LA PROSTITUTION A ALGER EN 1853
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par E.-A.DUCHESNE

Un riche vieillard et son mignon

          Il existe si peu d'ouvrages sur la Régence d'Alger avant la conquête des Français en 1830, qu'il ne nous a pas été possible de faire l'histoire complète de la prostitution africaine avant cette époque.

Cependant, à force de recherches, nous sommes parvenus à découvrir qu'elle existait déjà à Alger en 1612. Le père don Diego de Haedo, qui a publié, en espagnol, une topographie et une Histoire d'Alger, nous donna ce sujet des détails assez curieux.

" Le troisième vice et péché, dit-il, est la luxure dont les Algériens font un si grand usage, qu'ils la regardent comme devant faire leur bonheur dans ce monde et dans l'autre.

Suivant la doctrine de Mahomet, la fornication simple n'est pas un péché, et les femmes de mauvaise vie sont si nombreuses, que les Maures mêmes disent qu'il n'y a pas de femme à Alger, qui ne se prostitue, non seulement aux Turcs et aux Maures, mais encore aux chrétiens qu'elles obsèdent de leurs importunités et qu'elles vont chercher dans leurs propres maisons, sans crainte de la mort ou qu'on les jette à la mer comme c'est l'habitude.

Ces faits se trouvent confirmés par un autre ouvrage publié en 1671 (1).Voici ce que raconte Emmanuel d'Aranda (2) :

" Les femmes ne sont pas scrupuleuses devant les esclaves chrétiens, car elles disent qu'ils sont aveugles; mais elles sont remarquables par leurs mauvaises inclinations; car nonobstant que leurs maris, avec toutes sortes de diligences, tâchent de tenir leurs femmes et leurs filles dans la maison, elles inventent mille finesses pour se baigner, pour faire des visites ou sous prétexte de dévotion pour visiter un marabout ou santon et s'abandonnent alors, quand elles trouvent l'occasion, à tous ceux qu'elles rencontrent, fussent-ils des coquins, des bellâtres, des sodomites. "

Il ajoute dans un autre endroit : " Quelques esclaves gagnaient beaucoup d'argent; mais comme l'on voit ordinairement que le bon temps et l'argent perdent les hommes, ceux-ci le perdaient avec les femmes et le vin.

" Ces faits intéressants, cités par deux auteurs dignes de foi et qui ont longtemps habité Alger, démontrent d'une manière irréfragable que la prostitution y existait déjà au seizième siècle; nous n'avons pu remonter à une date plus ancienne.

Nous arrivons, sans intermédiaire, aux années qui ont précédé l'arrivée des Français sur le sol africain. La prostitution y existait certainement sur une grande échelle et y était réglementée. Et d'abord nous savons que les janissaires mariés avaient tous des concubines, outre les quatre femmes qui sont permises à tout musulman, d'après. le Coran. Mais comme ils perdaient une grande partie de leurs avantages en se mariant, ils restaient presque tous célibataires et vivaient avec les filles publiques, chez lesquelles ils passaient la moitié du temps à se livrer à toutes espèces de débauche En outre, ils étaient tous adonnés à la pédérastie. Le capitaine Ilozet estime à 3,000 le nombre des filles publiques qui existaient à Alger, lors de notre arrivée. Il y, avait des Mauresques, des Arabes, des négresses, mais il n'y avait pas de Juives autorisées. Les femmes publiques étaient renfermées dans des maisons particulières et divisées en diverses classes dont chacune avait ses prix ; elles ne pouvaient sortir sans la permission un mézouar. C'était le grand bailli ou le lieutenant général de la police ; on l'appelait mézouar mi mizouar, et il était chargé spécialement de la surveillance des femmes qui faisaient métier de la prostitution. Les Français trouvèrent la prostitution établie à Alger et dans toute la Régence soumise aux règles despotiques des mézouars. Cette tutelle persista encore pendant quelque temps ; mais aussitôt que l'on eut pris possession du pays et en présence de troupes assez nombreuses, on sentit que, dans l'intérêt de la santé du soldat et des arrivants attirés à. Alger par l'espoir d'y faire for-tune, on devait réglementer la prostitution Si l'on ouvre le registre des délibérations da la Commission administrative du dispensaire d'Alger, on y trouve à la date du 6 décembre 1837 un Rapport remarquable de M. Antié, lu et approuvé le 29 décembre 1837, ou on lit ce qui suit sur l'historique des arrêtés sur la prostitution en Afrique. Un arrêté du 11 août 1830 créa un dispensaire de santé sous la surveillance de la police.

Toutes les filles étaient tenues de s'y faire inscrire et de s'y pourvoir d'un livret. Elles étaient obligées de se présenter une fois par semaine au dispensaire et de payer entre les mains de l'agent comptable une rétribution mensuelle de 5 F Par arrêté du 27 mars 1831, le dispensaire fut placé sous l'autorité du maire; mais l'impôt continua à être perçu par les soins du commissaire de police.
Un arrêté du 12 juin suivant plaça sous la surveillance du maire, les filles et le dispensaire. La nécessité de mettre un terme aux abus qui résultaient de la mesure par laquelle la perception avait été confiée. aux agents subalternes de la police, fit rendre l'arrêté du 11 juillet 1831, par lequel le sieur Loarby fut rendu adjudicataire, moyennant la somme de 1,860fr. par mois. Le 29 septembre suivant, intervint un nouvel arrêté qui, basé sur la concession du sieur Loarby, concéda la ferme au sieur Mehemet, moyennant 1,980 F par mois. Lé 5 juin 1832, une concession fut faite au sieur Loarby, moyennant 1,488 F par mois, et la taxe fut élevée à 7 F X44 cent, par mois. Lé 30 juillet 183.4 Le 30 juillet 183.4 et jusqu'au 1 er août 1835, la rétribution fut élevée à 9 F et concédée moyennant le payement mensuel d'une somme de 1,666 F 80 C. au sieur Balré, avec faculté de percevoir à son profit le montant des amendes prononcées par le commissaire de police, de réunir les filles deux fois par mois, et d'exiger 10 F pour les fêtes à l'extérieur et 5 F pour les fêtes dans la ville. Le 3 août 1835, la concession fut de nouveau adjugée à Balré moyennant 2,250 fr. par mois. Ici commence le droit, pour les filles d'être visitées chez elles, moyennant 3 F par visite payable au médecin sous la surveillance du Commissaire de Police toutes les prostituées, et régla ou résuma définitivement toutes les obligations qui étaient imposées soit aux filles, soit aux agents chargés de les surveiller. Cet arrêté est le seul qui présente un système complet d'organisation. Voici la teneur de cet arrêté :

