LES TRANSFORMATIONS DES SOCIÉTÉS INDIGÈNES

      Telle qu'on peut la reconstituer aujourd'hui à l'aide des documents historiques, la société indigène de 1830 est de forme oligarchique : quelques dignitaires turcs et de grands chefs arabes investis du commandement, d'assez haute allure d'ailleurs, tenant le pays sous leur autorité jalouse, fantaisiste, despotique, sans limite ni contrôle et la foule grouillante des douars, attardée à un stade de nomadisme pastoral, qui n'eut jamais les caractères d'idylle politique prêtés par Renan aux tribus de l'Arabie.

         A côté des " fils de la tente vagabonde ", des groupements fermés de sédentaires : à demi-démocratiques en Kabylie, où la djemaâ dirige et réglemente la communauté, de type instable comme dans l'Aurès, l'Ouarsenis, le Dahra, où l'étroit particularisme berbère s'amollit déjà au souffle des influences " arabes " ; des fellahs perdus dans les plaines fertiles du Tell, dans quelques enclaves des Hauts-Plateaux, et que terrorisent les tribus maghzen implantées par les Turcs.

         Entre les chefs et la masse, et dans les villes seulement, une sorte de bourgeoisie sans racines profondes, renouvelée à chaque génération, et qui n'a rien d'une " classe moyenne " au sens précis que nous attachons à ces mots. La situation du fellah est précaire. Sous son architecture de gros style féodal, la construction gouvernementale turque abrite l'anarchie.

       Aucune tradition administrative, aucune de ces régies ou de ces usages traditionnels qui à défaut de législation, assurent la sécurité des biens et la sauvegarde des mœurs.

     L'évolution de l'autorité reste soumise au hasard des coups de force, à l'astuce, au bakchich adroitement offert. Le poignard du janissaire, parfois enrichi de damasquinures italiennes fait un Dey, comme le mauvais fusil à pierre d'un cavalier fait un chef de tribu. Un savetier de bonne mine, aimé de la soldatesque levantine, devient Dey d'Alger; un aventurier, coupeur de routes, s'intronise caïd. Il arrive aussi que la sacoche, bourrée d'argent, prépare à son détenteur une belle destinée politique.

     Vers 1750, à Frenda, un caïd turc qui dirige la région, est convoqué à Alger pour rendre des comptes ; on voit quelques jours après, sa tête pendre à la porte Bab-Azoun ; sa place a été adjugée à un riche bourgeois que rend généreux le goût du pouvoir. Au nouveau caïd de récupérer vite sur ses administrés le capital dépensé à l'achat de sa charge.

       Ses exactions ruineront les nomades ; les nomades se dédommageront sur les sédentaires ; les sédentaires, embusqués dans les défilés, rançonneront à leur tour les nomades.
       Nul ne s'étonne; nul ne proteste; c'est la vie normale de la Régence.

      Les annales de l'Algérie avant 1830 sont une longue suite d'extorsions, d'abus de pouvoir, de guerres locales que le Beylical turc dédaigne d'apaiser, qu'il tolère, qu'il encourage même, pourvu que l'impôt rentre sans trop de retard et que le principe du régime ne soit pas mis ouvertement en question.

      Telle est la vision rétrospective qui se dégage des rapports consulaires des temoins de cette époque : les mémoires d'Haëdo, d'Aranda, de Chastelot des Bois, du Père le Dan, de Shaw, de Venture de Paradis, du Chevalier d'Arvieux. de Poiret et de Renaudot. C'est partout la même note, pittoresque et amusante quelquefois, presque toujours tragique. Cette première étude a pour objet, d'abord, de pratiquer comme une coupe dans cette stratification sociale d'en décrire les couches successives, les éléments constitutif; les particularités; de montrer ensuite ce qu'elle est devenue. C'est dire que nous passerons rapidement en revue les groupements de l'époque et les transformations profondes qui se sont accomplies sous l'influence de notre civilisation, de nos réformes et de nos lois.

      Ils avaient à rendre compte que du recouvrement de l'impôt, ils pressuraient âprement leurs administrés. Les obligations de ces feudataires du Beyiick consistaient à payer au Trésor d'Alger la redevance annuelle, et à protéger les communications stratégiques et politiques d'Alger à Constantine par Sétif, d'Alger à Biskra ou Bou-Saâda par M'Sila, d'Alger ,à Oran par Miliana (Cf. Carette, Etudes sur la Kabylie, 122)

      Deux éléments, d'abord rivaux mais qui avaient fini par se rendre, composaient cette aristocratie : les Chérifs ambitieux de faire remonter leur origine à la famille ou à la tribu natale du Prophète ; les Djouads, surtout répandus odans la région de Constantine, la noblesse d'épée , issus ou pseudo-descendants des conquérants arabes.

