VOYAGE A TRAVERS L'ALGÉRIE
LA TRAVERSÉE
Paul Bourde 1851-1914
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Le mal de mer. - Déceptions. - Pas de vaste mer! Devant Alger. - Première vue de l'Algérie.

      La traversée est le gros ennui d'un voyage en Algérie. En trente-six heures on éprouve tous les dégoûts de la mer, et quand, le cœur raffermi, on en comprendrait les attraits, on débarque. J'ai payé mon tribut à la Méditerranée, qu'il me soit permis d'en médire à mon aise.

       

         A cinq heures du soir l'Ajaccio se détache du quai et sort doucement du port. Les membres de la caravane parlementaire et les personnes qui doivent les suivre se réunissent sur la dunette. Les secrètes appréhensions de chacun mettent promptement toutes les conversations sur le même sujet.
       On se demande : L'avez-vous? On parle des pastilles de Malte, de l'éther sur un morceau de sucre, de l'efficacité d'un solide repas, de la diète, de la manière de se tenir couché. Quelqu'un affirme qu'avec de la résolution on peut dompter le monstre. Je serais volontiers de cet avis. Que ne peut la volonté humaine? Le docteur du bord sourit à la dérobée d'un air goguenard. Mais le mouvement du navire est si insensible, que les visages prennent un air vainqueur et ont l'air de dire :
       Qui donc a entendu parler du nommé mal de mer? Nous doublons l'île de Pomègue, et le navire commence à se balancer d'une façon qui ramène l'inquiétude dans les groupes. Nous avions beaucoup admiré trois jeunes sœurs, chacune d'une beauté différente mais parfaite. Elles auraient pu jeter leur éventail par-dessus le bord, personne n'aurait hésité à plonger au fond de la mer pour le leur rapporter.
Tout d'un coup, le désordre se met parmi elles, et, tout en souriant encore, elles regagnent précipitamment leur cabine. C'est comme un signal : un passager se précipite aux bastingages et se penche avec un mouvement de curiosité qui ne semble pas naturel. Qu'est-ce donc? Hélas, ce n'était pas la curiosité. D'autres pâlissent et se sauvent.
       On dirait que la peste vient d'éclater à bord; les gens filent le long de l'escalier avec des mines effarées. Je ne résiste pas au mouvement général. Sauvons le prestige du journalisme ! Je disparais. Pendant qu'étendu sur ma couchette, je réfléchis tristement à l'impuissance de la volonté, un appel de cloche éclate au milieu de tant de désolation.
       C'est l'heure du dîner! Ceux qui n'y ont pas passé ne sauraient avoir une idée de ce qu'il y a d'ironie dans le fait de s'entendre inviter 1 manger quand on a le mal de mer. Les compagnies maritimes combinent du reste les heures du départ et des repas très ingénieusement pour vous rendre ce tourment plus sensible. Le lendemain, le temps est très-calme.
       On s'habitue au malaise. Après avoir visité le navire, je m'assieds à la proue pour jouir de la mer. J'apportais une imagination enthousiasmée par les lectures, une âme avide d'émotions: je m'isole, je m'abandonne à mes impressions, et je reste profondément surpris d'être aussi peu intéressé. Je cherche en vain ce vaste horizon de la mer dont on m'a tant parlé. Le navire ressemble exactement à un jouet posé sur une table sous un globe de verre : la table, c'est la mer d'un bleu intense, surface plane parfaitement ronde et qui n'a rien d'immense, j'en vois le bord, à quelques kilomètres devant moi, se découper avec une netteté géométrique sur le fond clair du ciel ; le globe, c'est le ciel d'un azur implacable dans lequel le soleil a un flamboiement toujours égal. Pas de vaste mer! Tout le paysage est fait de cette surface plane et de cette surface courbe, de ce bleu foncé et de ce bleu clair. Pas autre chose. C'est borné, c'est pauvre, c'est d'une affreuse monotonie.