Nous, intendant civil des possessions françaises dans le nord de l'Afrique; Vu les articles 10 et 46 du titre 4 de la loi du 19-27 juillet 1791, etc.; Considérant que l'expérience a fait reconnaître la nécessité de réviser les règlements en vigueur, concernant les filles publiques; avons arrêté et arrêtons ce qui suit :

DE L'INSCRIPTION DU SERVICE SANITAIRE

ARTICLE 1er. Toute fille notoirement livrée à la prostitution sera inscrite par les soins du Commissaire de Police, chef du Bureau central, sur un registre tenu à cet effet au dit bureau.
ART. 2, 3, 4, 5. Sur la manière de faire cette inscription .
ART. 6. A dater du 1er octobre prochain, toutes les femmes publiques seront tenues de se faire visiter deux fois par mois et à quinze jours d'intervalle pour faire constater leur état de santé.
ART. 7: Cette visite aura lieu au dispensaire. Toutefois les femmes publiques qui désireraient se faire visiter à leur domicile pourront en obtenir la faculté en payant une rétribution extraordinaire de 3 francs par visite, à titre d'honoraires, en faveur du médecin.
ART. 8, 9, 10. Sur la tenue du registre des visites.
ART. 11. Les filles publiques visitées au dispensaire et reconnues atteintes de maladies vénériennes seront retenues dans cet établissement pour y être mises immédiatement en traitement. Quant à celles qui seraient visitées dans leur domicile et qui se trouveraient dans le même cas, elles seront conduites au dispensaire par les soins du Commissaire de Police.
ART. 12. Pour subvenir aux dépenses qui résulteront tant de la visite que du traitement des femmes publiques, il sera payé pour et par chacune de ces femmes, au moment de la visite, une rétribution de 5 francs, soit 10 francs par mois.
ART. 13 et 14. Sur le mode de perception de cet impôt par l'économe du dispensaire.
DISPOSITIONS GÉNÉRALES.
ART. 15, 16, 17, 18, 19 Concernant l'exhibition des cartes, les changements de domicile, etc.
ART. 20. Il est expressément interdit à toutes filles publiques de se produire, de vaquer dans les rues après dix heures du soir et d'appeler directement ou indirectement les passants, soit de jour, soit de nuit, aux portes, aux fenêtres, dans les rues, places, promenades ou chemins publics.
ART. 21. Il leur est expressément défendu de s'introduire dans les casernes ou corps de garde; de recevoir ou d'avoir chez elles des militaires après la retraite, et même de se trouver ailleurs en leur compagnie.
ART. 22. une fille publique ne pourra, non plus, sortir de la ville pour se rendre dans les tribus environnantes, sans une permission écrite du Commissaire de Police, chef du Bureau central; la même permission leur sera nécessaire pour aller aux fêtes qui seraient données soit dans l'intérieur, soit à l'extérieur de la ville.
ART. 23. Réglementaire.
ART. 24. La rétribution à payer pour chacune des filles dont la demande sera faite reste fixée, pour l'extérieur, à 10 francs, et pour l'intérieur, à 5 francs.
ART. 25 et 26. Réglementaires. Alger, 26 septembre 1835.L'Intendant civil, LEPASQUIER.

Le 18 avril 1836, M. Germont, commissaire central de police, signala à M. l'Intendant civil une diminution de plus de 4,000 francs dans la recette, et il n'hésita pas à en attribuer la cause à une mode qui consistait à confier la perception à trois ou quatre personnes indépendantes.

POLICE.
Irrégularité constatées pour les cartes, et les visites à domicile, les perceptions et les visites au dispensaire ( Suivent quelques exemples qui trouveront place dans notre travail.)

EXEMPLE:
Le sieur Margot, appelé dans le sein de la Commission et interrogé, répondit :

" Je savais, il est vrai, que des agents sous mes ordres prévariquaient, mais je n'ai jamais rien pu découvrir. L'agent de police Baruch a fait les aveux les plus complets et dit que M. Margot lui-même avait touché, pour son compte personnel, de 40 à 60 francs par bal,
On a touché, du 1er janvier au 24 octobre 1837, 19,917 francs sur 448 filles.

Il y a là une erreur énorme; car en retranchant des 448 filles, 148 pour non-valeurs ou cessation, retranchant encore les sommes provenant des permis de musique, des fêtes et des bals, il resterait toujours 300 filles qui, à 10 francs par mois, doivent produire, ainsi que l'a avancé l'agent Baruch, 30,000 francs au lieu de 19,911.

CONCLUSIONS.
L'institution des filles publiques est une plaie de notre organisation sociale, une nécessité malheureuse, à laquelle il faut se soumettre; mais le nombre de ces femmes est si disproportionné à Alger, que la misère en chassera sans doute celles-là même que la misère y a conduites, et lorsqu'on considère qu'on en compte plus de 300 sur 25,000 habitants, tandis que Paris n'en a que 4,000 pour 900,000 habitants, il est permis d'espérer qu'avec une administration loyale et protectrice on en ramènera plusieurs dans le devoir, en même temps qu'on pourra préserver la santé publique.

SODOMIE OU PROSTITUTION MALE.

Ceux qui connaissent les mœurs arabes sapent combien ils sont adonnés à la sodomie. Ce hideux péché existe depuis longtemps; car, sans remonter aux saintes Ecritures, nous avons vu que d'Aranda signalait les sodomites d'Alger.

" Ce qui favorise la prostitution, dit Haedo (1), c'est que les femmes vont librement dans les rues de la ville, le visage couvert d'un voile, et que les maris font peu de cas d'elles, leur préférant les garçons. En outre, il y a un grand nombre d'entremetteuses qui n'ont d'autre chose â faire que d'exercer leur infâme métier sans qu'aucune soit punie.

