LES PHÉNICIENS ET LA CIVILISATION PUNIQUE EN ALGÉRIE.
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          Au temps de saint Augustin, on parlait encore la langue punique aux environs de Bône et de Guelma.

       On ignore à quelle époque furent fondés les premiers établissements phéniciens sur les côtes de l'Algérie : ils paraissent antérieurs à la fin du douzième siècle. Il est possible qu'ils aient été d'abord des escales, des refuges, des points d'eau sur la route du retour de l'Espagne: où les Phéniciens allaient chercher l'argent des riches mines du pays des Tarte pour revenir en Syrie, leurs navires suivaient, le long du littoral africain, un courant qui les portait jusqu'à la hauteur de la Sicile. Puis les stations devinrent des comptoirs, dans lesquels le commerce se fit par voie d'échange.
Les négociants de Sidon et de Tyr devaient emporter des laines, des peaux, de l'ivoire, des plumes d'autruche, peut-être du bétail, très probablement des esclaves. On peut supposer qu'ils laissaient aux indigènes des étoffes, des verroteries, des poteries; des armes, du vin. Ces escales, ces factoreries étaient placées dans des lieux protégés à la fois contre les tempêtes et des attaques des hommes. Les Phéniciens aimaient à occuper, à proximité du littoral, des îlots où ils pouvaient s'isoler. A défaut d'île, ils choisissaient un promontoire ou un plateau facile à défendre, qui par la saillie qu'il faisait dans la mer, formait un abri contre les vents du large. Ils se fixaient volontiers dans le voisinage d'une embouchure de rivière, dont la vallée servait de voie aux produits qu'on leur apportait. Avec le temps, certains comptoirs s'agrandirent et devinrent des villes, entourées peut-être d'une banlieue plus ou moins étendue. Mais il n'est, pas vraisemblable que les Phéniciens aient eu des colonies à l'intérieur dei terres, et c'est à tort qu'on leur a attribué la fondation d'Auzia, aujourd'hui Aumale.

A partir du huitième siècle, des établissements qu'ils avaient semés dans le bassin occidental de la Méditerranée furent, les uns menacés, les autres détruits par les progrès rapides de la colonisation grecque. Carthage, élevée au seuil de ce bassin par une partis de l'aristocratie tyrienne, et même, selon la légende, par une princesse de sang royal, assuma la défense de ceux que sa métropole n'était plus capable de soutenir. Elle marqua presque partout des limites à l'expansion des Grecs ; elle les écarta à jamais du Maghreb.
En échange de sa projection, elle imposa aux Phéniciens d'Occident sa suzeraineté.
A côté des anciennes colonies, elle en fonda de nouvelles. Elle régna ainsi sur un grand nombre de villes de la côte africaine, qui ont gardé leur nom sémitique jusqu'à leur destruction : par exemple Rusicade (Philippeville), Rusuccuru (Dellys), Busguni_S (Matifou), Cartenna (Ténès) , etc. En Algérie, sa domination réelle ne s'étendit pas au delà du littoral. Dans l'intérieur des terres, le pays ne parait guère avoir dépassé vers l'ouest les limites actuelles de la Tunisie A la fin. du troisième siècle, Maudaure de Souk Âhras appartenait à un souverain numide, Syphax. Carthage ne conquit Theveste (Tébèssa) que vers l'année 250 avant notre ère, et elle ne posséda cette ville que cinquante ans à peine. Mais elle s'efforça de tenir les princes africains sous sa dépendance, profitant avec habileté de leurs querelles et ne ménageant pas les subsides. Masinissa, le plus illustre des rois numides, fut élevé à Carthage. Des mariages formèrent des liens étroits entre ces chefs et les principaux membres de l'aristocratie Amilcar Barca promit sa fille à Naravase, qui avait porté secours à Carthage, menacée par des soldats en révolte. Un des prédécesseurs de Masinissa; CEsalcès, épousa une nièce d'Hannibal. La fameuse Sophonisbe, fille d'un Asdrubal, fut fiancée, dit-on, à Masinissa ; elle devint la femme du roi Syphax et, plus tard, de ce même Masinissa, qui la sacrifia, comme on le sait, aux Romains. Une fille de Masinissa se maria avec un noble carthaginois. Carthage trouvait chez les Maures et surtout chez les Numides une bonne partie de ses auxiliaires militaires. Ces indigènes sont déjà mentionnés dans ses armées à la fin du cinquième siècle. Vêtus sommairement, armés . seulement d'un bouclier rond et de deux courts javelots ; montés sur de petits chevaux, sans selle ni bride, ils ne payaient pas dé mine. Ils aidèrent cependant Hannibal à remporter ses grandes victoires en Italie. C'étaient des cavaliers admirables; aussi insensibles à la fatigue que leurs bêtes, rompus à la guerre d'embuscades, prompts à fuir, mais non moins prompts à revenir à là charge, en enveloppant l'ennemi déconcerté

