ROKNIA ET SES DOLMENS
-

        Le samedi 20 mai, je partais de Guelma dans la direction d'Hammam-Meskoutine les fameux bains maudits des Arabes.

      J'avais l'intention de visiter le champ mortuaire de Roknia et d'explorer l'immense caverne du Djebel-Taya. Les commandants supérieurs de Bône et de Guelma, dont je ne saurais trop louer l'obligeance et l'affabilité, avaient mis, ce qui m'avait manqué dans mes précédentes excursions, des hommes à ma disposition.
              Je dois, pour acquitter une dette de reconnaissance, reprendre de plus haut. Lorsque, de retour de mon voyage à Tunis, j'étais débarqué a Bône dans la journée du 13 mai, j'avais trouvé en la personne du commandant supérieur, M. le général Faidherbe, ancien gouverneur du Sénégal, un homme d'un haut mérite, alliant au savoir la prévenance et la courtoisie d'un vrai gentleman. J'avais également rencontré en M. le capitaine de Bouvière, et en M Vérillon, chef du bureau arabe, une extrême complaisance.

              Ces personnes, chez lesquelles le savoir et le mérite se disputaient à l'affabilité, m'avaient,lorsqu'ils apprirent mon désir de visiter les environs de Guelma, le plus chaudement recommandé au commandant, M. le lieutenant-colonel de FIogny.A mon arrivée à Guelma, j'avais eu le bonheur de retrouver chez M. de Flogny celle obligeance délicate à laquelle, a Bône, je m'étais si bien habitué. Il est rare de rencontrer des personnes d'un tel mérite, qui prennent si à cœur d'aider de tout leur pouvoir ceux qui se consacrent aux études scientifiques.
Lorsqu'un voyageur est assez heureux pour trouver sur sa route de ces hmmes d'intelligence. Ce Jour-là est pour lui un jour de bonheur. Ce n'est pas que j'aie rencontré, en Algérie, des personnes malveillantes, non ! J'ai toujours chez les officiers et les commandants de notre brave armée d'Afrique,qui sont tous des gens d'élite, reconnu l'obligeance et l'amabilité. II y a, cependant, obligeance et obligeance; il y a également amabilité. Il y a l'obligeance de l'homme indifférence aux sciences; il y a l'amabilité de l'homme qui remplit strictement le devoir que lui impose une recommandation ministérielle; c'est-à-dire, l'amabilité sèche, qui se doit entre hommes bien élevés, qui se voient pour la première fois. Il y a, enfin, l'obligeance du cœur, la politesse courtoise et l'amabilité délicate de l'homme intelligent et ami du progrès.

              J'avais donc été assez heureux pour rencontrer, à Bône et à Guelma, celte parfaite obligeance, celle extrême courtoisie. Grâce à MM. Faidherbe cl de Flogny, j'avais à ma disposition quelques soldats de la garnison de Guelma sur lesquels je pouvais compter, et, qui plus est, M Taurhon. du bureau arabe, dont je n'ai qu'à me louer, avait fait prévenir, de mon arrivée, le cheikh Si-MokhIar-ben-Teboula du douar des beni-Addi. Le soir du 20 mai, j'arrivais donc avec mes soldats, le cheikh et ses spahis,sur le champ mortuaire de Roknia.