La sodomie est tenue en honneur, et celui-là est le plus considéré qui entretient un plus grand nombre de garçons. Ces garçons sont plus soigneusement gardés que leurs femmes et que leurs filles. " Les vendredis et le jour de Pâques, ils les font sortir à la promenade, richement vêtus, et tous les galants de la ville, même les hommes les plus graves, vont alors leur faire la cour, leur offrant des bouquets de fleurs et leur racontant leurs tourments et leur passion. Un homme qui a un fils, s'il veut l'avoir exempt de ce péché, doit le garder avec plus de vigilance qu'Argus; car bientôt il a des amoureux qui lui font la cour, qui viennent se promener devant sa maison.

Aucun caïd ne va dehors, aucun Turc ne va à la guerre, aucun corsaire en course, qu'il n'emmène un garçon, pour lui faire la cuisine et pour lui tenir compagnie dans son lit. Pécher avec eux au milieu de la journée, aux yeux de tout le monde, est une chose dont personne ne s'étonne. Il y a plusieurs Turcs et renégats qui, quoique étant des hommes âgés et même des vieillards, non seulement ne veulent pas se marier avec des femmes, mais encore se vantent de n'en avoir jamais connu et ils les détestent au point de ne pas vouloir les voir devant leurs yeux.

Il y en eut un, qui était le premier parmi les caïds et le plus riche des renégats, Grec de nationalité qui jura à Dieu qu'il se tenait pour déshonoré d'être né d'une femme, et que si on lui montrait sa mère, il la tuerait de ses propres mains tellement il les haïssait.

" La sodomie était alors si honorée à Alger et si publiquement pratiquée, que les barbiers avaient l'habitude, afin d'avoir plus de gain et plus de monde dans leurs boutiques, d'avoir des jeunes gens qui rasaient et qui taillaient les cheveux à leur pratique les Maures, les renégats et les Turcs faisaient continuellement la cour à ces jeunes gens, comme si c'étaient les dames les plus belles du monde. En effet, les boutiques des barbiers étaient autant de maisons publiques.
La bestialité est très pratiquée parmi eux, et en cela ils imitent les Arabes, qui sont très enfoncés dans l'usage de ce vice, de même que les marabouts (1).Le même auteur dit qu'une des causes de divorce admises par la loi est celle-ci :

Lorsque le mari est sodomite avec sa femme, ce qui arrive fréquemment, la femme va demander justice au cadi (juge). Arrivée devant le cadi, sans parler ni prononcer aucune parole, elle s'accroupit sur les genoux, prend sa pantoufle et la pose devant elle, la semelle en haut, voulant dire par là que son mari la connaît à l'envers.

Cela fait, elle est admise à prouver ce qu'elle avance (2).En parlant des marabouts, de leurs habitudes et de leurs différentes classes, il dit (3)

" Les marabouts sont ordinairement grands sodomites et se vantent de l'être. Le péché bestial, ils le pratiquent au milieu du marché, dans la rue principale, aux yeux de tous. La cécité et folie des Maures et des Turcs est si grande, qu'ils ne s'en étonnent pas, mais, au contraire, ils le regardent comme une bonne oeuvre. " Ouvrage. cité, p. 35.

Cet usage existe encore aujourd'hui dans tous les pays soumis à la loi mahométane. (8) Ouvr. cité, p. Et plus loin : " [ y a une classe de marabouts qui sont fous et sans raison, soit qu'ils soient venus au monde de la sorte, soit à cause de maladie ou de quelque autre accident, et ceux-là sont regardés comme les plus saints. C'est un grand péché que de leur refuser ce qu'ils demandent ou d'empêcher qu'ils ne prennent les objets qui leur conviennent, soit dans les boutiques et sur les marchés. Mais quelques-uns d'entre eux ne sont pas fous, mais de grands coquins; car il arrive quelquefois que s'ils trouvent dans la rue une femme jeune et jolie, ils se jettent sur elle à la manière des chevaux et la connaissent publiquement.

La folie des Maures et des Turcs est si grande, que non seulement cet acte ne leur paraît pas un mal, mais, au contraire, ils baisent les mains et les vêtements du marabout, comme s'il venait d'accomplir une oeuvre grande et sainte ou un fait remarquable et vertueux.."

Laugier de Tassy, qui écrivait en 1725, nous rapporte des faits identiques :

" La sodomie, dit-il, est fort en usage parmi les Turcs d'Alger; les deys, les beys et les principaux en donnent l'exemple, surtout depuis qu'ils ont reconnu par l'expérience de leurs prédécesseurs que leurs femmes ou leurs maîtresses causaient le plus souvent leur perte. Ils ont à présent, à leur place, de jeunes et beaux esclaves et il ajoute que les jeunes esclaves sont tous sujets à pareille tentation. "

Ces honteuses habitudes n'ont pas lieu seulement à Alger, mais encore à Rome, à Naples, à Malte, à Smyrne, à Trieste, et dans tous les pays méridionaux; les auteurs disent même que cela existe en Chine. De Guignes (1) raconte que " la loi permet, en Chine, d'avoir des concubines, mais seulement à l'Empereur, aux grands et aux Mandarins. Les enfants sont légitimés; mais dans la succession au trône, les fils de l'Impératrice sont préférés.

" Les autres Chinois ont aussi, par tolérance, des concubines. Si les Chinois se bornaient à ces femmes de second ordre, ils ne seraient pas blâmables, puisque l'usage les autorise; mais ils ont, en outre, des jeunes gens de dix à douze ans et au-delà, et l'on voit peu de gens aisés ou de Mandarins qui n'en aient à leur suite. On ne peut se tromper sur l'usage qu'ils en font ; les Chinois s'en vantent hautement et parlent de ce goût horrible comme d'une chose ordinaire et adoptée généralement chez eux. Ces jeunes gens portent habituellement une seule boucle d'oreilles. "

Le dernier dey d'Alger avait ses mignons; presque tous ses beys et un grand nombre de ses officiers imitaient son exemple. Un an après notre arrivée en Afrique (1831), cet usage honteux existait encore.
Ceux de nos soldats qui étaient doués d'une jolie figure eurent à repousser les propositions dégoûtantes des Algériens.