       La seconde nuit est meilleure que la première. Vers quatre heures du matin, à je ne sais quel frémissement qui parcourt le navire, je sens que nous sommes en face d'Alger.
       Les indispositions s'oublient comme par enchantement, il n'y a plus de malades, tout le monde se lève et grimpe sur le pont.
       Un air tiède souffle de la terre d'Afrique, la mer est comme d'encre, une légère brume qui flotte au-dessus d'elle a des teintes de charbon, les traits du navire m'apparaissent très-noirs; on dirait du tout une marine au fusain un peu brouillée. Cependant le ciel est pur.
       En montant sur les banquettes, on aperçoit dans le lointain, sur la droite, des lumières semblables à un chapelet d'étoiles égrené au bord de ce qui serait l'horizon sans le brouillard du matin. C'est Alger. Tous les désirs qui ont si souvent tourné mes pensées vers l'Afrique me remontent au cœur, et je sens une indicible satisfaction à songer que je vais les satisfaire en partie.
       Le capitaine du navire, par condescendance pour les voyageurs qu'il transporte, a arrêté son bâtiment et attend le lever du soleil pour nous donner le spectacle fameux d'Alger étincelant de. blancheur sur sa colline.
       Les lumières tremblotent, pâlissent et s'éteignent, la bruine se dissout et tombe, le paysage émerge de la nuit et de la mer. D'abord des masses sombres, le Bouzareah à droite, les montagnes de l'Atlas au fond, les montagnes de la Kabylie à gauche, puis les grands détails apparaissent.
       Allons, voilà l'Afrique! Ce qui m'attire vers elle, ce n'est pas la vieille terre semée des débris des peuples et des grands souvenirs de l'histoire, ce n'est pas même le pays pittoresque où d'illustres peintres sont venus rajeunir la verve appauvrie des anciennes écoles. Ce n'est ni en archéologue, ni en artiste que je veux la voir, c'est en patriote. Notre siècle assiste à une nouvelle distribution des races sur le globe. Les races européennes s'emparent du monde; dans les régions où elles peuvent vivre et se reproduire, elles se substituent aux races indigènes pour exploiter les richesses du sol; dans les régions dont le climat leur est funeste, elles établissent ces exploitations indirectes dont l'Inde et Java nous offrent les exemples les plus intéressants. Un jour viendra où la terre tout entière leur appartiendra. Les Espagnols dans l'Amérique centrale et dans l'Amérique du Sud ; les Portugais dans l'Amérique du Sud, les Russes en Asie, les Anglo-Saxons dans l'Amérique du Nord, dans l'Afrique australe et en Australie, se sont appropriés d'immenses territoires où leurs descendants pourront se compter par cent millions d'hommes. Ces pays tardivement appelés à la civilisation revendiqueront dans le gouvernement du monde une part proportionnelle à leur nouvelle puissance ; l'aire où se débattent les destinées de l'humanité s'agrandira sans cesse, et la vieille Europe, habituée depuis vingt siècles à la prépondérance, devra reconnaître des égaux dans ces enfants dont elle aura peuplé la terre. Évolution grandiose qui commence sous nos yeux! Qu'adviendrait-il de la race française, si elle se désintéressait de cette formidable expansion?

        Restant stationnaire, tandis que les races voisines grandiraient en nombre et en influence, elle perdrait son rang parmi les peuples. Son histoire répéterait celle (le la `race grecque. Écrasée par la disproportion, annihilée par son infériorité numérique, n'ayant plus de force réelle, elle n'aurait plus de rôle, et il ne lui resterait qu'un souvenir : le droit à la reconnaissance éternelle des nations pour sa glorieuse collaboration à la civilisation universelle (1). Coupables ceux qui disent que nous (levons nous concentrer dans nos frontières, parce qu'ils nous condamnent à la décadence! Coupables ceux qui disent que nous ne savons pas coloniser, parce qu'ils nous vouent à la mort! Non, il faut que la France se fasse une part digne d'elle dans la conquête du monde, et je viens chercher sur cette terre, que j'aperçois à travers la brume du matin, la preuve que nos facultés sont d la hauteur de cette ambition. Je sais que je l'y trouverai, et j'en tressaille d'aise. En dépit des calomnies dont nous nous faisons nous-mêmes les propagateurs, nous colonisons aussi bien que d'autres. Je salue dans l'Algérie un gage de la durée de notre race et la plus rassurante des promesses pour l'avenir de notre pays. Cependant la brume tombe tout à fait, l'horizon s'empourpre au-dessus du cap Matifou, le soleil se lève, et ses premiers rayons frappent horizontalement les façades d'Alger. Tant de descriptions de la beauté du spectacle ont été essayées, et par les plus grands maîtres, que je n'ose y ajouter le récit de mes propres émotions. De toutes les comparaisons que j'y ai lues, la meilleure, à mon avis, est celle de la carrière de marbre. On dirait, en effet, une avalanche de blocs qui a glissé de la Kasbah, et s'est étalée sur la pente arrondie de la montagne, en un triangle dont la base ne s'est arrêtée qu'à la mer, Les cubes blancs des villas innombrables éparpillées à travers la verdure sur les coteaux de Mustapha, ajoutent à l'illusion. On imagine que les environs d'une carrière exploitée par des géants auraient cet aspect.
        Le lait est moins blanc que toutes ces habitations qu'on a sous les yeux, qu'elles soient dans la ville ou dans la campagne, et l'œil, habitué à l'enveloppe grise de nos édifices, en est délicieusement surpris.
Nous ne faisons que passer à Alger. La caravane parlementaire y venait chercher le gouverneur général, M. Albert Grévy, qui devait se rendre avec elle à Bône, où commençait réellement le voyage.
Le lendemain matin, nous nous rembarquons donc à bord d'un bâtiment de l'État, l'"Européen".
La vue des côtes que nous ne cessons de longer étonne beaucoup quelques-uns d'entre nous. Pendant quatre cents kilomètres, nous n'avons sous. les yeux que des montagnes boisées. On ne saurait dire qu'elles sont verdoyantes, mais elles ont cette belle rousseur d'automne que Gautier appelait couleur rôtie de pain grillée, et elles ne ressemblent nullement au pays plat, nu, calciné et sans eau que bien des gens s'attendent à rencontrer. En réalité, en s'en tenant simplement au territoire colonisable, il y a deux Algérie, l'une faite des régions où deux chaînes de montagnes courent parallèlement à la mer, on y trouve d'immenses forêts d'une superficie totale plus considérable que celle des forêts de France ; l'autre faite de vastes plaines faiblement ondulées où l'on ne rencontre pas un arbre. Je ne sais pourquoi on parle toujours de celle-ci, ce qui donne des idées très-fausses sur l'ensemble de la colonie.

