LA VIE INTIME
DES TRIBUS DANS LA MAHOUNA

(djebel situé dans la région de Guelma)
25 mars 1880

M. ABDELLAH

Ancien élève de Saint Cyr, ancien officier du 1er régiment de spahis

On a amplement moissonné avant moi dans ce champ d'observations, et depuis la conquête certains écrivains de mérite, généraux, magistrats, anciens officiers des affaires arabe, ont dit, sur ce sujet, des choses fort intéressantes, fruits d'études consciencieuses et d'une longue expérience.
Je demanderai néanmoins la permission d'esquisser, après eux, un modeste essai dans lequel, à défaut de talent, on pourra peut-être trouver quelques aperçus originaux.

Le côté poétique de la vie arabe ne gagnera sans doute pas au contact de mon pinceau; mais puisque le réalisme est à la mode, c'est le cas, ou jamais, de l'appliquer en m'adressant à des lecteurs désireux d'aller au fond des choses. Et, d'ailleurs, si le fossé qui sépare encore les deux races peut être comblé, n'est-ce point à la seule condition de déchirer les voiles de convention pour voir les gens, non comme on aimerait à se les figurer, mais tels qu'ils sont?
Donc et pour entrer de suite en matière, disons bien vite que le mirage pompeux de la fantasia, des fières chevauchées, la légende du fils avide de combats et de liberté, ne sont ! hélas que des décors d'opéra, une légende comme tant d'autres légendes, du désert avide de combats et de liberté ne sont, hélas ! que des décors d'opéra, une légende comme toutes les légendes.

Rien de plus monotone, de plus vide et de moins attrayant que la vie indigène dans les tribus.
L'arabe a deux courtes saisons dans le travail : les labours et la récolte. Ne connaissant pas d'autres cultures que celle des céréales, et la sécheresse du sol ne lui permettant pas, la plupart du temps de faire autre chose, il en résulte que les saisons intermédiaires sont pour lui d'une longueur désespérante

Jusqu'à l'âge d'homme, il garde les troupeaux genre d'occupation qui a bien pu contribuer, en d'autres siècles, à former de grands musiciens comme Apollon, des bardes inspirés comme Tytire, et plus tard fournir un ou deux maitres à l'école Italienne du moyen âge, mais qui, le plus ordinairement, on voudra bien le reconnaitre mène tout droit à l'abrutissement et à l'amour du farniente .
Ce n'est pas que l'indigène soit paresseux par nature, ni foncièrement ennemi du travail; on s'exposerait à tomber dans une grave erreur on annonçant cette affirmation comme chose acquise. Loin de là, l'arabe est au contraire, capable des efforts les plus énergiques, dans les plus rudes travaux dans des conditions où d'autres autres mains-d'œuvre seraient impuissantes ; les exemples cités à l'appui sont ici même, sous nos yeux, à la portée de tous.

Mais il est parfaitement vrai, en fin de compte, qu'il travaille peu, pour la raison toute simple que son champ d'activité est forcément limité, ainsi que nous le disions plus haut.
La masse du peuple se compose de cultivateurs et de bergers. En dehors de cela une très petite classe d'artisans suffit aux besoins de la société, telle qu'elle est constituée depuis des siècles.
Le " Tahar " ou " Khetam "; opère les circoncisions à domicile ; il cumule parfois l'emploi de vétérinaire. Le " Djellas ", ou meunier à gages, le " Haddad ", le forgeron, et le " Retab " gardien de silos ; représentés par quelques individualités très clairsemées et se transmettant ses fonctions comme une sorte d'héritage de famille, forment tout le contingent des gens de métier.

Quant nous aurons transités de patriarcat en civilisation, pour employer l'expression de l'un de nos penseurs du siècle, c'est-à-dire quand la propriété individuelle sera constituée, et quand le peuplement européen sera devenu plus dense, l'un des plus grands avantages que mes coreligionnaire puisse en recueillir sera, sans contredit, celui de pouvoir se procurer un travail régulier, permanent, profitable à la fois à leur bourse et à leur instruction agricole et industrielle.
D'ici là, je le répète, les 19 vingtièmes d'entre eux sont condamnés à se tourner les pouces pendant six mois de l'année, et à rechercher avidement les occasions les plus futiles propres à secouer un peu leur incurable ennui.