Quelques peuplades du Sahara algérien ont encore conservé ces honteuses habitudes. A Ouargla (1) par exemple, les mœurs de la population entière sont fort dissolues. Non seulement on retrouve près des murs de la ville et sous la tente ces espèces de lupanars qui se recrutent des belles filles du désert ; mais on y trouve des mignons qui font métier et marchandise de leurs débauches. Ce sont de très jeunes gens qui vivent à la manière des femmes, se teignent comme elles les cheveux, les ongles, les sourcils; ils sont, il est vrai, généralement méprisés et relégués dans la classe des filles publiques, mais ils vivent, ce qui prouve que leurs compatriotes, avec leurs dédains affectés, sont, en secret, plus qu'indulgents.

A certaines époques de l'année, Ouargla a d'ailleurs ses saturnales, son carnaval avec ses débauches, ses mascarades et son laisser aller nocturne. Mais ce qui prouve bien le relâchement général des mœurs de ce pays, c'est que la femme adultère qui, d'après la loi musulmane, doit être battue de lanières et lapidée, est beaucoup moins sévèrement punie à Ouargla que dans les autres parties du territoire arabe. Elle y est seulement répudiée et châtiée par son mari.

Le goût prononcé des Arabes pour cet acte bestial est toujours le même; ce sont des faits notoires et des plus connus à Alger. Il parait même que les Français y sont assez enclins. Une mulâtresse, nommée Zohra, racontait devant moi, au dispensaire, qu'un soir, vers minuit, un coup frappé à sa porte l'avait réveillée ; qu'elle s'était levée et avait introduit dans sa chambre un individu très bien mis, accompagné, à son grand étonnement, d'un jeune Maure. Interrogé par elle, le visiteur s'expliqua et accompagna sa réponse de deux pièces de cinq francs qui, levèrent les scrupules de Zohra. Il en résulta un double et monstrueux accouplement accompli simultanément. Dernièrement la Cour d'appel d'Alger eut â juger une affaire des plus scandaleuses, celle de la rue des Marseillais. La chose était organisée en grand. Des Biffins allaient, le soir, sous les arcades de la rue Bab-el-Oued, recruter des amateurs qui, une fois amenés dans le repaire, étaient, bon gré mal. gré, forcés de s'exécuter. Il parait que des objets très compromettants pour leurs propriétaires ont été saisis dans cette maison pendant le cours de l'instruction. Un des spectacles les plus pénibles pour l'observateur, c'est surtout le scandale de cette dépravation anticipée de la jeunesse et de l'enfance. A Alger, ce ne sont pas seulement des femmes qui exercent le honteux métier de la prostitution ; à chaque pas, sur la place même du Gouvernement (promenade de la ville), et à chaque coin de rue, vous rencontrez des enfants, dés petits garçons de dix et douze ans qui vous adressent les provocations les plus tenaces et vous font les- propositions les plus obscènes, Nous sommes fort porté, dit le docteur Jacquot, à attribuer ces rapprochements anormaux à ce que, en Orient, les femmes, presque toujours renfermées, ne sortent que voilées : les désirs des sens ne trouvant point d'aliment dans la vue de ces masses informes de draperies ambulantes, se trompent d'objets, et s'adressent à tout ce qui présente, sans voile, des formes arrondies et une peau délicate. C'est la séquestration trop absolue des femmes qu'il faut en accuser. Plus les passions sont vives dans ces climats, et plus on a gêné les femmes; c'est pour les garder qu'on a mutilé des hommes, qu'enfin on a inventé des eunuques.

On doit peut-être chercher la cause d'une pareille dépravation, qui pervertit et dégrade l'instinct naturel du sexe masculin, dans le mépris qu'inspire aux Maures et aux autres peuples orientaux la faiblesse d'un sexe qui, leur accordant ses faveurs sans leur opposer assez de résistance, doit nécessairement, par cette soumission passive à leurs moindres velléités, loin d'exciter et d'aiguillonner leurs désirs, leur inspirer bientôt la satiété et le dégoût. A ces causes sont probablement venues s'en joindre d'autres et peut-être une bizarrerie insatiable qui pousse l'homme oisif à ° chercher des jouissances moins communes et plus étranges, soit enfin un raffinement illimité de volupté plus facile à caractériser qu'à comprendre et à. expliquer. Il faut peut-être avouer aussi que les Arabes se laissent tenter par la beauté vraiment remarquable de presque tous ces jeunes garçons. Ces belles têtes se montrent à nu par les rues, dans les bazars et les promenades publiques, tandis qu'on ne voit à côté d'eux que des femmes dont les yeux seuls sont apparents. . Il y a donc là deux sortes de prostitutions, l'une femelle et l'autre mâle; mais les documents administratifs, les arrêtés, ne parlent que de la prostitution des femmes, et cependant ne faudrait-il pas réprimer cet infâme métier qu'exerce l'enfance sous les yeux de l'administration et avec sa tolérance? Rien ne serait plus facile, car les indigènes ont une extrême pudeur jamais chez eux ne s'offrira à vos regards le spectacle indécent que vous rencontrez dans nos villes, au coin de chaque borne. J'ai été heureux de voir confirmer par M. Pellissier. cette observation que j'avais faite pendant mon séjour en Afrique; voici ce que dit cet officier (1) : " Les Arabes ne manquent ni de délicatesse ni de décence dans leurs amours. Le cynisme, cet enfant grossier et malsain des peuples caducs, est mal reçu parmi eux : ils rougissent souvent, comme de jeunes filles, à des conversations trop communes parmi nous, et dans lesquelles ils ne s'engagent jamais qu'avec répugnance. " Il y a pourtant dans leurs mœurs, à cet égard, une étrange contradiction. Pendant le Rhamadhan (2b, qui dure un mois, ils se livrent à la dévotion la plus rigoureuse, et, pair une singulière dérogation à leurs habitudes, ils recherchent un spectacle d'une impudeur grossière. Ce spectacle est une espèce d'ombres chinoises qui représentent les scènes les plus impudiques, et cela aux regards des enfants, des jeunes gens *et les vieillards, qui tous accourent en foule à (t) Annales algériennes, I, p. 299. Le mois du Rhamadhan ou Ramadam est le neuvième de l'année musulmane, et la religion l'a consacré au jeûne, parce que c'est pendant ce mois que le Coran est descendu du ciel. Cet événement eut lieu, suivant l'opinion la plus générale, dans la vingt-septième nuit cet étrange plaisir, et battent des mains ou éclatent de rire aux épisodes les plus burlesques de cette indécente fantasmagorie qui s'appelle Garagousse. Le scandale que le polichinelle arabe nommé Garagousse donnait chaque année pendant le mois du Rhamadhan a cessé en 1843 â Alger, pour ne plus se reproduire. M. le Gouverneur général a fait procéder à la saisie des acteurs et à la fermeture du théâtre. Cette suppression ne fut cependant pas généralement mise à exécution, car ce spectacle avait encore lieu en 1847 à Mostaganem. Voici l'origine* de ces ombres chinoises : Le célèbre polygraphe Soyouthi a composé, en 899 de l'hégire, un ouvrage intitulé : Ketab et fachou che fi ahhkam Caracoache. C'est un livre de facéties sur Bohha-et-Din, vizir et gouverneur du Grand Caire sous Salahh-el-Din. Ce personnage, ayant été obligé, pour la construction d'une citadelle et l'érection de l'enceinte fortifiée, de démolir des mosquées, des tombeaux, et de procéder à l'expropriation de beaucoup de maisons et de jardins, devint odieux aux individus dont les intérêts se trouvaient lésés; ceux- ci s'en vengèrent en lui donnant un surnom que les Turcs, plus tard, ont traduit par les mots Kara-Kouche ou oiseau noir, en lui prêtant toutes sortes de simplicités et d'actions ridicules. Aujourd'hui encore, après plusieurs siècles, les habitants du Caire viennent assister, sur la place Roumellah, aux lazzis de ce grotesque dont la célébrité est égale à celle du fameux pulcinello de Naples. Telle est l'origine du nom de Garagousse donné par M. Marcel dans son Histoire de l'Égypte. M. de Hammer admet une autre version. Selon lui, ce fut sous Hadji-Aiwaz, vizir de Mourad II, que s'introduisit dans des jeux d'ombres chinoises, en usage parmi les Turcs, le rôle d'un personnage débitant avec emphase des vers persans et arabes, sorte de niais savant qu'on appela philosophe comique. " Les autres acteurs, dit-il, qui figuraient dans ces jeux étaient le Karaguez, le Kardjudjé, le Loblod et le Topa-Tchelebi. Les trois premiers rappellent Polichinelle, Pierrot et Arlequin de nos farces populaires; le dernier est une espèce de dandy amusant, dont le nom ainsi que le jeu vient d'origine chinoise. Le Karayuez était connu des Byzantins sous le nom de Éarakos Pùckler-Musskau rapporte l'anecdote suivante (1 j "Pùckler-Musskau rapporte l'anecdote suivante :
(1 j