             A Alger, lorsqu'au retour de mon excursion de Teniet-el-Haad et des hauts plateaux je lui parlais des temps préhistoriques et que j'essayais de reconstruire les antiques périodes de l'enfance de l'humanité, il m'avait signalé le champ mortuaire de Roknia comme d'un colossal cimetière préhistorique. Un désir immense de visiter ce champ s'était emparé de moi, surtout lorsque je l'entendais me dire que les sépultures s'y comptaient, non par centaines, mais par milliers. Enfin j'étais arrivé ; j'avais des hommes de cœur pour le travail, et je ne me trouvais plus à la merci de celte sale population arabe, la plaie de noire colonie, comme je l'avais été au douar des Doui-Hasseni, au Kef-Ir'oud, lorsque je me trouvais en présence des monuments symboliques dont j'ai parlé au premier chapitre. Mon ami Letourneux ne m'avait pas trompé. Sur le versant d'une colline, il existait bien 1.000 1200, ou bien 1,500 sépultures non détruites. Dans l'origine, il pouvait bien, sans exagération, en avoir eu plusieurs milliers. Ces sépultures n'étaient pas des sépultures ordinaires, c'étaient de véritables dolmens. Mais, avant de décrire ces dolmens, je crois utile de présenter un aperçu des travaux publiés sur les sépultures préhistoriques de l'Algérie, afin de constater l'état actuel de la science en ce pays. L'Algérie, comme la Bretagne, est et sera longtemps encore la terre promise des archéologues. Depuis l'humble tombe jusqu'aux gigantesques constructions du Medracen et de la Chrétienne; depuis les dolmens, les menhirs, etc., jusqu'aux monuments symboliques, il y a de tout en Algérie. Chaque peuple, chaque race qui se sont succédé sur celle terre, y ont imprimé leur cachet, y ont laissé leurs empreintes. Je commence par ordre de date. Medrasen, Ce colossal monument situé au nord de Batna consiste en une masse circulaire, dans laquelle se trouvent engagées soixante colonnes et en une autre masse coniforme, terminée par une série de gradins en retrait les uns sur les autres L'auteur croit que ce monument est le tombeau des rois numides, de même que le K'eber-Roumià, le tombeau de la Chrétienne est celui des rois de Mauritanie.

Photos Edmond Boucault

               D'après cet auteur, le Madracen n'est ni le monument d'Aradion, ainsi qu'on a essayé de le prouver ,ni une construction commémorative d'un événement quelconque, ni le tombeau d'un chef unique, mais la sépulture commune des chefs numides. Intéressante notice consacrée à la description des monuments circulaires recouverts d'une dalle de pierre fruste ou monolithe de 0 m 08 à 0, 10 d'épaisseur (I). Ces petites tours, répandues en immense quantité dans la province de Constantine, notamment à Chouchet-eI-Roumaïl, au Djebel-Karouba, a Firès au Djebel-Dou-Driécen, etc., dont la hauteur ne dépasse pas 1",60, renferment une auge de 0m,90 sur 0m,5, dans laquelle se trouve un squelette couché diagonalement sur le flanc gauche, avec les jambes repliées le long du corps, de façon que les pieds touchent le crâne. La tête est posée du côté de l'Orient. Dans un angle de l'auge est déposé un vase en terre mal cuite. Une dalle de fond complète l'ensemble du sarcophage. M. Payen pense que ces tumulus circulaires sont les sépultures des populations autochtones ou libyennes, subdivisées en Numides, en Maures, etc., du temps de l'occupation romaine. Les monuments dits celtiques explorés par M. L. Féraud, en compagnie de M. Christy, sont situés près des sources du Bou-Merzoug, a 35 kilom au S. E de Constantine, non loin de la route de Batna dans une contrée nommée par les indigènes Mordjet-el-Gouni. " Dans un rayon de plus de 3 lieues, dit L. Feraud, sur la partie montagneuse, comme dans la plaine, tout le pays qui entoure les sources est couvert de monuments de forme celtique, tels que dolmens, demi-dolmens, cromlechs, menhirs, allées et tumulus. Ces monuments sont entourés d'une enceinte plus ou moins développée, en grosses pierres disposées tantôt en rond, tantôt en carré, avec une sorte de régularité géométrique. La roche forme parfois une partie de l'enceinte, complétée ensuite à l'aide d'autres blocs rapportés. Il est même souvent difficile de déterminer ou finit le monument, où commence le rocher. Parfois encore, l'escarpement, étant trop abrupt, a été nivelé par une sorte de mur de soutènement pour faire terrasse autour du dolmen.