Dans cet état de choses, vieux de plusieurs siècles, sont nés certains usages, certaines coutumes et traditions, formant, sinon le beau côté, du moins le vrai côté de la vie arabe.
Nous allons les passer en revue en courant de la plume et à mesure qu'ils se présenteront à mon souvenir.

La distraction la moins poétique, sinon la plus sérieuse, et, sans contredit, la perspective d'un bon repas, soit dit sans la moindre intention de contester la réputation de sobriété, du reste fort méritée, des gens de la tente
Et, dans le fait, rien de plus merveilleux de plus réel en même tant que cette double faculté d'abstinence et de gloutonnerie.

Nombreux sont les incidents servent de prétexte au festin de tout genre. Ce qui se représente le plus souvent sont les suivants :
- Arrivée dans la tribu d'un personnage officiel, ou même d'un individu touchant de près ou de loin à l'autorité.
- Mariage d'un ami ou d'un simple connaissance.
- Naissance d'un garçon.
- Circoncision d'un enfant.
- Décès d'un propriétaire, maître de tente, venant de se produire dans le douar, alors même que le défunt est étranger.

Avec un pareil défilé on est à peu près sûr d'avoir du "Mouton sur la planche".
Voici maintenant comment les choses se passent dans les cérémonies que je viens d'énumérer.

Parmi ceux qui prennent part au festin, les uns sont des invités directs, les autres, en plus grande quantité, viennent de leur mouvement. Au nombre de ces derniers, il en est, dont le devoir est de ne jamais perdre semblable occasion :
Ce sont les baïouâas( espions, compères des voleurs...), dont j'ai déjà entretenu mes lecteurs dans un précédent chapitre, les loustics, conteur d'histoires et faiseurs de beaux discours propres à intéresser à recréer les hôtes de haute lignée, et enfin quelques derviches ou bouhali, tout cela sans y être convié autrement, peuvent s'accroupir à côté des plus gros bonnets autour du même plat.

Un amphitryon qui se pique de savoir-vivre, n'oublie jamais de se faire servir un rein entier de mouton flanqué de toutes les côtes encore jointes. Si le nombre des convives l'exige, on les divise en deux groupes, et tandis que les uns les plus hauts placés se partagent le rein, les autres les côtes.

Un mouton est généralement découpé en 40 parts, lorsqu'il sert à traiter des gens de condition, et 60 dans tous les autres cas.

Ces nobles " coups de gueule ", comme dirait Rabelais, prêtent souvent matière à de tristes réflexions. Ainsi, la plupart du temps, tout le monde, parmi la foule des traînards, les désœuvrés, des pique-assiettes attirés par une cérémonie, trouvent à accrocher quelque chose, tout le monde, excepté les femmes et les enfants de la tente régale.
Les pauvres gens, (les pauvres bêtes", allais-je dire) sont à la peine, mais non au plaisir.
Le fumet de la cuisine doit leur suffire, car au moment où ils convoitent de l'œil des reliefs du festin, une main soigneusement ce hâte de les faire disparaître ; le deïra, l'homme de confiance du noble voyageur, ne laisse rien traîner ; il pense que la route est longue et qu'on ne saurait trop prendre de précautions.
Aussi quelle jubilation quand un incident fortuit oblige la troupe à plier bagage à l'improviste et à négliger les menus détails. Et si, par hasard, le rôti n'a pas encore été entamé, quelles bénédictions n'emportent pas ceux qu'on vouait interieurment aux gémonies un instant plutôt, le sourire sur les lèvres.

Dans un autre ordre d'idées, disons ici qu'il est facile de distinguer le rang des personnages en face desquelles on se trouve, par la façon dont se pratiquent les ablutions, avant et après le repas. Tandis que les gens de marque procèdent séparément à ce soin et font usage du savon, on apporte pour les autres un grand plat rempli d'eau, dans lesquelles toutes les mains barbotent, chacun repasse un peu de sa propre crasse aux voisins, par un procédé savant de lixiviation. Le plus souvent même, on se dispense de cette opération et, comme en face du rôti, c'est toujours le pouce, l'index et le majeur qui tiennent lieu d'instruments, les Européens, peu habitués à ces sortes d'agapes fraternelles, ont besoin de s'armer d'un certain courage pour faire bonne contenance.