"Pendant une des nuits du Rhamadan, qui sont des nuits de débauche pour les Musulmans, nous eûmes l'idée de courir les rues d'Alger avec un jeune Français pour faire une excursion de découvertes dans les lieux publics et secrets de la ville. Nous fûmes accostés par deux entremetteurs dont l'un était un jeune homme de dix-sept ans, beau, mais couvert de guenilles,. et l'autre un joli enfant de douze ans, enveloppé dans un manteau brun à capuchon. Ils nous conduisirent par une longue rue semblable à un entonnoir, dans la-quelle régnait une obscurité profonde, et ou il fallut plusieurs fois monter et descendre des escaliers. Tout à coup nous nous trouvâmes sur une terrasse éclairée comme en plein jour par la lune, et d'où nous distinguâmes la mer et la ville pâle comme un fantôme Nous nous perdîmes, après cela, de nouveau, dans les ténèbres égyptiennes; puis, après avoir monté encore- quelques marches, nous nous trouvailles dans une salle fort, propre, garnie de tapis. Là étaient assises, immobiles comme autant d'idoles, les jambes passées sous elles, trois jeunes filles vêtues en robes de couleurs différentes, riches à la vérité, mais toutes plus ou moins sales, d'après nos idées européennes. Ces femmes étaient en outre couvertes de chaînés d'or et d'argent, de pièces de monnaie, etc. Elles portaient des espèces de dolmans de hussards à gansés d'or et à manches courtes et ouvertes, de la mousseline claire sur la poitrine et des caleçons de la même étoffe, qui ne descendaient que jusqu'aux mollets; enfin leurs bras et leurs jambes étaient ornés de grands anneaux, et leurs oreilles de longs pendants. Leur coiffure était un châle en turban. Deux d'entre elles fumaient des houkah, et la troisième un cigare, avec toutes les grâces d'un petit-maître parisien ; elles ne nous saluèrent pas à notre entrée et ne parurent faire aucune attention à nous. Dans un des coins de la chambre se tenait, appuyé contre le mur, un pauvre fou, enveloppé dans une couverture de laine et le visage pâle comme la mort. Deux bancs près de la porte étaient vides. Fatigués de notre longue promenade, nous nous assîmes sur un de ces bancs, et nos jeunes guides se placèrent sur l'autre, après quoi nous eûmes le temps d'examiner plus en détail les trois parques qui continuaient a fumer en silence en face de nous. Elles étaient toutes trois jolies, mais de physionomies différentes et ne se ressemblant guère que par l'éclat métallique de leurs yeux, la blancheur éblouissante de leurs dents, la teinte rouge de leurs ongles et le noir d'ébène de leurs sourcils que, du reste, un coup de pinceau avait réunis en un, ce qui ajoutait un nouveau lustre à leurs yeux.