            " Les dolmens qui existent dans la plaine paraissent construits avec plus du soin ; le transport des matériaux devait aussi y être plus coûteux. Ici, les enceintes sont plus vastes et les dalles des tables plus grandioses. Nous en avons remarqué une qui a fixé notre attention par ses proportions gigantesques. Sa longueur est de 3m,75 sur 2 m.25 de large; son épaisseur sur les bords, de 0 m,45. " La plupart de ces monuments sont reliés entre eux par des lignes (simple, double ou triple) de grosses pierres plantées en terre, de 0.40 à 0.60 d'épaisseur; de (elle sorte que l'ensemble de ces dolmens et de toutes ces lignes forme une sorte de monument très-complexe. MM. Féraud et Chrisly, après avoir fouillé douze dolmens, ont reconnu que le cadavre, replié sur lui-même, couché sur le coté gauche, forme en quelque sorte un S. Les genoux, ramenés vers la poitrine, touchent presque le menton. Les bras sont croisés sur la poitrine. Les poteries, recueillies toujours à proximité de la tôle, consistent en vases et pots de différentes grandeurs : les unes paraissent cuites; les autres, en terre glaise, sont seulement séchées au soleil. Les objets trouvés dans ces dolmens sont :

1 Quelques fragments de silex, et une pierre polie en calcaire du pays, de la forme d'une hache de sapeur.
2* Une boucle en cuivre avec son ardillon ; - deux bagues en cuivre, avec un dessin incompréhensible sur le chaton de l'une et avec la représentation, sur le chaton de l'autre, d'une sorte de fleur à quatre feuilles en croix: - deux anneaux on cuivre, dont l'un sorte de boucle d'oreille, a ses extrémités recourbées s'adaptant l'une à l'autre ; - une petite plaque de cuivre, percée, au centre, d'un trou triangulaire; et un objet en cuivre très bizarre dont l'usage est inconnu, de la forme d'une monture de pendant d'oreille.
3° Un anneau de fer; - une boucle de fer avec son ardillon, et un autre morceau de la forme d'un mors. Ce dernier morceau a été recueilli en compagnie d'ossements de cheval.

Enfin une médaille en bronze, grand module, de l'impératrice Faustine.
- Sur la face : buste de femme à droite avec ces lettres DIVA FAV...; sur le revers : une Victoire ou une divinité quelconque debout, tenant une lance ou un glaive à la main gauche. La droite est posée sur un bouclier ou un autel. " Quelle origine faut-il attribuer à ces sépultures? dit M. Féraud. Sont-elles franques, gallo-romaines ou même vandale" ?

" Existait-il une population ou une légion gauloise établie d'une manière permanente? Toute nécropole fait présumer l'existence d'une ville voisine. Or jusqu'ici nous n'y avons trouvé aucun vestige de ville, ni de poste militaire, etc...

         " Ce canton, avec son admirable source, aurait-il été consacré par la superstition et serait-il devenu, en quelque sorte, une terre sainte Dans cette conjecture, peut-être y apportait-on les cadavres des Gallo-romains qui habitaient Cirta. Sigue ou Lambesse, ce qui expliquerait la présence de ce grand nombre de tombes. "

Dans ce mémoire, après avoir mis en relief les parties saillantes du travail de M. L. Féraud, dont il ne peut admettre les conclusions, M. A. Bertrand reconnaît que ces monuments sont analogues à certaines sépultures de la Bretagne (1), et, de plus, qu'ils sont identiques aux dolmens du Danemark, tels qu'ils sont publiés dans Sjoborg (2),
         Entre ces monuments, le savant directeur du musée préhistorique de Saint-Germain retrouve " les mêmes alignements de pierres en plaine, les mêmes tumulus entourés de cromlechs, la même réunion de dolmens, cromlechs et menhirs dans des enceintes rondes ou carrées de pierres de moindres dimensions. "

         Ces similitudes de signes distinctifs amènent l'auteur aux déductions suivantes : Un fait acquis : tous ces monuments, en Afrique, comme en France, comme en Danemark, sont des tombeaux. Les corps y étaient ensevelis et non brûlés, et d'ordinaire le cadavre n'était pas étendu tout de son long dam la fosse, il y était placé replié sur lui-même, les genoux touchant le menton. Tout cela font des monuments d'Afrique les analogues des monuments du Danemark. " Peut-on croire, toutefois, que les uns et les autres appartiennent à une même race, à une même époque?