        On a voulu voir dans cette noblesse locale ce qu'Augustin Thierry avait cru discerner dans la noblesse française : une croûte superficielle d'apport étranger recouvrant la masse autochtone. Cette théorie, reconnue infondée quant à la Métropole, à la suite des travaux de Fustel de Coulanges et de ses successeurs, est également inexacte dans le Maghreb : tel obachaga, se prétendant de la postérité d'Okba, était en réalité de souche berbère; le plus souvent, il n'y a pas plus de certitude historique dans la prétendue description arabe des grandes familles que d'origines françaises dans le tronc familial des Mokrani malgré ses rameaux déliés et capricieux comme une arabesque, il a bien poussé sur le vieux terroir berbère.

L'arbre généalogique des Djouads n'a pas de racines en terre d'Arabie
    Durant les premières années, notre administration confirma les pouvoirs de ces chefs, quand ils s'étaient ralliés à notre cause, ou qu'après nous avoir combattus, ils avaient franchement accepté notre civilisation.

        C'est ainsi que Bugeaud rappela à ia tête de diverses tribus des Djouads qui en avaient été momentanément écartés. En même temps, des personnalités d'origine modeste, mais qui à nos côtés, avaient déployé certaines capacités politiques, furent également investies du commandement.

         L'aristocratie indigène trouva son apogée lors du "Royaume Arabe". Mais faite par définition par "le fusil et l'épée " ils régnaient sans conteste, déplacée dans la colonie pacifiée de 1848, insoucieuse de se plier aux conditions de l'Algérie nouvelle, elle apparaissait déjà, comme une survivance d'un autre âge.

         Le poignard du janissaire, parfois enrichi de damasquinures italiennes fait un Dey, comme le mauvais fusil à pierre d'un cavalier fait un chef de tribu. Un savetier de bonne mine, aimé de la soldatesque levantine, devient Dey d'Alger ; un aventurier, coupeur de routes, s'intronise caïd. Il arrive aussi que la sacoche, bourrée d'argent, prépare à son détenteur une belle destinée politique. Vers 1750, à Frenda, un caïd turc qui dirige la région, est convoqué à Alger pour rendre des comptes ; on voit quelques jours après, sa tête pendre à la porte Bab-Azoun : sa place a été adjugée à un riche bourgeois que rend généreux le goût du pouvoir. Au nouveau caïd de récupérer vite sur ses administrés le capital dépensé à l'achat de sa charge. Ses exactions ruineront les nomades ; les nomades se dédommageront sur les sédentaires ; les sédentaires, embusqués dans les défilés, rançonneront à leur tour les nomades. Nul ne s'étonne, nul ne proteste, c'est la vie normale de la Régence.

     Les annales de l'Algérie avant 1830 sont une longue suite d'extorsions, d'abus de pouvoir, de guerres locales que le Beylick turc dédaigne d'apaiser, qu'il tolère, qu'il encourage même, pourvu que l'impôt rentre sans trop de retard et que le principe du régime ne soit pas mis ouvertement en question.

         Cette première étude a pour objet, d'abord, de pratiquer comme une coupe dans cette stratification sociale d'en décrire les couches successives, les éléments constitutif; les particularités; de montrer ensuite ce qu'elle est devenue. C'est dire que nous passerons rapidement en revue les groupements de l'époque et les transformations profondes qui se sont accomplies sous l'influence de notre civilisation, de nos réformes et de nos lois.

La noblesse : Djouads et Cherîfs

         Il existait en 1830, à la tête des tribus, une noblesse héréditaire qui dirigeait la masse avec l'investiture explicite ou implicite, du gouvernement turc. Ces dignitaires qui n'étaient, d'ailleurs, soumis à aucun contrôle et qui n'avaient à rendre compte que du recouvrement de l'impôt, ils pressuraient âprement leurs administrés. Les obligations de ces feudataires du Beylick consistaient à payer au Trésor d'Alger la redevance annuelle, et à protéger les communications stratégiques et politiques d'Alger à Constantine par Sétif, d'Alger à Biskra ou Bou-Saâda par M'Sila, d'Alger à Oran par Miliana (Cf. Carette, Etudes sur la Kabylie, 122)

         Deux éléments, d'abord rivaux mais qui avaient fini par se rendre, composaient cette aristocratie : les Chérifs ambitieux de faire remonter leur origine à la famille ou à la tribu natale du Prophète ; les Djouads, surtout répandus dans la région de Constantine, "la noblesse d'épée ", issus ou pseudo-descendants des conquérants arabes. On a voulu voir dans cette noblesse locale ce qu'Augustin Thierry avait cru discerner dans la noblesse française : une croûte superficielle d'apport étranger recouvrant la masse autochtone. Cette théorie, reconnue infondée quant à la Métropole, à la suite des travaux de Fustel de Coulanges et de se" successeurs, est également inexacte dans le Maghreb : tel bachagha, se prétendant de la postérité d'Okba, était en réalité de souche berbère; le plus souvent, il n'y a pas plus de certitude historique dans la prétendue généalogie arabe des grandes familles que d'origines françaises dans le tronc familial des Mokrani. L'arbre généalogique des DJouads n'a pas de racines en terre d'Arabie; malgré ses rameaux déliés et capricieux comme une arabesque, il a bien poussé sur le vieux terroir berbère.
 

