LE COMMERCE ET LA NAVIGATION DE L’ALGÉRIE
PAR
F. ÉLIE DE LA PRIMAUDAIE
JUIN 1860.

L'île et le port de Thabraca (Tabarka).
Établissement des Génois.

Tous les anciens portulans mentionnent l'île de Tabarka et lui assignent la même position à l'entrée d'une baie ouverte, formée par l'embouchure d'une rivière.
Comme établissement commercial,cette île avait au moyen âge une grande importance. Elle était à cette époque séparée du rivage par un bras de mer ; une digue, construite en 1741 par le bey de Tunis, la réunit aujourd'hui à la terre ferme.

Au neuvième siècle, l'île de Tabarka était renommée par le grand nombre de navires qui s'y rendaient de l'Espagne arabe; mais en 960, s'il faut en croire Ebn-Haukâl, son port n'était plus visité par les marchands, et la ville qui lui faisait face sur le rivage n'existait même plus.
Vers le milieu du douzième siècle les négociants chrétiens commencèrent à se montrer sur cette côte. Les Pisans, qui avaient obtenu des souverains de Tunis le privilège de la pêche du corail, depuis le râs-el-Menchâr (cap Serrat) jusqu'au golfe de Bône, y parurent les premiers ; ils furent bientôt suivis parles Catalans et les Génois, et, à dater de ce moment, l'île de Tabarka redevint ce qu'elle avait été dans les premiers siècles de la domination musulmane, une station de commerce très importante et très fréquentée.

Pendant la belle saison, un marché permanent se tenait sur les bords de l'Oued Zân (la rivière des chênes), et le trafic qui s'y faisait était considérable. Le corail et les peaux, sur lesquelles il y avait un grand profit, figuraient en première ligne dans le commerce d'exportation, puis venaient les laines, les céréales, la cire et le miel. Les marchands chrétiens achetaient aussi des chevaux, qui étaient presque tous transportés en Italie et qui s'y vendaient très avantageusement. On connaît l'antique renommée des chevaux numides, dont rien n'égalait la rapidité, dit le poète Némésien, et qui semblaient, à mesure que la course échauffait leur sang, acquérir de nouvelles forces et uns plus grande vitesse. Au moyen âge, les chevaux moresques, faciles à manier et durs à la fatigue, étaient toujours recherchés pour leur douceur et pour la sûreté de leur pied. Et Bekri vante la légèreté et la vigueur de ceux que l'on élevait de son temps dans le Djebel Aourès(1).

L'île de Tabarka, où se retiraient les marchands avec leurs navires, n'a guère qu'un mille de circonférence; c'est un rocher stérile, presque inaccessible du côté de la mer, et descendant en pente douce vers le midi, où il se termine en pointe et forme avec la côte deux bons mouillages. La baie occidentale est la plus sûre : une ligne de rochers qui se prolonge à l'ouest la met à l'abri de tous les temps; mais elle est seulement praticable pour les grandes barques et les sandales du pays. Il arrive aussi quelquefois que la mer, soulevée par les vents du nord, passe par-dessus les rochers et cause un ressac très violent; ce danger est surtout à craindre en hiver. Le port de l'est, accessible à toute espèce de navires, ne présente pas la même sûreté pendant la mauvaise saison, mais en été on peut y mouiller sans aucune crainte. Presque partout on trouve une profondeur convenable et un bon fond de sable. Des restes de constructions semblent attester l'existence d'un ancien môle; ils ont été en grande partie dispersés par la mer; mais quelques débris apparaissent encore à fleur d'eau. Les navires qui allaient autrefois charger du blé à Tabarka mouillaient ordinairement dans le port de l'est, derrière cet ancien abri. En 1543 ce point important du littoral africain devint la propriété exclusive d'une famille génoise. Le fameux corsaire Torr'oud (Dragut), le fidèle lieutenant de Khaïr-ed-Din, avait été fait prisonnier sur les côtes de la Corse pendant qu'il s'amusait à répartir entre lui et ses compagnons le butin fait sur les pauvres âmes chrétiennes. La république de Gênes, à laquelle il s'était rendu redoutable, refusa longtemps toute rançon pour sa délivrance ; elle consentit enfi n à lui rendre sa liberté par l'entremise d'un marchand noble, du nom de Lomellini, qui, pour prix de son intervention, obtint de Khaïr-ed-Din la petite île de Tabarka en toute propriété.

Une colonie génoise vint s'y établir et prospéra rapidement.