Par les villes de la côte, qui répandaient chez les indigènes les produits phéniciens, par l'exemple et par la volonté des souverains, par les soldats qui servaient de longues années dans les troupes de la République et qui retournaient ensuite auprès des leurs, l'influence et la civilisation de Carthage s'étendirent sur des régions dont elle ne fit jamais la conquête matérielle. La langue officielle de Masinissa et des rois qui lui succédèrent, fut le punique, et non le berbère. C'est en punique qu'ils firent rédiger, jusque vers le milieu du premier siècle avant notre ère, des légendes de leurs monnaies. Après la ruine de Carthage, ils héritèrent des bibliothèques qu'avait épargnées l'incendie allumé par les Romains, et certains d'entre eux ne dédaignèrent pas d'en faire usage. La connaissance du punique se répandit chez leurs sujets, surtout dans les territoires voisins de la province carthaginoise. Autour de Guelma et a Guelma même, à Constantine, à Mita, on a trouvé des épitaphes et des ex-voto phéniciens, postérieurs à la chute de 1a rivale de Rome. Au temps de saint Augustin, on parlait encore la langue punique aux environs de Bône et de Guelma. Ce n'était pas à cette époque, on doit le remarquer, un idiome que les savants étudiaient et qu'ils étaient fiers de connaître : au contraire, les puristes qui enseignaient la rhétorique classique affectaient de l'ignorer. Il était en usage chez les gens de la campagne, dont beaucoup ne comprenaient pas, le latin : il fallait des interprètes puniques pour parlementer avec des paysans révoltés. Les princes numides donnèrent parfois des noms carthaginois â leurs enfants un fils et un petit-fils de Masinissa s'appelèrent Mastanabal et Adherbal. Le peuple fit de même pendant - des siècles, Des noms puniques, Namphamo, Ascluba, Bari bal, Bomilor, etc., se lisent sur des inscriptions latines gravées au pied de l'Aurès, dans les plaines de Sétif et dans les montagnes d Aumâle, c'est-à-dire dans des pays qui n'ont jamais été soumis à Carthage.

Des cités indigènes reçurent une constitution calquée sur celle dei colonies du littoral :ainsi Calama (Guelma) et Cirta eurent, comme elles, des magistrats appelés suffètes, Quand elles obtinrent le droit de battre monnaie, elles inscrivirent sur 1eurs pièces des légendes en langue phénicienne. Quelques-unes prirent même des noms puniques, près d'Aïn Beïda. Pour la culture, les Africains furent les élèves des Phéniciens; à leur exemple, ils commencèrent à fabriquer du vin et de l'huile. Ils apprirent aussi d'eux à exploiter des mines avant la conquête romaine, on tirait déjà du cuivre de l'Algérie (peut-être de la région de Ténes}. Ils leur empruntèrent une partie de leurs usages sous l'influence de Carthage, ils modifièrent leur religion. 1e dieu Amman avait été adopté par les Phéniciens, qui en avaient fait un dieu sémitique, Baal, Baal Hammon, et qui l'avaient converti au sein leurs rites. Ces formes nouvelles d'un vieux culte s'imposèrent aux Africains eux-mêmes. A Cirta, à Gueima, à Mila, ils dressèrent des stèles puniques en l'honneur de Baal Hammon. I1s adoptèrent aussi l'alphabet phénicienne même était resté carthaginois, Baliddir, " le Maître puissant >; recevait des hommages à Sigus (au sud de Constantine) et dans le voisinage de Guelma. D'autres divinités sémitiques se cachaient mal derrière des noms latins.
La civilisation hellénique s'était introduite dans la ville de Carthage dis le septième siècle; pendant les siècles suivants, elle l'avait envahie â un tel point qu'à la veille de sa disparition, la Tyr de l'Occident était à moitié grecque. Ce. fut d'abord par cette porte qu'elle entra dans les pays indigènes ; plus tard, elle y pénétra directement. Aussi constate-t-on, dans certains monuments de l'Alérie antérieurs aux Romains, soit un mélange d éléments grecs et carthaginois,- soit des influences purement grecques. Dans le Médracen, vaste tumulus élevé, vers le troisième siècle avant J . --C . , par un roi numide, à proximité ide l'Aurès, le pourtour offre dis chapiteaux doriques, alliés â une corniche égypto-phénicienne . C'est -à l'art grec qu'apparticnt' tout entier le mausolée du Khroub, construit- au milieu du second siècle, peut-être four servir de demeure dernière au grand Masinissa. C est aussi à l'art grec, mais à une école quelque peu figée dans la routine; qu'a été empruntée la décoration extérieure du "Tombeau de la Chrétienne ", sépulture d'un roi qui dut vivre au premier siècle avant notre ère et qui voulut à. la fois imiter et surpasser le Méclracen. Le culte de Déméter et de Perséphone, apponté de Sicile à Carthage en l'année 395 avant notre ère , se répandit à travers l'Afrique - du Nord: il en fut de mime dei cultes die Dionysos et d'Hadès: A l'époque romaine, on adorait ces divrnites sous les noms pie Cereres, de Liber,Pater et de Piuto.