                  D'autre part, la féodalité musulmane n'était pas seulement un anachronisme désuet dans un pays que nous allions ouvrir au progrès; elle entravait et ligotait de ses lourdes chaînes, de ses usages hiératiques, de ses servitudes seigneuriales la société arabo-berbère que nous voulions éveiller.

          Deux mesures ont progressivement réduit son rôle et ses attributions.

          1° Le Sénatus-consulte de 1863 qui a disloqué l'ancienne tribu algérienne et l'a fractionnée en douars-communes dont chacun a son caïd. Le chef qui commandait une tribu de père en fils, qui en fut un moment la plus haute expression et comme le couronnement, s'est vu substituer plusieurs caïds qui n'appartenaient pas toujours à sa famille et qui ont peu à peu ruiné son autorité traditionnelle.

        2° La démocratisation des fonctions de caïd : de plus en plus, les anciens militaires, les notables sans origine nobiliaire, les indigènes qui ont rendu des service signalés, ont été admis à diriger les douars. La fonction de caïd de traditionnelle est devenue professionnelle et familiale, individuelle, d'héréditaire, personnelle; elle a évolué de l'apanage à l'emploi; du privilège du sang au mérite : elle s'est largement démocratisée.

          Il faudrait enfin signaler l'inexpérience et la prodigalité financières de certains grands chefs qui de 1830 à 1880, ont dissipé leur patrimoine, sans pouvoir s'adapter au milieu algérien issu des temps nouveaux. L'ancienne aristocratie est, sauf quelques honorables et brillantes exceptions. Descendue, en moins d'un siècle, à un niveau social trés moyen, quand elle n'a pas complètement déchu . Mais elle n' avaient à rendre compte que du recouvrement de l'impôt, pressuraient âprement leurs administrés. Les obligations de ces feudataires du Beylical consistaient à payer au Trésor d'Alger la redevance annuelle, et à protéger les communications stratégiques et politiques d'Alger à Constantine par Sétif, d'Alger à Biskra ou Bou-Saâda par M'Sila, d'Alger à Oran par Miliana

CONSTITUTION D'UNE BOURGEOISIE CITADINE

        L'histoire de l'Afrique du Nord constate que les villes ont joué un rôle peu important dans l'histoire politique et sociale algérienne. Comme l'a dit Trumelet, la force vitale du pays est diffuse dans la campagne M. Augustin Bernard écrit également : la vie urbaine n'a jamais été très développée chez les indigènes de l'Algérie " (A. Bernard, L'Algérie, 330). Tous les auteurs sont d'accord sur ce point . Cet isolement politique des cités de l'ancienne Algérie se déduit de causes économiques et démographiques. Il tient surtout à ce fait que les villes n'ont jamais été que des garnisons de conquérants, lesquels, les Turcs notamment, ont peu pénétré dans l'intérieur et ne se sont pas mêlés à la masse profonde des arabes et kabyles ruraux. Quoi qu'il en soit, il est certain qu'il existait en Algérie avant 1630, dans les principales villes, une classe instable, mouvante, qui n'était pas encore une bourgeoisie, au sens sociologique de ce mot, et qui se modifiait fréquemment par l'ascension de nouveaux éléments montant des bas-fonds. Elle était composée à Alger, par la famille des Raïs. des artisans enrichis. des renégats, des descendants des Musulmans andalous qui avaient immigré à diverses reprises : couche peu profonde, toujours agitée et remuante, tirant ses ressources d'un négoce limité et surtout des produits de la Course ; A Oran. Blida. Constantine et Tlemcen par des Maures et des Koulouglis s'adonnant au commerce. C'es groupes ont assez vite disparu : à Alger, par exemple, depuis une quarantaine d'années, ils ont fait place à ces familles d'origine kabyle qui se sont installées dans la capitale après fortune faite.