Le café, à la fin du repas, est devenu obligatoire pour quiconque reçoit un homme de considération. Il y a à peine quelques années les riches seuls en conservaient chez eux, ceux surtout qui avaient fréquemment à faire aux Français ; mais aujourd'hui, l'usage en est tellement répandu, qui n'est pas rare d'en trouver dans le modeste gourbi des petits cultivateurs et même des simples khammès.

Chez les grands, comme chez les pauvres, c'est toujours le maître de la maison qui sert ses hôtes, il n'en fait d'exception que pour les diffas officielles. Alors même qu'elles ont eu lieu dans la demeure du simple particulier, c'est le Kébir du douars qui fait les honneurs ; le maître de la tente n'a d'autre charge que de fournir mets et de goûter le premier, pour écarter tout soupçon d'empoisonnement.
J'ai dit que les cérémonies funèbres étaient aussi l'occasion de repas plantureux ; cette coutume étant très attendu en Europe et les festins mortuaires ne différant pas des autres, je me bornerai à parler des obsèques elles-mêmes.

Les enterrements arabes offrent peut-être dans les formes extérieures un caractère démocratique plus prononcé que les votres ; il y a moins de différence entre le tombeau du pauvre fellah et, celle de son caïd, qu'entre le corbillard du pauvre de vos grandes villes et les pompes fastueuses de vos convois de première classe ; il existe entre les chefs indigènes plus de véritable égalité entre mort.
Cependant, il y a encore des distinctions qui se ressentent de la position sociale occupée par le défunt, la fedoua (prière) et la sadaka (aumône) ne sont point à la portée de tout le monde, et le prix en est assez élevé pour que de rares familles soient seules appelées à en user.

Les gens de grande tente se rendent aussi entre eux les honneurs auxquels la bienséance et la tradition ne permettent point de manquer. Ainsi, quand un chef indigène se trouve appelé à assister aux funérailles d'un coreligionnaire étranger à sa famille, il se fait accompagner d'un nombre de serviteurs proportionnés au rang du mort. Arrivés à deux ou 300 m de la maison mortuaire, l'escorte se couvre le visage avec leurs burnous et, se mettent à pousser de véritables hurlements, tandis que le maître se composant une figure de circonstance, témoigne de sa profonde douleur par une contraction des muscles du visage.
A ce moment, les plus proches parents du défunt viennent à la rencontre des arrivants, en pleurant et en criant encore plus fort. Ils aident le noble visiteur à mettre pied-à-terre, et s'efforçant de calmer son chagrin et celui de ses compagnons en essuyant les pleurs qui coulent de leurs yeux.
Ce déluge lacrymal, comme bien l'on pense et rarement de bon aloi, et la recette la plus ordinaire pour l'obtenir à point nommé se trouve sans peine au fond des tabatières. Il y a parfois des maladroits qui forcent un peu trop la dose et à qui il en cuit plus que de raison.

J'assistais un jour une pareille cérémonie : on signale l'arrivée d'un personnage ennemi mortel du défunt ; un des suivant du chef, désespérant sans doute d'arriver à feindre une douleur qu'il ne ressentait que fort médiocrement, c'était fourré une telle pincée de tabac(à priser) dans les yeux, que l'on mit une heure entière à tarir le ruisseau coulant le long de ses joues.
Les parents du mort si laissèrent si bien prendre, qu'une prompte réconciliation s'ensuivit entre les deux familles.

Quant aux pleureuses échevelées, suivant le corps, faisaient retentir l'air de leurs gémissements, et dont le nombre varie en raison de la richesse de la famille, c'est là une coutume qui se perd dans la nuit des temps et que peuvent revendiquer également les peuples de la vieille Europe. Chrétiens, juifs et musulmans l'ont tour à tour connue et pratiquée.