         " Les monuments du Bou-Merzoug paraissent être d'une date beaucoup plus rapprochée de nous que les monuments analogues du Danemark et que la plus grande partie des monuments de la Gaule. Si, en effet, par leur forme et leur construction, par le mode de sépulture, non moins que par la posture des cadavres ensevelis, tous ces monuments semblent avoir les mêmes caractères, les objets qui y ont été trouvés sont loin d'être partout de même date. De longues ancêes, des siècles, doivent, au contraire, séparer ces objets les uns des autres; tandis qu'on Danemark, d'après les observations unanimes des archéologues, ces monuments remonteraient, sans exception, l'Age de pierre, c'est-à-dire à une époque où, dans le Nord, l'usage même du bronze était inconnu, tandis qu'en Gaule la majorité de ces monuments seraient contemporains de l'Age du bronze (1). et quelques-uns seulement seraient a l'âge du fer CEUX de la province de Constantine ne pourraient, en juger par les objets qui y ont été trouvés, être de beaucoup antérieurs Si l'ère chrétienne, quelques-uns même seraient postérieurs. " Comment, après cela, expliquer les liens étroite de ressemblance qui unissent tous ces monuments entre eux " Les monuments qui paraissent de date relativement récente sont-ils tout simplement d'antiques monuments et ayant, à l'époque romaine, servi de nouveau de sépulture. Peut-on poser cette conjecture pour les monuments du Bou-Mereoug? " Si les observations ont été bien spoliés et si les tombeaux ouverts étaient réellement intacts, comme le croit M. Féraud, il faut admettre que ces monuments sont des monuments non d'une époque, d'un Age particulier, mais d'une race qui, rebelle à toute transformation et à toute absorption par les races supérieures à elle qui ont peuplé de bonne heure l'Europe, après avoir été refoulée de l'asie centrale vers les contrées du Nord, avoir suivi les bords de la mer Baltique et séjourné en Danemark, en a été de nouveau chassée, a remonté jusqu'aux Orcades; puis, redescendant par le canal qui sépare l'Irlande de l'Angleterre, est arrivée, d'étape en étape, d'abord en Gaule, puis en Portugal, puis enfin en Afrique, où les restes de ces malheureuses populations se sont éteints, étouffés par la civilisation, qui ne leur laissait plus de place nulle part. " Dans ce deuxième mémoire, M. L. Féraud, après avoir signalé tous les monuments (dolmens, cromlechs, cours circulaires, enceintes) existent dans la province de Constantine, en décrit quelques-uns, tels que ceux des crêtes du Kheneg, près des ruines de Tiddi, à 24 kilom. N. de Conslanline , ceux des Oulad-abd-en Nour, dans la direction de Sétif, etc...Mémoire consacré à des tumulus découverts dans le nord du Sahara, près des sources de l'Oued-Itel, El-Mengoub. Ces tumulus ressemblent à des amas confus de pierres, d'une hauteur de 1 à 3 mètres, présentant une base de 3 à 5 mètres de diamètre, au niveau du sol seulement, les pierres, placées verticalement, forment une enceinte assez régulière. Sur quelques tumulus, l'auteur a remarqué une pierre dressée, d'assez forte dimension, qui dépasse toutes les autres.

Source M J R Bourguignat 1868

Suite en mars 2008

Collectif des Guelmois site Internet GUELMA-FRANCE