L'Algérie n'a pas de larges voies de pénétration. Deux longues rangées de montagnes, courant de l'ouest à l'est, la partagent en des bandes de végétation et d 'aspect divers . La bande qui s'étend en arrière de la Méditerranée, -- le Tell, -- est la plus propre au peuplement humain, grâce aux pluies qu'elle reçoit. Mail c'est une suite incohérente de plaines, de vallées et de -massifs, formant autant de compartiments distinets. Cette contrée semble donc avoir été destinée par la nature au morcellement politique. Cependant de nombreux passages s'ouvrent à travers les montagnes et facilitent les communications. Tous les ans, les nomades des steppes et du Sahara amènent leurs troupeaux dans les pâturages du Teli; ils viennent échanger des laines et des dattes contre des céréales. Des rapports suivis s'établirent de bonne heure entre les indigènes des diverses régions de la Berbérie. Une seule langue s'y répandit dans les temps préhistoriques, celle dont dérivent les dialectes qu'on y parle encore. Plus tard, de vastes royaumes se fondèrent. Syphax put lever une armée de soixante mille hommes pour combattre Scipion l'Africain ; Juba der rassembla contre César trente mille fantassins et vingt mille cavaliers. Au second siècle avant Jésus-Christ, Masinissa, Micipsa et Jugurtha régnèrent depuis le Maroc jusqu'à la Tripolitaine.

Ces princes prétendaient exercer une autorité absolue; après leur mort, peuh-être aussi de-leur vivant, on leur rendait des honneurs divins. Mais, en réalité, les tribus et les cités gardaiènt presque entièrement leur autonomie et formaient une vaste mosaïque de groupes distincts, auxquels se super posait le pouvoir royal, fort quand le maître était un homme actif et énergique, faible et contesté quand sa vigueur et sa volonté litaient inférieures â sa lourde tâche. Tous les sujets de ces rois n'étaient pas des barbares. Lors de la destruction de Carthage, et probablement même auparavant, des colonies phéniciennes du littoral avaient dû se soumettre à 1a domination des souverains maures et numides.
A 1'interieur du pays, d'anciens refuges, d'anciens bourgs avaient été remplaces par des villes. Dans plusieurs d'entre elles, s'élevaient des édifices puniques ou gréco-puniques, palais, temples, mausolées ; des marchands, des artisans grecs et italiens vivaient a Cirta. Cep villes étaient nombreuses surtout dans le nord de la province de Constantine, mais on en rencontrait aussi quelques-unes loin des côtes vers l'année X50, Theveste (Térbissa) avait déjà dais ses murs et sur son territoire une population assez forte pour pouvoir livrer trois mille otages à un général carthaginois.