Chez un peuple polygame et pratiquant le divorce, si le mariage n'a point le même caractère de solennité qu'ailleurs, il offre du moins l'avantage de donner lieu à un grand nombre de fêtes, chaque indigène se mariant en moyenne quatre ou cinq fois dans sa vie.
La veille du jour fixé pour la célébration des noces, et dès le matin, deux matrones se mettent en route pour le douar de la fiancée ; elles sont escortées par le personnel nécessaire à la confection du couscouss et au service de table, car, dans la circonstance, il est de règle que les parents et les serviteurs de la jeune fille s'abstiennent de toute aide et témoignent même d'un certain mauvais vouloir à l'égard de leurs futurs alliés.
Vers le soir, 2,4 ou six autres femmes, suivant le rang du marié arrive avec le trousseau. Des cavaliers et des piétons les accompagnent, et c'est à ce moment même qu'a lieu le combat traditionnel entre les femmes du douar et les gens venus pour amener la jeune épouse.

Avant de permettre à ceux-ci de mettre pied-à-terre, il faut qu'un objet quelconque du trousseau est été introduit de vive force dans la tente. Le soin incombe généralement aux meilleurs cavaliers de l'escorte. Prenant du champ, notre stentor lance sa monture au galop de charge en tirant des coups de fusil, en brandissant son sabre pour effrayer les défenseurs du logis, et s'efforce, en passant à portée, d'y lancer un foulard ou un soulier de la mariée.
S'il réussit, le combat est terminé ; mais la plupart du temps les mesures sont si bien prises du côté des assiégés, les troupeaux sont si habilement groupés autour de la tente, que le plus hardi des cavaliers manque son coup et se voit obligé de gagner au large pour combiner un nouveau plan d'attaque. Rarement ils s'en tirent sans avoir reçu force d'horions de la part des commères et des jeunes filles.
J'ai vu de ces sortes d'assauts dégénérer en lutte sérieuse, et il est assez fréquent de voir de jeunes hommes robustes et des chevaux de prix estropiés à coups de pierres ou de bâtons.
Pourtant, il y a toujours une fin, et quand l'inexpérience des assaillants menace d'éterniser la comédie, on trouve invariablement quelques bonnes âmes dans le camp ennemi pour ouvrir la place.
La réunion opérée et la nuit venue, on mange le couscouss, de la viande bouillie fournie par le marié, dont les gens sont, en outre, tenu de faire les frais de tous les divertissements usités en pareil cas ; ils doivent payer de leur personne, danser, chanter, et raconter des histoires.

Pendant un entracte, on étale le trousseau ; puis on se met à la recherche de la fiancée, qui a eu le soin, dès la première apparition des étrangers, de s'enfuir à la sourdine.

Le problème n'est pas toujours facile à résoudre : tous les coins et recoins sont fouillés avec acharnement ; les perquisitions s'égarent souvent au loin pendant que la dulcinée est tout tranquillement chez une voisine compatissante en train de faire ses adieux au préféré de son cœur.
La scène se termine, grâce au versement d'un modeste tribut de six francs, c'est le tarif invariable, acquitté par les parents du marié.
La fiancée est amenée et une matrone, choisie parmi celles ayant été mariées qu'une fois, procède à sa toilette ; pendant ce temps, l'héroïne de la fête verse d'abondantes larmes, auxquelles sa mère ne manque pas de joindre les siennes ; souvent même elle oppose une vive résistance qui n'a rien de simuler.

Certains sceptiques prétendent que le regret du passé ou la crainte d'une épreuve imminente en soit la cause.
Il n'est pas nécessaire, selon moi, de se mettre en frais de malignité pour expliquer ses larmes et la répulsion naturelle d'une enfant à peine formée pour le maître inconnu qu'on va lui imposer, me semble presque toujours une raison bien suffisante.
Dès lors, le signal du départ est donné. Mais là encore, avant de se mettre en route, il faut subir de nouveaux obstacles, les gens du douar faisant mine de s'opposer à l'enlèvement.

Toutefois, la difficulté est vite tranchée par un autre don de six francs comme prix de la srima(mors, bride), puis, la mule montée par la jeune épouse est ornée, en guise de bride, de la ceinture destinée à celle-ci et qui servira pendant tout le chemin à guider l'animal. Durant ce trajet, et par une exception unique dans les mœurs indigènes, la jeune femme est tenue de satisfaire la curiosité des étrangers et de montrer son visage à quiconque en exprimera le désire.

