L'ALGERIE
Gustave Boissière
Recteur de l'Académie d'Alger (ouvrage couronné par l'Académie française)

LA DÉMOGRAPHIE FIGUREE DE L'AFRIQUE 1883

.../....Sur ces régions altérées, mais pas les saisons et à de longues intermittences. La saison des pluies commence au plus tôt au mois d'octobre, et elle s'arrête complètement à la fin du mois d'avril, ou dans le mois de mai au plus tard. Les cieux alors se ferment et deviennent d'airain. Dans cette mesure, le trait est juste et vrai, et devait trouver place dans le tableau. Encore paraît-il que, depuis vingt ans environ, les choses aient un peu changé; le vieux Algériens, ceux de la première heure, ne reconnaissent plus tout à fait leur climat; quelque chose a dérangé leur atmosphère ; il semble bien que tous ces beaux arbres qui grandissent de tous côtés et se multiplient par la plus heureuse des émulations payent déjà les colons de leurs peines et leur distribuent plus également l'humidité et la fraîcheur

Il convient d'ailleurs de remarquer que ces vieilles lignes de démarcation historiques, numides ou romaines, qui partagent la Berbérie de l'E. à l'O. et qui, adoptées par nous, sont devenues ou nos frontières ou nos divisions administratives, répondent assez sensiblement, sinon à des différences climatériques tranchées, à des régions tout à fait distinctes, du moins à des différences naturelles encore saisissables. La moyenne annuelle des eaux pluviales, par exemple, n'est point du tout la même dans toute la Berbérie; elle augmente, à mesure qu'on s'avance vers l'est. D'Oran à Alger, à Constantine et en Tunisie, elle croît à peu prés comme les nombres 3, 4, la masse d'eau qui tombe dans les douze mois va en grandissant, de l'ouest, où elle n'est que de 400 millimètres par an, à l'est où elle atteint 1200 millimètres.
Je me souviens que je descendais un jour, sous des t0rrents de pluie, la route si pittoresque qui mène de la petite ville de Miliana à la station d'Affreville, un village grandissant, au pied du Zaccar, à l'entrée de la plaine du Chéliff. Les voyageurs qui arrivaient d'Alger étaient partis le matin avec la pluie et venaient d'arriver avec elle. Cependant le train nous emportait vers Oran, et le ciel rapidement s'éclaircissait au-dessus de notre tête; arrivés à la limite environ qui sépare le département d'Alger de celui d'Oran, nous étions sous le plus pur ciel bleu. Mes compagnons de voyage, Algériens experts, me l'avaient bien prédit: ils m'avaient annoncé à l'avance le pays du ciel sans nuages, le pays aussi de la sécheresse, le pays où les sept vaches maigre succèdent trop aux sept vaches grasses.

De là vient, en partie, la fertilité supérieure de la province de Constantine; elle a presque toujours son abondante provision d'eau, et son ciel plus humide laisse le plus souvent la sécurité des récoltes.
L'Afrique ne connaît pas les grandes et belles rivières, les fleuves au large lit, les riches Cours d'eau, aux flots constants et réguliers, qui arrosent, qui fertilisent, qui rafraîchissent, qui transportent.

Sur ces pentes dépourvues d'arbres, sur ce sol déboisé et nu, aucun obstacle ne ralentit la fonte des neiges et l'écoulement des eaux pluviale ; or, du haut des montagnes, coulent un grand nombre d'oueds, faibles ruisseaux, maigres rivières, fleuves de petit parcours, que les premières pluies grossissent et précipitent outre mesure, torrents furieux pendant l'hiver et débordant de leur lit devenu trop étroit, presque sans eau pendant la saison sèche et filtrant alors dans le sable, sur un lit de cailloux, entre les racines de tamarisques et des lauriers-roses. Leurs bassins sont d'ailleurs fort restreints par le voisinage de la mer; et, à l'exception du Chélif, l'importance de tous ces petits fleuves ne réside que dans les irrigations qu'ils peuvent fournir aux courtes, mais fécondes vallées qu'ils arrosent

Alger ni Constantine n'oublieront M. le général Farre.
Par le docteur René Ricoux, médecin de l'hôpital de Philippeville.
Préface de M. Bertillon (i vol. grand in-8; Paris, Mas on 1880.)