(1 Voici quelques chiffres sur la population totale des grandes puissances européennes comparée, à diverses époques, avec celle de la France. Fin duxvue siècle : grandes puissances européennes (France,Allemagne,Angleterre),50 millions d'habitants ; France, 20 millions, soit 40 p. 100. Fin du xviue siècle : grandes puissances européennes (France, Allemagne, Angleterre, Russie), 96 millions d'habitants; France, 26 millions, soit 27 p. 100. Actuellement : grandes puissances européennes (France, Allemagne, Angleterre, Autriche, Italie, Russie), 265 millions d'habitants; France, 37 millions, soit 14 p. 100 seulement. Il y a aujourd'hui de par le monde près de 100 millions d'individus parlant l'anglais, 80 millions parlant l'allemand, 65 millions parlant le russe et il y en a à peine 45 millions parlant la langue française. Quel Français ne se sentirait pris d'angoisse en présence de cette disproportion croissante où notre race finirait par sombrer, si nous ne lui ouvrions des pays nouveaux où elle se multipliera? Voilà la grande raison d'être de l'Algérie. Compter ce qu'elle nous coûte, c'est prendre la question par le côté mesquin qui n'est nullement le côté pratique. Toute autre considération doit s'effacer devant l'urgence du résultat à atteindre : agrandir la France).

BONE

Le débarquement. - Les querelles de Bône et de Constantine. Le département de la Seybouse. - Autres veaux de Bône. - La ville. - Les corailleurs. - Les Biskris. - La Kasbah et ses légendes. - Les incendies des forêts. - Une kouba. Les ruines d'Hippone.

Nous doublons le cap de Garde, et nous pénétrons brusquement dans la baie de Bône. La côte d'Afrique décrit beaucoup de ces courbes profondes, dans le repli occidental desquelles des villes se cachent à l'abri des vents dangereux. Mers el-Kébir, Arzeu, Alger, Bougie, Stora, Bône, se sont bâties ainsi, provoquées par le refuge que leurs rades offraient aux vaisseaux. Le paysage en demi-cercle est gracieux : à droite, les croupes de l'Edough, chargées de forêts, fuient vers l'horizon; au fond, deux mamelons d'une verdure vigoureuse tranchent sur la plaine de la Seybouse ; à gauche, une terre basse borde d'un ourlet noir la surface bleue de la baie. Le bloc blanc de la Kasbah signale de loin l'emplacement de Bône, que deux petites collines cachent encore. Comme nous approchons, on nous fait remarquer un rocher qui figure un lion avec une vérité que l'on rencontre rarement dans les bizarreries naturelles de ce genre. L'animal est dans une attitude de çuriosité profonde dont Barye aurait pu s'inspirer ; il est accroupi, les épaules sont renflées par un geste énergique, il penche la tête et regarde attentivement les vagues qui lui lèchent les pattes de devant. Peu à peu les collines, s'écartant comme un écran, laissent apercevoir la ligne noire de la jetée, le quai de l'avant-port courant le long d'un contre-fort de l'Edough taillé à pic, une haute porte cintrée enjambant le quai, un pied contre la montagne et l'autre dans la mer, et par là-dessus quelques habitations et la tour carrée d'un o minaret. Une fois entré dans le port, on voit la montagne finir en pente douce, et, sur le versant qui regarde la baie, une cinquantaine de maisons. La ville est invisible de l'autre côté, fàcheusement abritée contre les brises de la mer. Le débarquement est fort pittoresque. Les goums de la subdivision, rangés sur le quai, le sabre au poing, encadraient la Scène. Des agents de police indigènes, portant le turban, la veste, le seraoual et le bas tendu sur le mollet, contenaient avec une badine une foule épaisse où se mêlaient tous les costumes de l'Algérie.