Aux approches du douar du marié, un cortège de femmes se précipite au-devant des voyageurs et entoure l'épouse pour la conduire à sa demeure où sa belle-mère l'attend sur le seuil :

Ouvre la tente, chante le cœur, ô mère de l'époux, la joie vient te trouver.
Au ouvre la tente et embellis- là, car la maîtresse en vient prendre possession.

Avant de descendre, la jeune fille se frotte les mains de beurre, répand du blé autour d'elle, casse un œuf et jette les dates aux assistants, en signe de l'abondance que sa présence doit apporter dans la maison.
La journée se passe ensuite en courses de chevaux, en fantasia, en exercices dans lesquelles les jeunes hommes du douars et des environs font briller leur hardiesse et leur habilité.

Le soir on met le henné aux mariés. C'est sa mère ou sa proche parente qui doit le lui appliquer. Ses amis et les jeunes gens de son âge l'amènent en ayant soin de se cacher le visage et de présenter simultanément leurs mains.
La femme qui est chargée de procéder à cette cérémonie doit reconnaître le marié au milieu de la foule ; elle a besoin de beaucoup d'adresse pour éviter une méprise qui ne laisserait pas d'être onéreuse, puisqu'avant d'étendre la précieuse substance, il faut déposer dans la main qu'elle juge être la bonne, un bijou, une pièce d'argent et l'envelopper dans un des foulards de la mariée.
Or, il n'est pas toujours commode de distinguer entre 20 ou 25 biceps aussi halés, aussi calleux de nos fellahs, et l'opération dure assez longtemps.

Les Don Juan qui connaissent leur métier ne manquent pas d'en profiter pour glisser de doux propos d'amour à l'adresse de leurs belles et les beaux esprits pour faire des calembours.
Cependant l'heure solennelle est arrivée, et comme les tentes et les gourbis des indigènes ne se composent que d'une seule pièce, parents et amis vont tous en dehors continuer leurs réjouissances, pendant que les deux époux se rencontrent.

Le mari se fait quelquefois accompagner par son ami le plus cher, dont le rôle ne manque pas d'originalité. Armé d'un fusil ou d'un pistolet, c'est lui qui, quelques minutes plus tard, signale par un coup de feu, la joie du triomphe.

Parfois, au milieu du bruit de la poudre, on entend, hélas quelques pleurs et les gémissements de la pécheresse, sur qui pleuvent les coups et les injures de l'époux trompé.
Mais, dans l'un comme dans l'autre des cas, la noce n'en continue pas moins ; l'assistance fait de nouveaux éruptions dans l'intérieur et les ébats joyeux reprennent de plus belle.

C'est alors que certaines mères éprouvent de dures angoissent, quand elles ne sont pas absolument rassurée sur le résultat de la première entrevue qui vient d'avoir lieu.
Il en est qui, trop bien édifiées sur les désordres de leurs filles, n'osent pas affronter la honte du lendemain et inventent mille prétextes pour déléguer à leur place une proche parente.

Jadis, c'était là un cas de divorce, et on ne se faisait pas faute de l'invoquer ; mais le caractère des maris est devenu moins susceptible, et la plupart font maintenant contre mauvaise fortune bon cœur.

La dernière cérémonie des fêtes du mariage et celle de " la source ", le troisième jour, la jeune femme est conduite en grande pompe à la fontaine la plus voisine, et là, elle puise de l'eau dans ses mains pour en abreuver tous les assistants.
Cela fait, tout le monde se sépare, et la vie ordinaire reprend son cours habituel.

Quant aux Arabes, anciens conquérants du pays, soumis à leur tour par les Turcs, dont ils ont non seulement subi le joux, mais encore adopter maintes coutumes, ils donnent, en effet aux parents de la fiancée une somme d'argent, ayant le caractère d'un cadeau, le versement fait en échange de la livraison de leur fille, mais les libéralités du futur ne sont pas entièrement consacrées à cette affectation, ainsi qu'on va le voir, la totalité est divisée en trois parts ;
La première appelée Stak, sert à l'acquisition du trousseau et des bijoux et devient la propriété absolue de l'épouse ;
La deuxième, chart et qui est inscrite dans le contrat, retourne aux mains du mari si il y a divorce et entre ligne de compte en cas de décès ; elle n'est, du reste, que facultative et bien des gens s'en passent ;
La troisième seule, appelée, mouta est attribuée gracieusement aux parents de la mariée.