Quelques années. après, Bocchus mourut sans héritier.. Sou royaume:, qui s'étendait depuis 1'At1antique. jusqu'au delà de Djidjelli, tomba au pouvoir d'Octave.. lies colonies de vétérans furent établies sur plusieurs points du littoral et dans les vallées de l'oued Sabel et du Chélif. Rome semblait en avoir fini avec, ces princes vassaux, qui,quand l'occasion était favorable, essayaient de parler en maitres n'en fut rien cependant.

En l'an 25, avant Jésus-Christ, Auguste confia au fils de Juba Ier, Juba l'aucien, royaume de Bocchus, eu y ajoutant probablement les territoires qui s'étendaient au- Sud de Cirta et des piovinces romaines. Juba du moins, ne donna prise à aucun reproche pendant le demi-siècle que dura son, règne, Emmené en Italie vers 1'âge de cinq ans, après la bataille de Thapsus, il avait figuré au triomphe de César ; son enfance et sa jeunesse. s'étaient écoulées auprés d'Octave-Auguste; éfait élever dans le respect de Rome comme la princesse égyptienne qu'il lui permit d'épouser, Cléopâtre Séléilé

La civilisation hellénique, qui, depuis longtemps déjà, s'était emparée de Bône, régna avec Juba à Coesarea. Ce fut en grec qu'il écrivit ses doctes compilations, ce furent des traditions et des coutumes grecques qu'avec assez peu de critique, il prétendit retrouver dans l'histoire primitive de Rome et de l'Afrique septentrionale. Athènes l'en récompensa en lui élevant une statue. Il fit venir dei pays grecs des savants, des artistes et même des acteurs. Il construisit dans Ciesarea de somptueux édifice, qu'il orna de belles statues. La petite ville de Cherchel, qui a succédé à C_S sarea, s'enorgueillit de son musée, où sont accumulés ].es témoignages de cette antique splendeur, copies habiles et fidèles d'oeuvres dei grands maîtres un Apollon majestueux, dont on a voulu attribuer l'original à la jeunesse de Phidias ; une Athéna et d'autres déesses, qui sont de son école; un torse de Dionysos, qui respire foute la grâce de Praxitèle ; des masques colossaux, apparentés aux sculptures fougueuses de Pergame ; une admirable image d'Auguste, et bien d'autres statues et débris de statues, qui répandent sur ce coin de la chaude Afrique un parfum exquis d'hellénisme.

Le fils de Juba, Ptolémée, n'hérita pas de ses goûts studieux; il abandonna le gouvernement de l'Etat à eues favoris et mena une vie de débauches. Caligula l'ayant invité à venir le voir à Rome, Ptolémée s'y rendit avec empressement, mais, par son faste, il s'attira la jalousie de l'empereur. Un jour où il parut avec lui au théâtre, son superbe manteau de pourpre excita les murmures d admira tioon du peuple. Galigula, furieux, le fit ,jeter en prson, puis mettre à mort (en 40 de notre ère). Il y eut peut-être dans ce crime autre chose que l'acte d'iïn fou. La. Maurétanie semblait mûre pour ne annexion définitive, que Tes lieutenances de Juba et de Ptolémée avaient ,préparée. Elle fut partagée en deux provinces. L'une, la Tingitane, répondait à la partie septentrionale du Maroc actuel; l'autre, la Césarienne, embrassait le nord des départements d'Alger et d'Oran et le nord-ouest du département de Constantine.

Désormais, Rome put, avec une entière vérité, appeler la Méditerranée sa mer : elle en possédait, toutes les côtes. On voit après combien d'hésitations les Romains s'établirent dans la contrée que nous nommons aujourd'hui l'Algérie. Quand ils franchirent la dernière étape de cette conquête, en l'an 40 après Jésus-Christ,y avait déjà près de deux siècles que Scipion Émilien était descendu sur le littoral africain pour detruire Carthage.

L'occupation fut d'abord assez restreinte. Sous Auguste, le principal camp de l'armée permanente avait été, placé a Animadara, en Tunisie, à peu de distance au nord-est de Tébessa, de manière à couvrir à la fois le territoire, de Cirta et la province de Tunisie. Une légion, la III Augusta, y séjournait.

Sous Vespasien, elle fut transférée à Tébessa. A l'ouest de ces deux points, la frontière militaire ne dépassa pas, pendant tout le premier siècle, la lisière septentrionale de l'Aurès. Puis elle se dirigeait vers le nord-ouest, par les plainesde Sétif et de la Medjana,

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