({ Cet excellent livre est divisé en deux parties, dont l'une nous offre l'étude statistique et démographique la plus complète qui ait encore été écrite sur l'Algérie, et dont la seconde contient les conclusions de l'auteur sur la colonisation, Conclusions basées sur les chiffres qu'il a recueillis lui-même et sur des études d'ethnographie et de climatologie comparée entre le midi de la France, l'Espagne, l'Italie, d'une part. et les diverses parties de l'Algérie de l'autre. Celte terre, dont l'administration évalue la superficie à 43 millions d'hectares, tandis que MM. Jules Duval, Warniel' et O. Reclus la portent à 66 millions, celte terre était peuplée en 1876 de 2 867 000 habitants, ainsi répartis:
Musulmans domiciliés. 962.000 nomades. 1.513.000
Colons (israélites compris) : 300.000

"Les 390 000 étrangers se subdivisaient par nationalités de la manière suivante:
Français nés en Algérie. 64.000, nés en France. 130.000
Israélites naturalisés : 399.000
oo Etrangers 158.000

" Ce dernier chiffre de 158 000 s'appliquant à :
Espagnols. 92 000 . Italiens. 25 000 . Maltais 14 000 , Allemands .5 000

La provenance des Français mérite d'être étudiée: Ils viennent principalement de la Corse, de la Provence, du Languedoc, du Dauphiné et de la Franche-Comté. Ils jouissent, les premiers, grâce au climat du midi de la France, et les Francs-Comtois, grâce à un mélange de sang espagnol, ils jouissent d'une certaine immunité sous le climat algérien et leur mortalité n'est que de 27 pour. 1O00.
Elle tombe même 25 pour les israélites, tandis qu'elle s'élève à 28 pour les Espagnols, et à 37 p. 1000, pour les Allemands; la natalité de ceux-ci, par contre, n'est que de 28 p. 1000 alors qu'elle atteint 38 pour les français et les Maltais.
40 pour les Espagnols et pour le Italiens, 49 pour 1000 pour les israélites indigènes.
Fait-on la balance, en comparant la natalité et la mortalité, on obtient, par 1000, le chiffre suivant pour le taux de naissances annuelle des diverses nationalités: 24, 7 pour les Israélites indigènes, H, 11.60 pour les Maltais; 11, 46 pour les Espagnols; 11,28 pour les Français; 1o,1 pour les Italiens. Les Allemands sont le seuls qui présentent un déficit de 8, 2 pour 1000. Les Français qui ont eu à s'acclimater, ont présenté eux-mêmes des déficits qui sont allés jusqu'à 14,65; mais les Israélites, les Espagnols et les Italiens ont toujours offert des excédents.

" Compare t-on maintenant la mortalité en Afrique avec la mortalité dans le pays d'origine, M. Hicoux établit les faits suivants. Les Italien ont une moindre mortalité qu'au pays natal, les Espagnols une mortalité égale, les Mallais une plus forte de 3 p. 1000, les Français une plus forte de 5 pour 1000, et les Allemands de 13 p. 1000. Les croisements sont d'ailleurs fréquents entre les diverses races européennes, surtout entra les Français et les Espagnols, et les métis qui naissent de ces dernières unions sont les plus nombreux, en même temps que les plus intéressants.
Ces chiffres attestent que les unions des Français avec des filles espagnoles sont très fécondes, et les Franco-espagnoles sont destinées, paraît-il, à donner naissance à un groupe important d'hommes qui, par leur côté espagnol, jouiront, à un degré remarquable, des immunités climatériques propres à leur race. Les mariages des Français avec des Italiennes ct des Malaises réussissent de même fort bien, et, en somme, il faut constater que les Européens méridionaux vivent et se multiplient dans notre colonie.

Selon M. Hicoux, ils sont soumis à la loi d'acclimatation suivante; la première année de leur séjour en Algérie est très difficile à franchir pour tous les Européens, qu'ils soient, d'ailleurs, nés ou non sur le sol algérien.
La seconde année constitue aussi, pour les enfants, une épreuve assez sérieuse; mais, passé cet âge, toutes les chances de survivre leur sont acquises. Il va sans dire, et tous les médecins là-dessus sont d'accord, que les colons, principalement les nouveaux débarqués, résisteraient mieux s'ils ne persistaient, soit ignorance, soit préjugé, clans les modes de se vêtir et de se nourrir antipathiques au climat algérien, D (De Fontpertuis, Revue dp géogr., déco 1880.)

