LES PEINTRES ALGERIENS
à partir de 1830


GENNET se proposa de composer un Atlas de la province d'Oran qui devait comprendre " 3oo planches lithographiées en trois teintes à la manière d'Harding et quinze feuilles de texte ".
Dix vues étaient déjà exécutées en septembre'1838 et l'ouvrage dédié au Roi devait paraître dans le courant de l'année 183o. La publication resta à l'état de projet et c'est dans l'Algérie pittoresque de Bevbrugger, parue en 1844, que Genêt utilisa quelques-unes de ses études, aussi bien celles de Mascara et d'Oran que celles de Bône et de Constantine.

Lors de la première expédition contre cette ville en 1836, il avait été chargé en effet, comme à Mascara, de " dessiner les vues des principaux points qui seront occupés par nos troupes et celles des actions les plus importantes qui pourront avoir lieu ".

Genêt a exposé aux salons en 1839 : L'entrée du prince royal à Mascara ; la Fontaine de la grande Mosquée à Oran ; Rue et porte de Constantine, à Bône ; en i84o : Vue d'Alger (1830) prise des ruines de l'ancien fort BabAzoun ; en 1844" : Vue du môle et d'une partie d'Alger ; le Marabout de Sidi Yacoub et la Salpétrière ; Tombeaux maures et mosquée de Sidi Abd er Rahman ; en i845 : Vue générale de Tlemcen et de ses environs prise en 1836.

On est loin de connaître toute l'ouvre algérienne de cet artiste dont le talent, suivant la juste expression du général Pelet " se distingue par la prestesse, l'exactitude et l'originalité de ses croquis ". En août 1830, il fut chargé d'exécuter pour le Roi un certain nombre d'aquarelles représentant les combats de 1814 et quelques-unes des campagnes de la République (Fig. 5).

THÉODORE LEBLANC
L'armée qui marchait sur Mascara comptait dans ses rangs un autre peintre que le capitaine Genêt. Claude Théodore Leblanc, capitaine du génie, avait été élève de Charlet en même temps que Raffet. D'un séjour de trois ans en Grèce et dans le Levant, il avait rapporté 32 croquis d'après nature publiés en 1834 chez Giliaut.
Employé en Algérie à la suite du duc d'Orléans (27 octobre 1835 au 18 janvier 1836), puis attaché à l'EtatMajor du maréchal Clauzel (16 août 1836), il fut blessé mortellement à Constantine, le 10 novembre 1837 (1). Son ami Raffet a immortalisé sa mort, et il figure, son crayon à la main, dans un des tableaux de "Vernet (Constantine. Départ des colonnes d'assaut).
Son album, Expédition de Mascara (Gihaut éditeur), comprend douze lithographies dont il existe des tirages en noir et en couleurs :
1. Retraite, de Mascara.
2. Ibrahim, bey de Mostaganem.
3. - 3. Yusuf-bey.
4. - 4. Abdallah au combat de Sidi-Embarek.
5. - 5. L'armée emmène la population juive.
6. - 6. Marche de la 4e brigade.
7. - 7. Combat de l'Habra.
8. - 8. La négresse du camp de Boufarik.
9. -"9. Arabe d'Alger.
10. - 10. Détachement d'avant-garde de zouaves.
11. - Marche sur Mostaganem.
12. - 12. Le lieutenant-colonel Marey, agha des Arabes.
FIG. 5. - A. GENET. La brigade de Nemours part de Bône, 1837 (Musée de Versailles).
Iconographie de l'Algérie n° 457.
FIG. 6. - Th. LEBLANC. Combat de l'Habra, 1835. (Lithographie).
Iconographie de l'Algérie n° 410.
FIG. 7. - Th. LEBLANC. Etude pour le combat de l'ilabra. Aquarelle (Musée de Chantilly).
Iconographie de l'Algérie n° 411
Fie. 9. - Th. LEBLANC. Le.L'.-C Marey. Agha des Arabes (Lithographie).
FIG. 10. -Th. LEBLANC. Yusuf (Lithographie).
FIG. S. - Th. LEBLANC. Élude pour l'Harba. Aquarelle (Musée de Chantilly)
Iconographie de l'Algérie n" 412.
W. il. -Th. LEBLANC. Marabout de Sidi feuiid Oada. Aquarelle
FIG. 12. - A. RAFFET. Marche sur Constantine. 20 novembre 1S36. Lithographie.
Iconographie de l'Algérie n" 44a.
FIG. 13. - A. RAFFET. Retraite de Constantine. Cn&vge de Chasseurs d'Afrique, 27 novembre 1836. Lithographie.
Iconographie de l'Algérie n° 446.
FIG. 14. - A. RAFFET. L'Armée prend position devant Constantine. 6 octobre 1837. Lithographie.
FIG. 15. - A. RAFFET. Etude pour la morl|du?général Damrémont. Dessin (Musée de Chantilly).
Iconographie de l'Algérie n" 472.
les tableaux correspondant aux lithos n 0' 5 et 7 ont figuré au salon de 1836. L'année suivante Leblanc exposait une aquarelle, Distribution de burnous aux chefs des tribus arabes, avant la campagne de Mascara. Le bey Ibrahim vient de recevoir l'investiture. Il avait également exécuté à Alger el dans les environs nombre d'aquarelles (1) représentant des vues et des types locaux grâce auxquelles nous ont été conservés l'aspect de bien des monuments, des intérieurs de maison, des costumes indigènes et juifs aujourd'hui disparus.