" Celle qui était assise à notre droite pouvait avoir dix-huit ans; c'était une beauté orientale, c'est-à-dire fort chargée d'embonpoint et pourtant bien proportionnée; Son air était aussi apathique que bourru, et, malgré la régularité de ses traits, elle avait une physionomie commune et sans caractère. La seconde; qui n'avait certainement pas plus de quinze ans, présentait le vrai modèle de la virginité dans le style grec le plus sévère, et sa poitrine était dessinée d'après toutes les règles de l'art. Du reste, elle était froide comme la glace, sérieuse et mélancolique. La troisième, au nez retroussé, aux lèvres arrondies, à la gorge pleine, à la mine éveillée et gaie, ressemblait absolument aux femmes du midi de la France. Elle était la seule des trois qui, tout en gardant le silence, nous souriait de temps en temps, et qui, cédant enfin au besoin de se moquer de nous, adressa à la grosse quelques observations, sans doute fort piquantes, mais auxquelles celle-ci ne répondit que par des bouffées de tabac. " Après que la petite eut essayé de faire rire ses compagnes ou de les mettre de meilleure humeur, tandis que ses remarques semblaient au contraire rendre la grosse plus maussade encore, elle se tourna vers nous et nous demanda en un français mêlé de mots italiens, si nous étions des chefs militaires. Ce fut ainsi que commença enfin la conversation, pour laquelle nous fûmes obligés d'employer nos interprètes. A notre prière, cette jeune fille se leva et ne fit plus tard aucune difficulté d'exposer, comme au marché aux esclaves, ses charmes les plus secrets. " Lui ayant exprimé mon étonnement de ce qu'elle aimait à défigurer ses pieds et ses mains qui étaient si jolis, en leur donnant une couleur qui ressemblait à celle du vieux bois d'acajou, elle répondit que cela dépendait des goûts, que nos ongles d'un blanc rosé lui paraissaient aussi laids qu'à nous les bruns, et que les Francs ne savaient pas du tout ce que c'était que la vraie beauté.

" Comme nous ne trouvions pas grand chose à répondre à cette observation, elle se mit à chanter d'une voix agréable une chanson française plus qu'érotique; mais ne sachant bien que les deux premiers vers, elle les répéta plusieurs fois de suite, ce qui faisait un effet des plus bizarres. Autant cette belle se montrait accueillante, autant celle du milieu était prude; elle nous fit l'effet d'une prêtresse de Vesta bien plutôt que de Vénus. Nous eûmes la plus grande peine à obtenir qu'elle se levât, et elle ne nous permit qu'à regret d'admirer pendant quelques secondes sa taille élancée, tandis que la grosse, piquée sans doute que nous ne faisions aucune attention à elle, se mit à nous dire des injures. Nous ne fîmes point attention à ses paroles outrageantes, et nous continuâmes pendant quelque temps encore à plaisanter avec la petite qui, à la fin, retirant son cigare de sa bouche, nous regarda fixement dans les yeux et nous demanda si nous comptions continuer ainsi longtemps. Le jeune Français ayant répondu avec la vivacité de son âge, elle se mit en colère. "Nous jetâmes donc â ces demoiselles quelques piastres espagnoles, somme considérable à leurs yeux, et nos deux rufjiani, auxquels nous donnâmes aussi congé, reçurent chacun 20 sous dont ils furent très contents. " Dans tous ces tableaux nous voyons les filles arabes ou Mauresques l'emporter par le nombre, et les filles juives être certainement beaucoup moins nombreuses par rapport à la population, à leur degré de misère et de moralité, mais elles sont Juives, et les Musulmans les tiennent, en trop profond mépris pour lés fréquenter. Nous aurons occasion de faire ressortir cette antipathie lorsque nous parlerons de la superstition des filles mauresques. C'est parmi les Juives, qu'à Alger et à Oran nos soldats ont eu le plus de maîtresses. Quoiqu'elles aimassent beaucoup les Français, à moins qu'elles ne fussent tout à fait 'filles publiques', elles ne cédaient pas sans résistance. Il fallait leur faire la cour; leur dire et quelquefois leur prouver qu'on les aimait.
A Alger comme à Constantine, ce sont surtout les femmes du pays qui desservent la prostitution. On n'a pas de données sur la position sociale des familles des prostituées européennes. Les prostituées indigènes tiennent toutes à des familles pauvres qui vivent du commerce de leurs filles.

La misère produit presque partout le même effet, car on sait que dans presque toutes les villes d'Égypte, les fellahs fournissent la plus grande partie des filles publiques.

Les Mauresques habitantes des villes se trouvent constamment en majorité ; ainsi, chez les Musulmans comme chez les Européens, les villes fournissent beaucoup plus d'aliments à la débauche que le peuple des campagnes.

La rapacité du peuple juif livrerait probablement bien des filles à la prostitution, si la terrible scène du mouchoir ensanglanté qu'on doit montrer à tout le voisinage le lendemain de la première nuit nuptiale, n'était toujours présente à la mémoire de la jeunesse qui a des velléités amoureuses.

Les femmes mariées, délivrées de cette terrible nécessité, s'abandonnent assez. Nous trouvons dans l'ouvrage de Clot-Bey (1) la description de cette pratique usitée chez les Juifs. C'est en présence dès mères et de quelques personnes de la famille qu'a lieu cette opération barbare. Le mari déflore l'épousée avec le doigt indicateur de la main droite enveloppé d'un morceau de mousseline blanche. Cette opération se fait avec une brutale violence. Le mouchoir teint du sang de la jeune victime est présenté aux parents, qui la félicitent de sa chasteté et témoignent hautement leur joie. Cette preuve sanglante de la pureté de l'épouse est présentée ensuite aux invités de la noce, et le lendemain, la mère, la sœur et une parente de la mariée vont la montrer dans le quartier.

Le mariage mahométan offre quelques différences que nous ne croyions pas inutile de signaler. Quand l'époux est d'accord avec les parents de l'épouse, il lui envoie de certains mets, et quelques jours avant les noces, on fait bonne chère et on danse à la mauresque.

Le soir des noces, l'époux amène chez lui, l'épouse couverte d'un voile, au son des tambours et des flûtes ; ils s'enferment tous deux dans une chambre, et les femmes qui accompagnent restent dehors, attendant qu'on leur donne la chemise ensanglantée de la nouvelle mariée, elles la portent ensuite en triomphe dans la ville comme un signe de sa virginité.

En général, les filles coptes et celles d'Égypte donnent très difficilement leurs faveurs avant le mariage ; mais elles les prodiguent après la célébration, dès qu'elles en ont fourni la preuve.

Chez les chrétiens comme chez les mahométans, il faut du sang, mais si ce sang est indispensable, il y a des matrones savantes et complaisantes dont la science est assez souvent réclamée par de jeunes épouses qui ont péché avant l'union matrimoniale.
Quelle que soit l'habileté de l'homme et sa vigilance, il arrive que ces maîtresses femmes le trompent encore. Le sang qui apparaît sur le tissu dont on se sert n'est pas toujours le sang d'une vierge; il coule d'un intestin de pigeon que, peu d'instants avant l'arrivée du mari, une matrone a offert secrètement à la femme .
On pourrait croire, en lisant les lignes écrites par Clot-Bey, que les filles musulmanes sont toutes sages, au moins jusqu'au moment du mariage; mais il n'en est rien, car les jeunes débauchées savent très bien (si je puis le dire ainsi) tourner la difficulté.