Quels contrastes ! Mon oeil étonné allait du feutre mou à la chechia rouge, du chapeau à haute forme au turban, du mouchoir maltais simplement noué autour de la tête, au haïk arabe serré d'une corde en poils de chameau.
Ce qui frappe tout d'abord, c'est combien ces races qui se mêlent se sont encore peu pénétrées l'une l'autre, c'est combien les costumes restent tranchés.
A peine, pendant tout le voyage, ai-je vu quelques pauvres Kabyles passer un de nos pantalons ou enfiler un paletot. Ce compromis entre les deux costumes, inspiré par la nécessité, n'était qu'un accident.
L'indigène, plein de mépris pour des vêtements qui moulent les formes et que pour cela il trouve indécents, reste fièrement drapé dans son burnous.
Les artistes l'approuvent et la raison aussi , car son costume convient bien mieux que le nôtre au climat.
La seule concession qu'un assez grand nombre aient faite à la manie qu'ont les peuples inférieurs de copier les modes de leurs aînés en civilisation, consiste à porter des chaussettes.
Le rhume de cerveau a plaidé pour le progrès. Je faisais cette observation en prêtant une oreille distraite aux compliments que le gouverneur et les autorités municipales échangeaient sur le quai, lorsque le ton du maire éveilla mon attention.
Il se plaignait vivement.Bône est une jeune ville très remuante, très affairée, très prospère, qui compte aujourd'hui 31,000 habitants, et qui possède un des quatre grands ports de l'Algérie. Elle prétend même que le sien est le meilleur : il est certain que les navires y abordent à quai, ce qu'ils ne peuvent faire ailleurs.
Elle partage avec la Calle les bénéfices de la pêche du corail, elle a dans son voisinage les mines les plus riches de l'Algérie, elle est le centre d'une exploitation de chênes-lièges fort active, le débouché naturel de la fertile vallée de la Seybouse, le point d'embarquement désigné pour les céréales de l'intérieur de la province.
Deux chemins de fer la mettent en relation, l'un avec Constantine, l'autre avec la Tunisie ; elle espère en obtenir deux autres qui la relieront à Tebessa et à Aïn-Beida.

Bref, elle est placée et outillée pour devenir ce qu'elle est déjà dans une certaine mesure : un des grands centres algériens.
Une seule chose contrarie son existence et nuit à son développement, du moins à ce qu'elle croit : c'est sa subordination administrative à Constantine. Cette dernière ville a violenté la nature pour se créer un débouché direct vers la mer. On lui a construit une voie ferréequi a franchi les ravins et coupé les montagnes à grand renfort d'ouvrages d'art, et on a jeté des sommes relativement énormes à la mer pour lui faire, à Philippeville, un port dont les vagues renversent incessamment les murailles et dont l'entretien reste fort coûteux. Constantine et Bône se disputent le commerce des mêmes régions ; les deux voies fer-rées parallèles, Guelma à Bône et Constantine à Philippeville, se jalousent et se battent à coups de tarifs. Quelques jours avant le passage de la caravane, la première, pour accaparer les céréales du haut pays, avait abaissé le prix du transport de 15 centimes à 5 centimes par tonne et par kilomètre. Mais l'État, qui plane au-dessus des passions locales, et qui paye une garantie d'intérêt aux deux compagnies, ne jugea pas à propos de s'exposer à faire les frais de la lutte et refusa d'homologuer le nouveau tarif. Un grief de plus sur le coeur des Bônois ! Ils supposent, et peut-être n'ont-ils pas absolument tort, que s'ils ont fréquemment le dessous dans cette rivalité, cela tient à ce que Constantine est le siège des autorités départementales et qu'elle pèse sur leurs décisions. Pour égaliser les chances, ils demandent qu'on crée un nouveau département en leur faveur. Leur territoire est le plus riche et l'un des mieux peuplés de la province, il a assez de ressources pour se suffire à lui-même. On s'accorde à reconnaître que la province de Constantine est d'une étendue démesurée et que tous les services en souffrent. Le moment est donc venu de créer le département de la Seybouse. Voilà ce qu'ils se disposaient à dire à la caravane parlementaire, lorsque, la veille de notre arrivée, l'Indépendant annonça que la province allait être en effet scindée en deux, mais pour créer un département de la Kabylie.
Bône se croit sacrifiée, Bône entre aussitôt en ébullition; ces têtes du Midi s'enflamment aisément; on veut manifester, on parle d'accueillir par une bordée de sifflets le gouverneur et la caravane; pourtant on décide sagement qu'on attendra une explication, et sans plus tarder, après quelques paroles de bienvenue, le maire la demande au gouverneur un peu interloqué sur le quai même où il vient d'aborder ; M. Albert Grévy le rassure, et une demi-heure après une affiche placardée sur tous les murs démentait la création d'un département de Kabylie. Je ne sais ce qui serait arrivé si la nouvelle s'était trouvée exacte ; tant qu'elle ne connut pas la vérité, la population fut d'une froideur qui montrait combien elle avait à coeur cette affaire. Pas un cri! Le sabot des chevaux sonnait sur le pavé comme si la ville eût été déserte. Ètre chef-lieu de département est le grand voeu de Bône ; il en est d'autres de moindre importance qui ne sont pas moins légitimes. Ce port, le troisième de l'Algérie, d'un mouvement annuel qui atteint 150,000 tonnes, n'a pas de service direct avec la métropole. Les paquebots qui le relient à Marseille pas-sent soit à Philippeville, soit t Ajaccio. Les affaires souffrent beaucoup de ces retards. Certains commerces, celui des primeurs par exemple, très-prospère t Philippeville, est complètement paralysé à Bône. Cette cause d'infériorité ne saurait subsister plus longtemps sans injustice. L'importance du mouvement commercial que je viens d'indiquer réclame une autre réforme. Les questions contentieuses se multipliant sans cesse encombrent le tribunal, qui ne peut plus suffire aux exigences de son quadruple rôle; civil, correctionnel, commercial et musulman. La création d'un tribunal de commerce est urgente. La ville n'offre rien de particulièrement curieux. Comme dans la plupart des villes algériennes, le passé n'y a pas laissé de monuments et nous n'avons pas encore eu le temps d'en construire. C'est quelque chose comme un Havre as petit pied, un port de mer tout moderne. Elle est divisée en deux parties : le vieux Bône, sur le penchant du contrefort de l'Edough, et le nouveau, qui grandit et s'étale chaque jour davantage dans les terrains plats au-delà du cours National. L'une et l'autre ont un aspect tout à fait européen : des rues larges et tirées au cordeau, de belles maisons d'après le type que nous reproduisons 'dans toutes nos villes; rien de ce à quoi fait songer le nom de l'Afrique. 11 y a bien dans les rues hautes nn bout de ville arabe qui a résisté jusqu'à. présent à toutes les tentatives d'alignement, mais il nous a suffi d'entrevoir Alger pour y prendre peu d'intérêt.