D'Avity parle de cet établissement dans sa "Description de l'Afrique" : "Les Génois, dit-il, ont à Tabarque une bonne forteresse munie d'artillerie, avec une garnison de deux cents soldats. Pour entretenir la liberté du commerce, ils paient six mille écus aux pachas de Tunis et d'Alger, qui, outre cela, tirent encore trente mille doubles de la pèche du corail autour de l'île; mais les Génois sont obligés de souffrir vis-à-vis d'eux, en terre ferme, une garde de janissaires pour éclairer leurs mouvements." Cette garde était soudoyée aux dépens des Génois(1). En 1724 l'île de Tabarka, qui renfermait quinze cents habitants et une garnison de quatre-vingts soldats, appartenait encore à la même famille. La redevance annuelle pour le droit de pêche sur la côte et le trafic des marchandises du pays était alors fixée à quarante mille livres, dont vingt-cinq mille pour le dey d'Alger et quinze mille pour le bey de Tunis. Quarante barques, dites frégates corallines, montées par deux cent soixante-douze matelots, y péchaient le corail jusqu'au cap Nègre. Les Génois tiraient de cette pèche un produit si considérable, que, tous frais de garnison, d'entretien des navires, des fortifi cations et des magasins prélevés, ils pouvaient, sans nuire à la prospérité de l'établissement, payer l'imposition exorbitante qu'on exigeait d'eux. Le village de Tabarka, que l'on remarque sur la côte, a succédé à l'ancienne Thabraca; la forme de l'appellation antique s'est conservée dans celle de la bourgade arabe. Quelques débris de la ville romaine se montrent encore sur la rive gauche de l'Oued Zân. Cette petite rivière, que Léon l'Africain appelle Oued-el-Berber, est le fumen Tusca de la géographie ancienne. Elle est célèbre dans l'histoire des démarcations territoriales du pays; au temps des Romains elle séparait la Numidie de la province proconsulaire d'Afrique. Elle forme encore aujourd'hui la limite des territoires d'Alger et de Tunis, limite sinon reconnue politiquement, du moins acceptée par tous les géographes. Pline nous apprend que

Thabraca, dont le nom, d'origine phénicienne, signifie la ville touffue, la ville ombragée(1), fut repeuplée par des citoyens romains; et Ptolémée, au deuxième siècle, la qualifi e de colonie. Les anciens auteurs racontent que de vastes forêts, habitées par des troupes nombreuses de singes, couvraient toutes les montagnes voisines. Dans la notice de l'Église d'Afrique, Thabraca fi gure au nombre des villes épiscopales de la province de Numidie. Les terres qui avoisinent la mer, de Tabarka jusqu'au delà de la Calle, généralement peu élevées, ne se distinguent par aucun accident pittoresque. Presque partout elles sont recouvertes de broussailles et d'arbustes, ce qui leur donne un aspect sombre et uniforme. La première saillie que l'on rencontre, en suivant la côte, est le cap Roux (Kêf-Rous). Il se compose de rochers d'une couleur roussâtre, escarpés de tous les côtés. On distingue dans la masse du promontoire une large entaillure, partant du sommet et descendant jusqu'à la mer; autrefois les navires venaient mouiller auprès du cap, et, par cette tranchée, l'ancienne Compagnie d'Afrique y faisait descendre directement les blés achetés aux Arabes. Sur un rocher abrupt qui, vu de la mer, apparaît inaccessible, on aperçoit encore les restes du magasin que la Compagnie y avait fait construire.

Après avoir dépassé les falaises du cap Roux, on trouve le Monte-Rotondo, le Kêf-Mestâb des Arabes, montagne conique, que son isolement rend très remarquable. Une petite rivière, qui sort de l'étang de Tonègue, appelé par les indigènes Guilt-el-Hout (le lac des poissons), coule an pied de la montagne et vient déboucher à la mer dans une crique où les barques des corailleurs peuvent trouver un abri. On compte quatre milles du Monte-Rotondo à la Calle. Cet ancien établissement était connu au neuvième siècle sous le nom de Mers-el-Kharez, le port des verroteries ou des grains à collier( 1). " C'était, à cette époque, dit El-Bekri, un arsenal maritime où les khalifes de Kaïrouan faisaient construire les navires destinés à ravager les côtes de l'empire byzantin. " Edrisi mentionne cette localité, mais il l'appelle indifféremment Mers-el-Kharez ou Mers-el-Djoun. Ce dernier nom, qui signifi e le port de la baie, lui venait sans aucun doute de sa situation au fond du petit golfe d'Azkâk. Suivant Mannert, la disposition des lieux et les distances s'accordent avec l'emplacement de la station Tunilia(2) de la Table de Peutinger. Cette synonymie présente une grande vraisemblance.