Ont-elles un amant, ce qui n'est pas rare ; elles lui permettent toutes espèces de privautés, moins le coït vaginal, et lorsque arrive le jour de la fameuse épreuve maritale, elles la subissent et en sortent triomphantes.
A Oran il y a trois quarts d'Espagnoles; les maîtresses de maisons sont de même origine, mais il y a peu de Françaises..

L'établissement fréquenté par les officiers et par les autorités civiles n'en possède ordinairement aucune, les Françaises qui débarquent sur cette partie du sol africain deviennent presque toutes femmes entretenues, et, pour la plupart, vivent maritalement. Il semble, du reste, que les gouvernements d'Orient cherchent à exciter à la débauche plutôt que dé la réprimer. Nous avons déjà parlé des ombres chinoises algériennes. Liammon (1) nous cite d'autres usages qu'il a trouvés à Constantinople.

" Dans les jours de grandes réjouissances, le phallus et le kteiss, c'est-à-dire la représentation des signes distinctifs du mâle et de la femelle, ne sont plus portés en procession comme cela se pratiquait dans l'ancienne Égypte, mais on les expose à la vue du public. L'un et l'autre sont fixés contre les maisons au-dessus des portes.
Les hommes, les femmes, les filles, les garçons les considèrent avec un plaisir infini.

MÉZOUAR.
L'inscription qui constatait les noms et la nationalité des filles publiques était faite par le magistrat nommé "mézouar" , mézuar ou mizoûard.

C'était l'intendant général de la police d'Alger. C'était toujours un Maure qui occupait ce poste lucratif, mais des plus abhorrés, car ce Maure faisait aussi l'office de bourreau et était alors chargé de faire pendre, étrangler ou noyer les criminels des deux sexes.
A un degré plus élevé que la fille publique (kahba ou dourrïa), il y avait les femmes entretenues (msanat ). Quant aux premières, elles étaient sous la juridiction du mézouar, il en tenait la liste et percevait une redevance mensuelle (charama) qui était de 71 'francs (2 douros d'Espagne) pour les plus jolies filles ou pour celles qui avaient beaucoup d'adorateurs, et de 5 francs cenfinies (3 bôudjoux) pour les autres leur nombre total pouvait s'élever à 500 pour la ville d'Alger, et celles de la première classe ne figuraient pas pour plus de douze ou quinze dans ce chiffre.
Le mézouar avait en outre la permission de faire, un certain nombre de fois par année, une sorte d'exhibition de ses administrées dans des bals publics dont tout le profit était pour lui. Le mézouar achetait ces avantages au prix d'une redevance annuelle, et il versait dans les caisses de l'ancien gouvernement une somme dont la quotité a dû varier, puisqu'elle dépendait, à chaque renouvellement de la ferme passée au plus offrant, de la quantité de malheureuses soumises à sa taxe.
Quoique chaque Musulman pût avoir quatre femmes et autant de concubines que cela lui plaisait, les bénéfices du mézouar d'Alger étaient considérables. Dans les idées musulmanes, cette bizarre institution n'avait rien de choquant, et c'était souvent parmi les femmes inscrites sur le livre du mézouar que les Algériens allaient chercher leurs concubines, les esclaves blanches étant devenues d'une extrême rareté.

Cette magistrature étrange avait un singulier privilège, le prix de la femme demeurant fixe, et la redevance exigible grossissant avec le nombre des assujetties, le mézouar avait intérêt à voir ce nombre s'accroître en conséquence, il recherchait et faisait rechercher par ses agents celles des femmes réputées honnêtes dont la conduite était suspecte, et s'il pouvait prouver devant le cadi qu'elles étaient tombées en faute, libres ou mariées, elles étaient, comme femmes perdues, inscrites sur le livre du mézouar et tenues de payer la taxe.

Il pouvait, pour arriver à cette preuve du flagrant délit, s'introduire même dans les maisons. Il avait pour cela un certain nombre d'agents constamment occupés à découvrir toutes les intrigues amoureuses, et quand ils étaient parvenus à en connaître quelques-unes, ils en prévenaient leur chef, qui allait lui-même à l'endroit du rendez-vous. Il cernait avec ses agents les maisons particulières et s'en faisait ouvrir les portes.
S'y trouvait-il un amant ; quelque fût le rôle qu'il y jouât, le mézouar s'emparait de la femme comme se livrant à un commerce clandestin. Pour éviter l'inscription, elle devait donner une très forte somme d'argent : c'était de cette manière que les choses s'arrangeaient la plupart du temps, et c'était surtout pour les rançonner que le mézouar faisait guetter les épouses infidèles, surtout celles des gens riches.

Du jour ou ces femmes étaient inscrites sur le livre fatal, les liens du mariage se trouvaient rompus, et la fille était retranchée de la famille. Conséquence morale d'une institution immorale; peine dont la menace suppléait à la surveillance des époux et des pères et empêchait bien des écarts.

Quand, l'adultère avait lieu avec un juif ou un chrétien, la femme était saisie, mise dans un sac et jetée à la mer; l'homme avait la tête tranchée, â moins qu'il ne pût racheter sa faute par une grosse somme d'argent. Si, comme nous le dirons plus bas, nous devons signaler la fâcheuse influence de notre conquête sur les Maures et les Arabes, il faut bien reconnaître, par contre, que nous ,avons délivré l'Algérie de ces peines par trop rigoureuses. Notre invasion a mis un terme à ces actes barbares ; mais aussi la prostitution clandestine a pris ouvertement un développement extraordinaire

C'était au mézouar que l'on s'adressait lorsque l'on voulait emmener une fille publique. Un Maure lui faisait-il savoir celle qu'il désirait avoir le lendemain à telle heure et pour tel prix; le mézouar donnait ses ordres, et tout: s'arrangeait au gré des parties. Si le maure ne connaissait aucune de ces femmes, il demandait la première venue le prix qu'il donnait décidait de la beauté et de la qualité de l'objet. On convenait du prix pour la journée ou pour plusieurs jours, on payait d'avance et on pouvait emmener la belle pour la rendre à l'époque fixée.
Quand elle manquait à ses engagements envers l'amateur qui l'avait louée, celui-ci allait s'en plaindre au mézouar, qui rendait l'argent payé d'avance et faisait mettre la rebelle en prison pour un temps plus ou moins long suivant la gravité de la faute. Cependant, les filles publiques elles-mêmes ne pouvaient être louées qu'à des Musulmans; celles qui étaient surprises avec des juifs et des chrétiens subissaient le sort rigoureux des autres femmes coupables d'adultère.