A Marseille, quand on se promène sur les quais, la confusion des langues frappe vivement; à Bône, elle est bien plus marquée encore. On entend plus souvent le rude accent (les Sardes, la langue gutturale et sourde des Maltais, que le français. Sur ?4,000 habitants, il y a, en effet, près de 5,000 Italiens, autant de Maltais et 6,500 indigènes. Les Français sont à peine plus de 6,000. La vie se concentre sur le cours National, trait d'union entre les deux villes, et autour du port. Presque tous les jours il entre dans la darse un paquebot qui vient de Marseille , d'Alger ou de Tunis, et l'on m'a assuré qu'on y voit constamment dix ou douze grands bateaux : les uns chargent du blé, d'autres du liège, d'autres du minerai. La Compagnie de Mokta-et-Hadid a une flottille à elle, de même qu'elle aune voie fer-rée pour amener son minerai jusque sur le quai. J'ai vivement regretté de n'avoir pu aller visiter cette belle exploitation minière, l'une des plus vastes du monde entier. Elle est à trente-trois kilomètres de Bône, sur les bords du lac Fefzara. L'extraction se fait soit par des galeries souterraines, soit à ciel ou-vert. Des centaines d'ouvriers échelonnés sur des gradins pratiqués de cinq mètres en cinq mètres débitent une montagne de fer presque pur. Huit trains amènent chaque jour sur le quai de Bône 1600 tonnes de minerai. En été et jusqu'en octobre, il y a souvent aussi dans le port des bateaux corailleurs, ou, pour parler la technique du métier, des coralines. La Callo a toujours été le principal centre de la pêche du corail. mais Bône y prend part également; sa baie contient des bancs assez riches, et il arrive fréquemment que, par les gros temps, des pêcheurs de la Calte se réfugient dans son port. De la côte on voit au loin la voile latine des barques, blanche comme l'aile d'une mouette. Le gouvernement ne permet que deux en-gins : le scaphandre et une sorte de croix de bois accompagnée d'un filet. On attache une grosse pierre à la croix, on la traîne au fond de la mer, et les rameaux de corail qu'elle détache s'entortillent dans les mailles du filet qui les ramène avec lui. C'est une rude vie que celle de ces marins occupés tout le jour à manoeuvrer cette grossière machine. De dures fatigues, une mauvaise nourriture et les dangers de la mer, pour gagner quarante ou cinquante francs par mois. La plupart sont Italiens ; on en compte environ deux mille en Algérie. La précieuse substance qu'ils recueillent a longtemps intrigué les savants. Au commencement du dix-huitième siècle, un naturaliste italien démontra à l'Académie royale des Sciences de Paris que le corail était une plante : " Les branches de cette plante étant tirées de la mer, disait-il, et posées dans des vases où il y ait assez d'eau pour les couvrir, au bout de quelques heures on voit, de chaque tubule, sortir une fleur blanche ayant son pédoncule et huit feuilles, le tout de la grandeur et ligure d'un clou de girofle. " L'Académie ne fut pas convaincue. Elle chargea un des élèves du naturaliste, nommé Peyssonnel, d'aller étudier le corail dans ses propres eaux. Peyssonnel fit dans les États Barbaresques un beau voyage qui, aujourd'hui encore, est bon à consulter et constata que " cette prétendue plante n'était, au vrai, qu'un insecte semblable à une petite ortie ou poulpe ". Le savant italien, son maître, avait pris les tentacules du poulpe pour (les pétales et son corps pour un calice de fleur. Il est aujourd'hui bien démontré que le corail se compose des carapaces agrégées d'une infinité de polypes d'une espèce particulière. J'ai fait, pour la première fois, à Bône, connaissance avec une honorable corporation qui infeste toutes les villes algériennes : celle des Biskris. Biskri, à proprement parler, veutdirenatifdeBiskra, mais, comme on les compte par milliers en Algérie, il faut croire qu'ils se recrutent un peu partout. Tous les porteurs d'eau de Paris ne sont pas non plus Auvergnats. Le Biskri a généralement de huit à douze ans, il a pour tout costume une chechia rouge et une gandourah. La chechia est une simple calotte et la gandourah est une simple chemise taillée sur un patron primitif.