Ebn-Khaldoun raconte qu'en l'an 686 de l'hégire (1287), les Siciliens Aragonais prirent d'assaut la forteresse de Mers-el-Kharez, y mirent le feu après l'avoir pillée et emmenèrent en captivité tous les habitants. C'est le seul fait relatif à Mersel-el-Kharez que l'on trouve mentionné dans les auteurs arabes. Le territoire de la Calle est encore recouvert de magnifiques forêts, riches en arbres d'essences diverses et propres aux constructions navales. Les chênes zéens (mirbek), les chênes-lièges, les ormes, les frênes, les cèdres blancs, les thuyas y abondent; on y trouve surtout beaucoup de bois courbes pour membrures de navires. " Les palmiers, les caroubiers, les agaves, les cactus, qui dominent dans la campagne d'Alger et lui donnent une physionomie tout africaine, ne se rencontrent pas ici ; avec quelques maisons éparses dans le paysage, on se croirait dans les forêts de la Bourgogne(1)." Celles du district de la Calle s'étendent, en laissant entre elles quelques vallons cultivés, à l'ouest jusqu'au râs Bouf'âl (cap Rose), et à l'est .jusqu'aux frontières de l'ancienne régence. On peut, sans crainte de se tromper, en évaluer la superficie à plus de trente mille hectares.

Un document moderne de l'administration des Eaux et Forêts de l'Algérie assure que les environs de la Calle pourraient fournir assez de liège pour la consommation de toute l'Europe. Le nombre des écorces exploitables est certainement immense. Pendant longtemps on n'en a tiré aucun parti; elles tombaient de vétusté ou étaient noircies par le feu que les Arabes mettent périodiquement aux broussailles. Dans ces dernières années, les forêts de la Calle et du cap Rose ont été explorées au point de vue des ressources qu'elles peuvent offrir aux constructions navales, et il a été constaté qu'elles contenaient de grandes richesses, capables de suppléer au déficit qui commence à se manifester en France pour les arbres propres à la marine.

Une partie de ces forêts est aujourd'hui livrée à l'exploitation. La petite ville de la Calle, construite sur un rocher isolé qui s'avance dans la baie, de l'est à l'ouest, est entourée de tous côtés par la mer, à l'exception d'un passage très étroit; dans les mauvais temps, ce passage est lui-même inondé par les eaux, et la Calle devient alors une île. Le port est petit et d'une entrée difficile. On y éprouve une houle très forte par les vents du nord-ouest, qui sont les plus fréquents sur cette côte, et les bateaux de pêche des corailleurs, que l'on tire à terre au besoin, peuvent seuls y trouver un abri. Partout le fond est pierreux et d'une très mauvaise tenue; cependant, à cause de sa position au milieu d'une côte hérissée de rochers, qui présente l'aspect le plus lugubre, cette petite rade est d'une certaine importance pour la navigation. Au-dessus de la porte de terre on lit la date de 1677, qui a été placée là par une main française. Cette date est historique : elle rappelle que les marchands du Bastion, obligés d'abandonner ce dernier poste à cause de son insalubrité, transportèrent cette même année à la Calle le siège de leur établissement. Du côté du sud on découvre, sur un mamelon d'une hauteur moyenne, un moulin qui commande le port.

MERS-EL-KHAREZ. - LA PÊCHE DU CORAIL

Lorsque les Français occupaient ce point de la côte, ils avaient construit un fortin sur cette colline, qui garantissait l'établissement contre les attaques des Arabes et servait de reconnaissance pour l'atterrage. Quoique projeté sur des terres plus hautes, on distingue de très loin, en mer, le Poste du Moulin, comme on l'appelait autrefois. Sur la plage du fond on trouve un puits et une source de bonne eau; on y remarque aussi une mosquée tenue par les Maures pour une des plus anciennes de toute la Barbarie(1), où les Arabes du voisinage se réunissent avec les pêcheurs de corail. C'était autour de cette même mosquée que les indigènes tenaient, au siècle dernier, leur marché du dimanche. Mers-el-Kharez, avant d'être visité par les marchands européens, était déjà un lieu de rendez-vous très fréquenté par les navigateurs arabes, et le point central des nombreuses pêcheries de corail que l'on trouvait sur toute la longue côte qui s'étend de Benzert à Kollo. On lit dans Ebn-Haukâl que Mers-el-Kharez était habité en 960 par des marchands très riches et des courtiers pour la vente du corail; un commissaire-inspecteur, établi par le khalife El-Mansour, y présidait à la prière, recevait les impôts et examinait les produits de la pêche.