La présence d'un cadi est aujourd'hui exigée pour la validité des mariages. S'il s'agissait vraiment d'une loi d'orde public prises en vue de la régularisation de l'État civil de la population indigène, on pourrait y applaudir.
Mais il s'en faut qu'un tel but soit atteint, et la cupidité, l'ignorance de nos magistrats, font regretter à un arabe le temps encore peu éloigné où, pour contracter un mariage, il suffisait du consentement des parents, donné en présence d'un simple taleb et de quelques notables.
Cela, du moins, se faisait gratis, et c'était autant de gagné pour les pauvres gens.

Les fêtes matrimoniales étant les plus importantes, il était naturel de donner à leur description un certain développement. Nous glisserons plus rapidement sur d'autres qui ne se laissent cependant pas d'être chères au cœur de l'indigène.
Ainsi, par exemple, on sait que la naissance d'un garçon est toujours un sujet de joie dans la tente.
Le septième jour qui suit cet heureux événement est choisi pour faire éclater l'allégresse dont la famille est animée. Les parents de la jeune mère, ceux du mari, apportent chacun de leur côté un mouton égorgé et dépouillé, de la farine, du beurre.
Puis, tous les gens valides se livrent à des jeux de force et d'adresse, et les plus adroits se donnent pour tâche d'abattre aux frais de l'heureux père toutes les poules qu'ils rencontrent aux environs de la tente.

Quelques années plus tard, lorsque vint le moment de la circoncision de l'enfant, nouvelle fête, donnant lieu, celle-ci, à des cérémonies un peu plus compliquées.
L'opération elle-même est confiée aux soins d'un praticien qui en fait souvent profession et qu'on nomme TAHAR.

Les assistants suivent avec émotion les impressions et les mouvements du pauvre petit diable dont la douleur se manifeste de plus d'une façon. Si c'est la colère qui l'emporte, et s'ils regimbe contre son bourreau en lui lançant à la tête à œuf dur ou le morceau de viande cuite à portée de sa main, l'hilarité du spectateur s'exerce aux dépens du Tahar.
On se moque de sa déconvenue et on ne manque pas d'en déduire que l'enfant sera brave et hardi.
La membrane dont notre religion a jugé la conservation inutile est déposée dans un grand plat en bois rempli de terre apportée de la limite du champ le plus proche par un groupe de femmes du douar
. Le cortège va en chantant chercher cette terre est en marque la place par le dépôt d'une pièce d'argent ou d'un bijou de même métal ; l'opération terminée, on retourne, toujours en chantant, enfouir le précieux lambeau, sans oublier de retirer la pièce où le bijou indicateur. Malgré les investigations les plus patientes, j'avoue n'avoir jamais pu arriver à découvrir la signification de ces diverses cérémonies.

Je vais maintenant peut-être vous étonner en vous disant qu'il faut retrancher les grandes fantasias du nombre des distractions auxquelles se complaisent les Arabes. À part les courses qui s'improvisent entre amis et voisins, à l'occasion des mariages et des naissances, les grandes chevauchées officielles ne sont pour eux qu'un ennui, une lourde charge, une corvée, qu'ils ne voient pas revenir sans terreur.
Et, en effet, on ne se doute guère de ce qu'il en coûte à la plèbe pour fournir à son cher cheik ou à son caïd, une escorte de 100 à 200 goumiers propres à figurer dans une réunion d'apparat.
Il faut se cotiser à quatre ou cinq pour équiper un cavalier présentable ; l'un donne une bride, l'autre une selle, celui-ci fournit le cheval, celui-là emplit la musette d'orge, le dernier entasse dans la sacoche des provisions de bouche, et enfin on tire au sort pour décider à qui reviendra l'honneur d'aller se casser le cou brillamment
Une vraie fête, par exemple, qu'on peut se donner gratis, qui se renouvellent chaque semaine et tient une grande place dans la vie de l'indigène, c'est le bienheureux jour du souk

Les préparatifs qui se font la veille intéressent aussi bien les simples khammès que le riche cultivateur ou l'élégant désœuvré. Il faut vivre loin d'une ville et passer son existence sous la tente, à 20 ou 30 km de tout centre civilisé, pour se faire une idée de l'impatience avec laquelle on attend le moment de partir au marché.