Représentez-vous un sac et trois trous, un pour la tête et deux pour les bras. Les colons prétendent que le musulman a une horreur instinctive pour l'eau, et la gandourah est blanche juste le jour où on la met pour la première fois. Le Biskri n'a pour toute fortune qu'une petite boîte où il loge deux brosses et uneoboîte à cirage. Armé de cet engin, il vous guigne au coin de la rue. A peine êtes-vous sorti de votre chambre le matin, que vous entendez le cri : " Cirer, m'sieu? " et, quand vous avez fait cinquante pas dans la rue, vous avez à vos trousses douze galopins qui vous montrent leur boîte en répétant : " Cirer, m'sieu? " Si vous faites un geste d'acquiescement, c'est une lutte homérique ; chacun veut avoir le m'sieu, et vous prenez deux cireurs pour faire au moins deux heureux. Aussitôt que le brillant de vos bottes se ternira un peu, le cri recommencera. Je ne crois pas, pendant tout le voyage, être arrivé à me faire cirer moins de trois fois par jour. Le Biskri a une autre ressource. Il s'aperçoit tout à coup que vous avez un objet à la main; si menu qu'il soit, il s'élance : " Porter, m'sieu? " Et il vous l'arrache et galope derrière vous. Enfin, s'il n'a aucun moyen décent de vous extraire un sou, il le mendie carré-ment, il tend la main " Un sou, m'sieu ! " Pour l'avoir, il s'improvisera saltimbanque; il nouera les pans (le sa chemise entre ses cuisses, et tous les tours que vous admirez chez nos acrobates, il vous les fera. Ce jeune corps, un peu grêle, mais généralement admirablement fait, a la souplesse de l'osier et l'élasticité de l'acier. Pour cinquante centimes, vous pouvez exécuter une entrée sur une place avec un cortège faisant la roue. Je me souviens qu'à Milianah, nous étions sur la terrasse qui surplombe la pente du Zaccar d'au moins quinze mètres ; Lemay dit en riant à un Biskri qui le harcelait : " Jette-toi en bas. " II regarda l'abîme, en mesura la profondeur et répondit sans sourciller : " Combien donnes-tu?" D'abord, la familiarité du gamin choque, son insistance importune, mais on s'y habitue. Il n'y a rien de laid ni de déplaisant dans la pure lumière de l'Afrique.

La physionomie du petit Biskri est presque toujours charmante, sa tête rasée a des rondeurs bouffonnes, ses yeux noirs pétillent d'intelligence, il ignore la mauvaise humeur, et un large sourire épanouit éternellement ses grosses lèvres ; avec cela il est leste et infatigable. Vous vous surprenez quelquefois à jouer avec cette nuée de moucherons dont la turbulence quémandeuse finit par amuser. Nous sommes montés à travers les mûriers et les pins, jusqu'à la Kasbah. Toutes les villes algériennes ont leur Kasbah; c'est une forteresse généralement isolée, bâtie sur une hauteur, et à deux fins : tantôt menace et tantôt refuge, tantôt moyen de défense et tantôt instrument d'oppression. En cas de danger, les habitants y enfermaient ce qu'ils avaient de pré-cieux et, au besoin, s'y enfermaient eux-mêmes; plus souvent les canons des remparts étaient tournés aussi bien contre eux- que contre l'ennemi extérieur et servaient des maîtres que la population ne s'était pas toujours donnés. Du haut de la Kasbah de Bône nous jouissons d'une vue admirable : la baie est transparente, glacée de reflets; les mamelons qui bossuent la plaine semblent les ouvrages avancés de l'immense citadelle de l'Edough, Bône apparaît enveloppée d'une ceinture de jardins. Le paysage est d'une grâce irrésistible dont la note dominante est donnée par la Seybouse, qui s'étale avec le calme d'un lac entre deux haies de tamarix. Les Guides répètent, les uns après les autres. que la Kasbah de Bône fut prise dans la nuit du 26 mars 1832, à la suite d'un coup de main que le maréchal Soult appela en pleine tribune " le plus beau fait d'armes du siècle ". Le maréchal Soult en avait vu bien d'autres; pour qu'il hasardât un pareil éloge, il fallait une aventure bien merveilleuse. Je rcêvais d'une poignée d'hommes accrochés à la corde, grimpant dans les ténèbres et massacrant une garnison. Mais j'avais eu beau chercher, je n'avais trouvé aucun détail dans les historiens. Un évènement de ce genre avait dû laisser des souvenirs dans la population. J'interrogeai l'aimable membre de la municipalité qui nous servait de guide, M. Magliulo :
-- De quelle fameuse escalade voulez-vous parler? dit-il.
- De celle de 1832, Yussuf.. ! Armandy..!
- Ah! mais il n'y a rien eu de particulièrement extraordinaire dans cette escalade. Il avait une garnison turque dans la Kasbah et des troupes du bey de Constantine dans la ville, sous les ordres de Ben-Aïssa.
La garnison turque se vendit, chaque homme devait recevoir 200 francs payés comptant et une pension de 30 francs par mois.
Le bateau la Béarnaise était dans la baie de Bône, c'était mon père qui le pilotait; trente marins en descendirent une nuit sous les ordres du capitaine d'Armandy, évitèrent la ville, grimpèrent la falaise, et une fois arrivés sous les murs de la Kasbah, firent un signal convenu. On leur jeta une corde, ils escaladèrent les remparts à la force du poignet, et on leur livra le fort. Ils en tournèrent aussitôt les canons contre la ville, et de grand matin ouvrirent le feu. Ben-Aïssa làcha à travers Bône ses trois mille bandits, qui mas-sacrèrent les hommes et les femmes, prirent les enfants pour les vendre, et mirent le feu aux quatre coins de la ville avant de se retirer. Voilà " le plus beau fait d'armes du siècle ". L'armée d'Afrique en a cent autres de plus glorieux.
- J'aimais mieux ma légende.
- Il faut y renoncer, me dit un employé de la mairie qui nous accompagnait. Deux soldats de la garnison turque survivent depuis quarante-sept ans à leur trahison et habitent toujours Bône. C'est moi qui ordonnance chaque mois le paiement de leur pension.

