Bône et que vous n'avez pas tout vu, je vous invite à vous rendre à la Cale, par mer; à visiter les bois et les lacs des environs et à revenir par terre ; puis, afin de bien quitter le sol algérien, c'est-à-dire avec le désir de le revoir, vous ferez bien de prendre la route du lac Fedzara, de passer par Jemmapes et de venir vous embarquer à Philippeville ou Stora.
Cette route est, je vous assure, charmante à parcourir. Si, étant à Philippeville, vous avez un jour dont vous puissiez disposer, une promenade à travers bois jusqu'à Colone peut que vous être agréable, Voilà le meilleur itinéraire pour bien voir et bien connaître l'Algérie. En le suivant, le touriste l'aura parcourue sans fatigue et avec plaisir; le chasseur en reviendra chargé de dépouilles ; le, capitaliste et le colon y auront connu des sources de richesses dont certes ils ne se doutaient pas.

En effet, cette terre d'Afrique, si peu connue, si riche de ses propres productions, peut voir chez elle prospérer toutes celles que Dieu a divisées sur la surface du globe : il suffit, pour atteindre ce but, de distinguer la nature du sol et d'étudier la différence de température, en prenant pour base l'altitude au-dessus du niveau de la mer.

Sur le littoral, les Européens cultivent avec succès le tabac, le coton, le mûrier, la vigne, l'olivier, tous les arbres fruitiers, le lin, le chanvre, le maïs et les prairies artificielles sans le secours de l'eau.
Dans l'intérieur, ces mêmes produits réussissent également, mais au moyen des irrigations. Les céréales, et notamment le blé, semblent croître là comme dans leur mère patrie. Ce qu'il y a de remarquable, en Algérie, c'est la vigueur de la végétation. Les fruits sont magnifiques. La vigne y produit dès la première année de sa plantation, et au bout de trois ans les raisins sont deux fois aussi volumineux qu'en France ; le vin y est excellent et d'une couleur très agréable. Les races d'animaux sont généralement plus petites que celles d'Europe, mais elles sont bien conformées, très-rustiques surtout et susceptibles d'amélioration. La quantité de bétail est innombrable quoique les Arabes en perdent cinq cent mille têtes tous les ans. Ces barbares laissent leurs troupeaux chercher au hasard leur nourriture, sans s'inquiéter des saisons où ils ne trouvent rien. De là ces mortalités immenses qui affligeraient des Européens, mais que les Arabes acceptent sans sourciller.

En résumé, les terres en Algérie sont généralement fertiles, propres à toutes les cultures, et à un prix qui ne dépasse pas, en moyenne, le prix de location dans les autres pays. A cause de la modicité du prix des terres, de l'ignorance des colons en fait de colonisation, et de l'incurie des Arabes pour leurs cultures et leurs troupeaux, il y a là des éléments de grandes fortunes pour les capitalistes et les agriculteurs intelligents.
D'après notre propre expérience, une ferme exploitée convenablement rapporte au propriétaire le quart du capital, c'est-à-dire vingt cinq pour cent. L'élèvage du bétail donne des bénéfices encore plus considérables. Nous connaissons des Arabes, moins paresseux que leurs coreligionnaires, qui gagnent, en élevant du bétail, cinquante pour cent sur le capital qu'ils emploient.
Il est pénible de voir autant de richesses ainsi gaspillées, autant de belles terres délaissées ou si mal cultivées, quand, en Europe, les capitaux rapportent si peu ainsi que le sol. Nous engageons vivement les gentilshommes qui aiment l'agriculture ou l'élevage du cheval et du bétail à prendre des intérêts en Algérie. Ils ne tarderont pas à voir tous les avantages qu'offre ce pays, et en peu de temps, ils auront, nous leur en donnons l'assurance, doublé leurs capitaux.

Nous voudrions aussi voir s'établir ici ces jeunes gens de famille qui s'en vont en Australie. A trois journées de leur patrie, ils obtiendraient plus tôt et plus sûrement ce qu'ils vont chercher si loin de leur pays et de leurs familles.
Enfin, nous formons des vœux pour que les grands seigneurs de l'Angleterre donnent l'exemple en achetant soit à l'État, soit aux propriétaires, de vastes domaines pour les faire exploiter directement. Pour le prix de cent acres de terre en Angleterre, ils en auront trois ou quatre mille ici, rapportant au moins le quart du capital ; de plus, avec les terres il ne tiendra qu'à eux de garder les populations indigènes qui les cultivaient précédemment, et seront non seulement des ouvriers peu coûteux, mais encore des serviteurs pleins de respect et d'obéissance pour leurs maîtres.
Nous serons volontiers le guide et le conseil des personnes qui désireront des renseignements directs et plus détaillés sur le pays dont nous n'avons fait que tracer une esquisse. Nous croyons devoir informer ceux de nos lecteurs qui désirent connaître l'Algérie à tous les points de vue, que nous venons de publier chez Dentu, au Palais-Royal, 13, galerie d'Orléans, un nouvel ouvrage illustré, ayant pour titre l'Afrique du Nord, dont les matières se composent de onze chapitres traitant: de l'histoire, de l'aspect physique, des populations, de l'armée, de l'administration, de la colonisation, du Maroc et des chasses.
Paris,le 1er septembre 1862.
JULES GÉRARD

Site Internet GUELMA-FRANCE