       Le Maure ou le Kouloughi qui, derrière son comptoir, au fond de sa petite boutique, attendait paisiblement le client au lieu de le rechercher, qui dédaignait la nouveauté, la présentation de l'étalage, le sens moderne dei affaires, a été éliminé par le Kabyle et le Mzabite venus de l'intérieur, adaptés à la vente rapide, à l'usage intelligent du crédit. Nos banques escomptent le berbère ou mzabite, généralement, solide et revêtu des meilleures garanties. Nous assistons ainsi, sous l'égide de nos lois, à formation d'une classe moyenne citadine qui a déjà de fortes assises et qui ne présente rien de commun avec la fausse " bourgeoisie " entrevue au XVIII" siècle par Venture de Paradis. En somme, le remplacement de la pseudo-bourgeoisie citadine de 1830 revêt trois modalités bien distinctes: l'une d'ordre ethnique, puisqu'il s'agit d'un apport de Kabyles s'installant à la place des Maures et des Kouloughiis 1'autre sociale, puisqu elle résulte d'un afflux vers les villes de gens du dehors, de ruraux tentés par le commerce et y excellant ; la troisième enfin, intellectuelle, puisqu'elle est le fait de sujets préparés à la vie moderne, rompus à nos méthodes, formés dans nos écoles primaires, nos écoles de commerce, dans nos collèges et lycées, dont ils ont remarquablement assimilé l'enseignement.

      Deux écoles se trouvent en présence pour définir la nature, l'organisation et le rôle de l'ancienne tribu. D'une part, Renan, suivi par Seignette et les écrivains militaires de 1860, voit dans la tribu un groupe consanguin, homogène et de même origine. D'autre part, une école plus récente, à la tête de laquelle nous trouvons MM. Doutté et A. Bernard, conteste cette théorie un peu trop patriarcale en ce qu'elle a d'absolu. Se fondant sur des constatations faites au Maroc, M. Augustin Bernard a montré ce que la tribu a d'hétérogène et même d artificiel :

        C'est bien à tort que l'on considère l'assemblage des familles qui constituent une tribu comme unies par les liens du sang. La tribu est généralement composée d'éléments de provenances diverses; elle ne se développe pas seulement par intus susception, mais par juxtaposition. Les divisions des groupes de populations constituent d'ordinaire, non des rameaux issus d'une même souche, mais des greffes supportées par un pied primitif, (A. Bernard, L'Algérie, 352). M. Doutté écrit que la tribu doit être représentée, non sous la forme d un arbre généalogique, " mais bien sous celle d'un tronc primitif souvent complexe lui-même qui a, d'une part, reçu du dehors d'innombrables greffes et perdu, l'autre, quantité de rameaux, Sans prendre parti entre ces deux doctrines, probablement vraies toutes deux suivant les époques ou les régions, il est certain qu'il existait dans chaque tribu un héritage oral. historique, un patrimoine commun de souvenirs, un ensemble de mœurs qui formaient l'enfant et absorbaient rapidement le nouveau venu. Aucune valeur n'était reconnue à l'initiative individuelle et à la personnalité. " La tribu constitue une oligarchie de d traditions dont nul ne saurait s'affranchir. Elle dissout d toute originalité, toute velléité d'indépendance, toute volonté susceptible de lui résister. Elle façonne, suivant un type uniforme, le petit indigène, pourtant si malléable, qui respire sa pesante atmosphère. Elle est par excellence un organe de conservation sociale, soustrait à l'évolution, au progrès, à l'innovation et qui nous restitue, après des siècles, des formes de civilisation contemporaines de la Bible.

     Le danger de cette organisation étouffante apparut bien en 1863 au moment du Sénatus-Consulte, dont l'un des buts élait de dissocier la tribu pour briser son unité et la répartir en douars-communes. Le législateur obéissait au souci de disloquer les résistances collectives qui s'étaient opposées tout d'abord à notre emprise, d'abattre les pans vermoulus de ce bâtiment séculaire, d'y faire circuler à grands flots l'air vivifiant et libre.

    On verra, à l'important chapitre consacré à la propriété indigène, les effets techniques du Sénatus-Consulte. Nous ne pouvons ici que souligner le résultat obtenu par la division de la tribu en plusieurs douars-communes qui offrent à l'activité de nos administrés un cadre local plus moderne et plus souple. Plus de force occulte émanée de la collectivité anonyme, qui paralysait l'individu et l'asphyxiait dans une morne torpeur. Plus de cette moralité rétrograde faisant d'une injure, d'un vol, d'un meurtre, un motif de vengeance dont chaque indigène devait être l'instrument résigné. Plus de lourd servage imposé par les traditions barbares et les préjugés arriérés du folklore. Mais une sorte d'indépendance, d'émancipation, de liberté individuelle.

      La cellule sociale qui était autrefois la tribu est, aujourd'hui, la famille sur ce point, l'œuvre du Sénatus-Consulte, tant contestée vers 1870, apparaît à distance comme salutaire et bienfaisante.

Extraits de l'Algérie Ancienne . Carette, Etudes sur la Kabylie

Collectif des Guelmois site Internet GUELMA-FRANCE