On n'admettait pas les Juives comme filles publiques, non que cette nation avilie et corrompue n'eût pu en fournir beaucoup, mais parce que le profond mépris des Musulmans pour les Israélites leur faisait prendre en un invincible dégoût les filles d'Israël, malgré la beauté de leurs traits.

En 1833, on ne comptait que deux Juives inscrites. Dans tous des tableaux récapitulatifs nous voyons les filles Arabes ou Mauresques l'emporter par le nombre, et les filles juives être certainement beaucoup moins nombreuses par rapport à la population, à leur degré de misère et de moralité ; mais elles sont Juives, et les Musulmans les tiennent, en trop profond mépris pour lés fréquenter.

Nous aurons occasion de faire ressortir cette antipathie lorsque nous parlerons de la superstition des filles mauresques.

C'est parmi les Juives, qu'à Alger et à Oran nos soldats ont eu le plus de maîtresses. Quoiqu'elles aimassent beaucoup les Français, à moins qu'elles ne fussent tout à fait filles publiques, elles ne cédaient pas sans résistance. Il fallait leur faire la cour, leur dire et quelquefois leur prouver qu'on les aimait.

A Alger comme à Constantine, ce sont surtout les femmes du pays qui desservent, la prostitution.

On n'a pas de données sur la position sociale des familles des prostituées européennes.

Les prostituées indigènes tiennent toutes à des familles pauvres qui vivent du commerce de leurs filles. La misère produit presque partout le même effet, car on sait que dans presque toutes les villes d'Égypte, les fellahs fournissent la plus grande partie des filles publiques.
Les Mauresques habitantes des villes se trouvent constamment en majorité ; ainsi, chez les Musulmans comme chez les Européens, les villes fournissent beaucoup plus d'aliments à la débauche que le peuple des campagnes.

La rapacité du peuple juif livrerait probablement bien des filles à la prostitution, si la terrible scène du mouchoir ensanglanté qu'on doit montrer à tout le voisinage le lendemain de la première nuit nuptiale, n'était toujours présente à la mémoire de la jeunesse qui a des velléités amoureuses.

Les femmes mariées, délivrées de cette terrible nécessité, s'abandonnent assez.

Nous trouvons dans l'ouvrage de Clot-Bey la description de cette pratique usitée chez les Juifs. C'est en présence dès mères et de quelques personnes de la famille qu'a lieu cette opération barbare.
Le mari déflore l'épousée avec le doigt indicateur de la main droite enveloppé d'un morceau de mousseline blanche. Cette opération se fait avec une brutale violence. Le mouchoir teint du sang de la jeune victime est présenté aux parents, qui la félicitent de sa chasteté et témoignent hautement leur joie.
Cette preuve sanglante de la pureté de l'épouse est présentée ensuite aux invités de la noce, et le lendemain, la mère, la sœur et une parente de la mariée vont la montrer dans le quartier.

Le mariage mahométan offre quelques différences que nous ne croyons pas inutile de signaler. Quand l'époux est d'accord avec les parents de l'épouse, il lui envoie de certains mets, et quelques jours avant les noces, on fait bonne chère et on danse à la mauresque.

Le soir des noces, l'époux amène chez lui, l'épouse couverte d'un voile, au son des tambours et des flûtes; ils s'enferment torts deux dans une chambre, et les femmes qui accompagnent restent dehors, attendant qu'on leur donne la chemise ensanglantée de la nouvelle mariée, elles la portent ensuite en triomphe dans la ville comme un signe de sa virginité.

En général, les filles coptes et, celles d'Égypte donnent très difficilement leurs faveurs avant le mariage; mais elles les prodiguent après la célébration, dès qu'elles en ont fourni la preuve.

Chez les chrétiens comme chez les mahométans, il faut du sang, mais si ce sang est indispensable, il y a des matrones savantes et complaisantes dont la science est assez souvent réclamée par de jeunes épouses qui ont péché avant l'union matrimoniale. Quelle que soit l'habileté de l'homme et sa vigilance, il arrive que ces maîtresses femmes le trompent encore.

Le sang qui apparaît sur le tissu dont on se sert n'est pas toujours le sang d'une vierge; il coule d'un intestin de pigeon que, peu d'instants avant l'arrivée du mari, une matrone a offert secrètement à la femme sa virginité.

Ont-elles un amant, ce qui n'est pas rare ; elles lui permettent toutes espèces de privautés, moins le coït vaginal, et lorsque arrive le jour de la fameuse épreuve maritale, elles la subissent et en sortent triomphantes.

A Oran il y a trois quarts d'Espagnoles; les maîtresses de maisons sont de même origine, mais il y a peu de Françaises. L'établissement fréquenté par les officiers et par les autorités civiles n'en possède ordinairement aucune.
Les Françaises qui débarquent sur cette partie du sol africain deviennent presque toutes femmes entretenues, et, pour la plupart, vivent maritalement .
Il semble, du reste, que les gouvernements d'Orient cherchent à exciter à la débauche plutôt que de la réprimer.

Nous avons déjà parlé des ombres chinoises algériennes. Liammon (1) nous cite d'autres usages qu'il a trouvés à Constantinople.

" Dans les jours de grandes réjouissances, le phallus et le kteiss, c'est-à-dire la représentation des signes distinctifs du mâle et de la femelle, ne sont plus portés en procession comme cela se pratiquait dans l'ancienne Égypte, mais on les expose à la vue du public. L'un et l'autre sont fixés contre les maisons au-dessus des portes. Les hommes, les femmes, les filles, les garçons les considèrent avec un plaisir infini.

Collectif des Guelmois site Internet GUELMA-FRANCE