En redescendant, on nous fait remarquer au loin, sur les flancs de l'Edough, de sombres zébrures qui trouent en plusieurs endroits le manteau des forêts. Ce sont les traces des grands incendies du mois d'août; chaque année, l'été, avec une déplorable régularité, ramène les mêmes désastres. Souvent, au mois de juillet ou au mois d'août, d'un bout à l'autre de l'Algérie, l'incendie s'allume sur cent points de la région forestière, d'énormes colonnes de fumée obscurcissent le ciel, la flamme court sur les pentes, les broussailles grillées par une chaleur torride flambent avec une effrayante rapidité , le feu s'étend en immenses nappes au milieu desquelles les arbres sécu laires se tordent comme de noirs spectres. Alors tout le monde accourt, la population civile et les soldats: mais l'homme est bien faible en présence de pareils iléaux. Cependant on se porte du côté où le vent chasse les flammes, on arrache les broussailles, on abat les arbres, on pratique à travers la forêt des vides où l'incendie s'arrête faute d'aliments. Le moyen ne réussit pas toujours , une étincelle porte le feu plus loin, il faut recommencer, et on lutte ainsi pendant des semaines entières. Il n'est pas d'année où Bône, situé dans le voisinage de quelques-unes des plus belles forêts de l'Algérie, n'ait deux ou trois fois ce triste et grandiose spectacle d'une montagne qui brille et vomit la flamme et la fumée comme un volcan. Comment prend le feu? Parfois par accident, sou-vent par imprudence; l'indigène incendie des brous-sailles pour se faire un pâturage, 'et l'incendie se communique; souvent aussi par malveillance. Le vaincu ne peut plus nous faire la guerre ouvertement, mais il la continue par le brigandage; s'il ne peut plus nous disputer le sol dont il était autrefois le maître, il se venge du moins en nous en ravissant les fruits. C'est en vain que la loi du 17 juillet 1874 a prescrit les mesures les plus sévères : du 4er juillet au 1°r novembre, défense d'apporter ou d'allumer du feu dans l'intérieur ou à 9.00 mètres des forêts ; défense, à moins d'une autorisation expresse, de mettre le feu aux broussailles, dans un rayon de 4 kilomètres; obligation, pour les indigènes de la région forestière, d'exercer un service de surveillance et de prêter leur concours en cas d'incendie; application de la responsabilité collective aux tribus ; application du séquestre quand les incendies, par leur simultanéité, semblent indiquer que' les indigènes se sont concertés; défense de pâture sur les endroits incendiés. Rien n'y fait. En 1S77, 10,538 hectares ont été ravagés par le feu qui a causé un dom-mage évalué à plus de 1 ,800,000 francs. Les colons demandent une résolution énergique : l'expropriation de tons les indigènes qui vivent dans la région forestière. Le moyen serait sans doute efficace, mais il a quelque chose d'inhumain qui répugne; ce serait le commencement du refouleraient, cette extermination déguisée. Au fond de tous les conflits entre conquérants et conquis, il y a toujours la même cause : la haine, et nous n'avons rien fait jusqu'à présent pour l'apaiser.