Au moyen âge le corail était encore très recherché : on l'employait comme parure, et il se débitait très avantageusement. Celui qu'on pêchait dans le golfe d'Azkâk était le plus estimé; au rapport des géographes arabes, il était supérieur en qualité à tous les coraux connus, notamment à ceux de Sicile et de Sebtah (Ceuta). On en vendait pour des sommes d'argent considérables, et, quoique explorés tous les ans par les marchands étrangers, les bancs de rochers de Mers-el-Kharez donnaient toujours du corail en grande abondance. Quelques mots sur cette production marine, qui formait au moyen âge une des branches les plus importantes du commerce africain, ne seront pas de trop ici. Le corail a été connu dès la plus haute antiquité. Ezéchiel en parle dans sa description du commerce de Tyr. Les Grecs et les Romains le regardaient comme une pierre précieuse; mais, outre le prix que dans les temps anciens et au moyen âge on attachait au corail comme objet de parure, le préjugé et l'ignorance lui en donnaient un autre, à cause des vertus merveilleuses qu'on lui attribuait.

A Rome on en faisait des colliers que l'on portait comme ornement agréable aux dieux et comme amulette, afin de se préserver des maladies contagieuses. On croyait aussi qu'il pouvait résister à la foudre. Pline considérait le corail comme un arbrisseau ayant une racine et des branches, mais dépourvu de feuilles. An moyen âge, on n'était pas plus instruit.

Le corail, dit Edrisi, qui ne fait que répéter ce qu'avait dit avant lui Ebn-Haukâl, est une plante qui végète comme les arbres et qui se pétrifie ensuite au fond de la mer, entre deux montagnes très hautes.

Tout le monde sait aujourd'hui que le corail est la tige pierreuse d'un petit animal rayonné. Cette tige, qui s'attache aux rochers sous-marins, a, en effet, l'aspect d'un arbrisseau sans feuilles, croissant indistinctement dans tous les sens; elle est enveloppée d'une écorce molle et gélatineuse dans laquelle vivent des milliers de polypes qui se meuvent autour de cet axe solide.

Peyssonnel est le premier qui, dans la tige pierreuse du corail, ait su reconnaître, en 1727, un véritable animal; mais ce fait parut alors si étrange, que Réaumur, chargé de l'annoncer à l'Académie des Sciences, n'osa pas nommer l'auteur de cette découverte.

Le corail se multiplie par des bourgeons qui se détachent eux-mêmes de la tige et grandissent partout où ils trouvent un appui. Son accroissement est très rapide, et quelquefois il atteint à une hauteur de seize à dix-huit pouces.

On trouve ce produit remarquable de la mer depuis quinze pieds de profondeur jusqu'à trois cents; mais à cette dernière distance, il est très petit et de peu de valeur. Les pécheurs ont aussi remarqué que le corail se développait plus lentement lorsqu'il était situé à une grande profondeur. Aussitôt qu'il est retiré de la mer, on le dépouille de son enveloppe, et il se vend d'autant plus cher que sa couleur rouge est plus vive. Dans presque toute la Méditerranée on rencontre le corail ; mais le plus abondant et le plus beau est celui que l'on pêche sur la côte d'Afrique. En Europe, les parures de corail, qui avaient autrefois une si grande valeur, sont peu estimées aujourd'hui. " Dès les premières années de son règne, dit le baron Baude, François Ier, qui, toute frivolité à part, aimait à favoriser un commerce qui rattachait à sa politique des intérêts africains, recommandait le corail à sa cour. Le cardinal de Richelieu, par les mêmes considérations, chercha à le mettre à la mode. Il y fut sous le règne de Napoléon Ier. Depuis 1836 il a reparu timidement dans quelques salons; mais on lui reproche de n'être pas assez cher. En Orient, il est toujours fort prisé. Les coraux les plus précieux sont envoyés en Égypte, et ils servent à faire des chapelets pour les pèlerins de la Mekke et à décorer les armes des guerriers(1).

La pêche du corail se faisait, aux onzième et douzième siècles, avec des balancelles, espèce de bateaux pontés du port de vingt à vingt-cinq tonneaux, ayant de douze à vingt hommes d'équipage. Le procédé pour extraire cette matière du fond de la mer était fort simple. On prenait une croix de bois de la longueur d'environ une coudée, au centre de laquelle on attachait une pierre très pesante, capable de la faire descendre et de la maintenir au fond de l'eau ; on garnissait ensuite de petites bourses, faites d'un chanvre très fort, chaque extrémité de la croix, qu'on tenait horizontalement au moyen d'une corde, et qu'on laissait tomber dans la mer. Lorsque les pêcheurs sentaient que la croix avait touché le fond, ils liaient la corde aux bateaux, puis ils ramaient à droite, à gauche, et circulairement sur les couches de corail. La pierre détachait des rochers cette substance précieuse, qui tombait dans les fi lets ou demeurait pendante aux bras de la croix. Ces détails, qui nous sont donnés par les géographes arabes du moyen âge, sont intéressants. C'est de la même manière que la pêche du corail se fait encore aujourd'hui.

Collectif des Guelmois site Internet GUELMA-FRANCE