Et la fièvre commerciale n'entre que pour bien peu de choses dans les préoccupations de nos voyageurs, car la plupart d'entre eux n'ont rien à vendre et ne songent pas davantage à acheter.
Mais le souk, c'est la foire aux nouvelles, c'est le lieu où on rencontre les amis, c'est enfin une grande journée qui ne se ressemble pas aux autres et qui pendant laquelle, on échappe à l'engourdissement physique et moral, de l'atmosphère habituelle au douar
On ne sera donc pas étonné, partant de ce qui précède, de voir le remue-ménage occasionné dans un campement par l'approche du jour de marché. Les questions se croisent et s'entrecroisent ; les projets se forment ; les déshérités du sort, ceux que des occupations impérieuses retiennent au logis se dépitent, et égrainent leur chapelet d'imprécations.
Parmi les autres, les plus cossus sortent du coffre sacramentel des vêtements à la mode, et ceux qui comme le sage, portent tout sur leur dos, s'en vont au ruisseau voisin laver leur chemise et leur burnous.
Quelques-uns même, par analogie avec la scène de l'équipement du cavalier, ne se font pas scrupule d'emprunter aux parents ou aux voisins, haïk plus fin, un burnous ou moins râpé, voire même des babouches.

Pour se faire voir au marché dans tous leurs avantages, rien ne leur coûte, ni prières, ni promesses, ni courbettes. Il semble que le soleil ne se lèvera pas assez tôt et qu'on n'arrivera jamais.
Les voilà pourtant, ces grands enfants. Que font-ils ? Suivez les, vous les verrez passer des heures entières à arrêter les gens qu'ils connaissent, à leur poser une foule de questions oiseuses, est à s'occuper surtout de choses qui semblent ne devoir les intéresser en rien.
La plupart du temps, ils ne dépenseront pas même un liard en 24 heures, car ils ont eu soin d'apporter dans le capuchon de leur burnous le morceau de galette nécessaire à leur nourriture. Si, par hasard, un ami a besoin de quatre sous de savon, ou d'une boîte d'allumettes, ils se réuniront à 10 ou 15 pour l'accompagner, et envahiront la maison du marchand, s'extasiant devant les merveilles de l'industrie rouennaise exposée chez les mozabites sous la forme de foulards multicolores, à deux francs la douzaine.
Il n'en faut pas davantage pour faire leur bonheur.

Mais, hélas ! Ce jour de liesse qui ne revient même pas périodiquement pour eux tous, cette éclaircie dans le ciel sombre de la vie contemplative, ne dure que quelques heures, et le lendemain on reprend le train monotone et abrutissant un instant interrompu.
Pour tuer le temps, quand il n'y a ni labours ni récolta à faire, les hommes se réunissent à quelque distance des tentes ou des gourbis, et là, se mettent à jouer à la kharbga (sorte de damiers improvisés dans le sol) ou à deviser entre-eux en médisant du prochain et en maudissant les chefs dont la providence les a affligés.

On suppose généralement que dans toutes les conversations indigènes, les Européens sont toujours vilipendés, honnis ou décriés. C'est encore là une erreur gratuite, et j'ai, au contraire, entendu maintes fois avec plaisir exposer chaleureusement leurs mérites, par des orateurs tout à fait désintéressés, qui ne me savaient pas au nombre de leurs auditeurs.

Le texte affiché comporte un certain nombre d'erreurs, de coquilles ou de fautes. En effet, le mode texte de ce document a été généré de façon automatique par un programme de reconnaissance optique de caractères (OCR), ou reconnaissance vocale. Je vous prie de m'en excuser et vous remercie pour votre compréhension,
le web-master Gilles Martinez

Suite prochainement

Site internet GUELMA-FRANCE