Les ruines d'Hippone sont, au sud de Bône, à vingt minutes de la porte à laquelle elles ont donné leur nom. Le long du chemin, ce n'est qu'un jardin continu et admirable; les oliviers, les figuiers, les citronniers, les cédratiers, passent la tête par-dessus les haies; nous apercevons quelques palmiers cultivés ici comme arbres d'ornement, et des bosquets d'orangers qui ploient sous les oranges vertes. Dans nos pays du Nord, ces noms éveillent dans l'imagination des idées de chaud soleil, de belle lumière, d'éclatantes couleurs, de grasse fertilité : toute une poésie de bonheur flotte autour d'eux; il nous est agréable de les entendre et nous avons plaisir à les prononcer. Qu'est-ce donc que de voir les arbres eux-mèmes s'épanouir en pleine terre? -Ici, les oliviers sont des arbres comme nos chênes; ce ne sont plus ces végétaux rabougris , tors , souffreteux, qu'on voit en Provence et qui ressemblent à des tronçons de cylindre ou à ces buis que les Hollandais taillent en forme de table. Les haies mêmes me ravissent : elles sont faites de grenadiers, d'acanthes, de lentisques: Noms charmants, plus charmants feuillages d'un vert cru et luisant'. Les gigantesques aloès qui bordent la route, épuisés parla sécheresse, dégonflés de sève, laissent traîner par terre leurs feuilles qui ressemblent à des lames d'épées tordues par le feu. A mi-chemin , on visite la kouba de Sidi-Brahim. On appelle kouba un petit monument élevé au-dessus du tombeau d'un musulman i énéré. L'Algérie en est couverte, je suis émerveillé du soin avec lequel les indigènes conservent les restes et la légende de leurs personnages : la dévotion chrétienne n'est rien auprès de la dévotion musulmane. La kouba devient une chapelle où les fidèles vont prier, les femmes s'y donnent des rendez-vous, et on les y rencontre traînant après elles des bandes de petits enfants. Figurez-vous une enceinte carrée ou circulaire, et par-dessus une calotte sphérique. Cette forme est familière à nos pâtissiers parisiens. Rien de curieux à l'intérieur, de mauvaises nattes d'alfa sur le pavé, des murs nus, quelques niches pour recevoir les babouches des visiteurs, un grillage en bois derrière lequel le cercueil du saint repose sous un drap rouge, trois ou quatre étendards poudreux et passés, et un escalier qui conduit sous la coupole. Toutes les hou-bas se ressemblent. Ah ! depuis les gracieux architectes de Tlemcen, le sentiment artistilique a bien décliné parmi les indigènes de l'Algérie.

Hippone occupait les deux mamelons verdoyants qu'on aperçoit de la mer quand on entre dans la baie. Ses murailles ruinées sont cachées aujourd'hui sous des oliviers centenaires et des jujubiers qui atteignent des dimensions qu'on ne retrouve guère dans le reste de l'Afrique. Les Arabes appelaient Bône Bled-et-Auch, la ville aux jujubiers. La cité romaine devait être fort grande, et on a calculé qu'elle couvrait au moins six cents hectares. Elle s'étendait très-probablement jusqu'à la Seybouse, où l'on a retrouvé les ruines d'un quai avec les boucles de bronze auxquelles les marins antiques attachaient leurs barques. Le seul témoin qui puisse attester encore cette grandeur évanouie, est une vaste construction que l'on trouve sur le mamelon de droite. Qu'était-cet Les archéologues ont décidé que c'était l'établissement hydraulique qui distribuait l'eau à la ville. Soit. L'étendue des citernes, l'épaisseur des murs, la hauteur des voûtes, remplissent d'admiration. Un figuier' a poussé au milieu de la plus vaste des salles; des cactus versent des cascades de raquettes d'un vert pâle sur les pans de murs découronnés et éventrés ; quand on lève la tête, on voit se profiler sur le ciel les cimes vigoureuses des oliviers et des jujubiers. Depuis qu'il y a des hommes, et depuis qu'il y a des ruines, l'aspect d'un lieu abandonné amène la même réflexion dés-enchantée. Des empires se fondent et s'écroulent. l'homme croit remuer le monde et fixer le temps, et le temps et le monde restent impassibles. L'oubli recouvre les plus grands noms, la verdure s'installe au milieu des plus admirables monuments, la nature continue aveuglément son oeuvre, et sa solennelle indifférence nous accable du sentiment malsain du néant. Au-dessus des ruines de l'établissement hydraulique, on a élevé un petit monument qui fait peu d'honneur à saint Augustin. On dirait plutôt la maquette que le monument même : une statuette de 90 centimètres sur un petit piédestal à degrés. Les marches sont couvertes de coulées de stéarine et de débris de figues de Barbarie. La stéarine provient des nombreuses bougies que les Maltais viennent brûler en l'honneur du saint. Les débris de figues de Barbarie proviennent dos Arabes, qui, lorsqu'on ne peut pas les apercevoir, donnent satisfaction à leurs passions religieuses en lapidant la statue de fruits gâtés dont la pulpe jaunâtre dégoutte le long du bronze.

Collectif des Guelmois site Internet GUELMA-FRANCE