Voici, sur le même sujet, une lettre qu'adressait d'Alger au journal le XIX- siècle M 1. Berlillon, au moment du congrès pour l'avancement des sciences.
" Alger, 16 mai 1880
- Ce qui m'a paru le plus intéressant aujourd'hui au congrès de l'Association française pour· l'avancement des sciences, c'est assurément la communication de M. Hicoux sur la mortalité des jeunes enfants en Algérie.
" Je l'ai déjà dit, la question est vitale pour l'Algérie. Si les enfants français ne peuvent vivre sur le sol africain, il faut plier bagage et nous en aller. A quoi bon dépenser de l'argent et des hommes sur une terre où nous ne pouvons nous perpétuer?'
" Mais, dira-t-on, il est impossible que, depuis cinquante ans que nous occupons l'Algérie, cette question si évidemment capitale n'ait pas été étudiée. Les médecins ont certainement une opinion sur les maladies que les jeunes enfants contractent sur le sol africain, et certainement ils savent il quoi s'en tenir.
" Eh bien, il faut l'avouer, il n'en est pas ainsi. Les médecins savent que les enfants meurent ici d'entérite, de méningite et d'athrepsie, et de plusieurs autres maladies. Mais croyez-vous qu'il n'en meure pas aussi en France? La question est de savoir dans quelle proportion ils meurent dans chacun des deux continents; et, sur ce point, l'ignorance des médecins est complète. Aussi leurs conclusions sont rarement affirmatives dans un sens ou dans J'autre, et le plus souvent elles sont contradictoires et ne reposent que sur des impressions trop vagues pour être scientifiques.
"La mortalité des Européens en Algérie n'a jamais été déterminée d'une façon sérieuse. C'est âge par âge qu'il faut étudier les mouvements de population, si l'on veut éviter les erreurs les plus considérables. Et cette recherche, les détestables documents que livre la statistique algérienne ne la permettent pas.
" M Ricoux l'a entreprise pour l'âge le plus précieux de tous, celui qui est -l'espérance de l'avenir , suivant une expression que M Guizot semble avoir empruntée M de La Palisse. Mais que de travail pour y arriver! Cette recherche n'a été possible que dans deux villes, Oran et Philippeville, et M Ricoux, pour la faire, a dû dépouiller lui-même les registres de l'état civil de ces deux villes.
" Le résultat qu'il a obtenu est donc au-dessus de toute contestation, car les registres de l'état civil sont aussi bien tenus en Algérie qu'en France.
( Cela dit. je suis forcé, bien malgré moi, de citer quelques chiffres; si le lecteur veut bien surmonter le dégoût traditionnel qui s'attache à ces matières qu'on dit arides et rebutantes, il en sera certes récompensé, car il verra qu'aujourd'hui, les enfants français ne meurent pas en Algérie plus que dans leur pays natal.
" Les chiffres suivants expriment, sur 1000 naissances, combien d'enfants meurent avant un an accompli:

" Voici d'abord ceux qui concernent les Français:
France 205. Oran 207, Philippeville 225
' " On voit que, à Oran, la mortalité des jeunes Français égale précisément celle qu'ils subissent en France. A Philippeville, elle est un peu plus forte, mais la différence n'est pas assez grande pour être effrayante.
" Les Italiens et les Espagnols, il est vrai, sont mieux favorisés encore que les nôtres. Vous le verrez par les chiffres suivants:
ESPAGNOLS.
Espagne. 288. Oran 256. Philippeville 180.
ITALIENS.
Italie. 254
Oran 224
Philippeville. 194.

" On le voit, c'est pour. les enfants italiens et espagnols un avantage notable que de naître sur une terre où la place abonde et où les ressources sont faciles; quand on connaît les lois qui régissent invariablement la statistique, on ne saurait s'en étonner beaucoup; si nos enfants, à nous Français, ne jouissent pas du même avantage, c'est qu'en France la mortalité des jeunes enfants est plus faible qu'en Italie ou en Espagne; et d'ailleurs il est certain que le climat algérien nous convient moins bien qu'à nos voisins du Midi. Mais qu'importe! Puisque notre mortalité infantile ne dépasse pas les limites que nous avons indiquées, c'est que l'éducation des enfants français en Algérie est non seulement possible, mais même assez facile; on pourrait même dire qu'elle l'est plus que dans le midi de la France; mais arrêtons-nous : n'oublions pas que nous avons affaire à deux ports de mer qui jouissent de conditions toutes spéciales de salubrité.

" A Oran, ville où les musulmans sont nombreux, M. Ricoux a pu calculer la mortalité de la première année de la vie chez les hommes de cette religion. Elle est effroyable! Et quand on a vu, comme moi, grouiller, dans les rues du village nègre d'Oran, cette foule d'enfants malpropres, on n'en est pas étonné. Sur mille de ces malheureux qui viennent au monde, la moitié, exactement, meurt avant l'âge d'un an. Etonnez-vous ensuite si cette race disparaît au contact de la nôtre.
" Je ne puis entrer ici dans tous les détails qu'a abordés M. Ricoux sur l'influence de l'illégitimité, sur les dangers que court la première enfance. Un autre fait doit attirer l'attention :
M Ricoux a trouvé que, si la mortalité des jeunes enfants n'est guère plus forte à Oran ou à Philippeville qu'en France même, la mortalité pendant la seconde année de la vie est beaucoup plus forte en Algérie qu'en France. Sur 1 000 enfants de cet âge, 61 meurent en France.
Dans les deux villes algériennes, ce nombre s'élève à 110. Pourtant on aurait tort de s'en effrayer: cette mortalité considérable frappe les enfants du même âge en Provence et en Languedoc, et l'Algérie, pays méditerranéen, doit être soumise aux mêmes influences. "

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