11 y a dans les lithographies de Leblanc, aussi bien que dans ses aquarelles, des gaucheries, mais aussi beaucoup de mouvement et de verve ; ses portraits, notamment celui de Yusuf, ont de l'allure. Aussi peut-on s'étonner avec Burty que l'artiste fasse partie de la grande tribu des inconnus de talent (Fig. 6 à 11).

AUGUSTE RAFFET (2)
ojusqu'a la première expédition de Constantine, Raffet n'avait consacré à la guerre et à l'armée d'Afrique
DELABORDE (H.), La lithographie dans ses rapports avec la peinture, (Revue des Deux Mondes, 1" octobre 1883, p. 554 et sq. Voir aussi les différents catalogues de ventes d'œuvres de Raffet.
trois lithographies. D'abord en 1831 un Épisode de la prise d'Alger.:
" Des troupes d'infanterie française donnent l'assaut à une redoute défendue par des Arabes et des Turcs ; les assaillants escaladent les embrasures, chargent à la baïonnette, luttent corps à corps, ou fusillent l'ennemi ; à droite, un soldat tombe mort sur l'affût d'un canon.

1939

Les premiers plans de cette composition ne sont pas remplis et les fonds sont à peine indiqués ".
Un second état de la même planche en est la " répétition réduite, complétée et presque terminée. Dans le fond, à droite, la flotte française camionne la côte d'Alger " (i). L'autre lithographie, Alger (1830) dont il existe un tirage en couleur, représente des soldats d'infanterie de ligne dont l'un fait feu sur les Arabes qui s'enfuient.
Cette lithographie fait partie des Illustrations de l'armée française depuis 1789 jusqu'en 1832, d'après MM. Léon Cogniet et Raffet, et lithographiées par Llanta et Ad. Midy, Paris (1837, publié par Victor Delarue. Impr, lithographique de Lemercier).
Enfin, dans un autre genre, deux tambours marchant suivis de deux Arabes sur le dos desquels on a entassé instruments et bagages.
Légende :
"Nous civiliserons ces gaillards-là".

En 1836, Auguste Raffet a trente-trois ans. Il a déjà publié quelques-unes de ses plus belles lithographies : Waterloo, le Vieux Caporal ; la Charge des lanciers rouges ; Ils grognaient el le suivaient toujours ; la Revue Nocturne. Au moral, un modeste, d'une grande délicatesse de cœur, dévoué à ses amis, désintéressé, travaillant pour satisfaire ses éditeurs avec une ardeur qui délabre sa santé, ne songeant qu'à son art, ennemi du bruit, encore plus du cabotinage et rarement satisfait de lui-même.
De l'une de ses œuvres maîtresses, le Combat d'Oued el Alleug, il dira : " Ce n'est pas encore ça. " Sous l'impression de l'échec que le maréchal Clauzel venait de subir devant Constantine, Raffet composa un premier album qui parut en février 1837 chez Gihaut.

La Retraite de Constantine comprend six sujets. Si deux d'entre eux : Trait d'humanité du capitaine Peyronny (un capitaine conduisant, par la bride, sous la pluie battante, son cheval sur lequel est monté un soldat blessé) et l'Embuscade (des cavaliers arabes se précipitent, croyant surprendre une sentinelle sans apercevoir un détachement d'infanterie embusqué) ne dépassent pas la valeur d'anecdotes, les autres représentent en traits émouvants les souffrances de la campagne : la Marche sur Constantine sous la neige qui courbe les têtes et recouvre les cadavres (Fig. 12).

- A nous, deuxième léger l' appel désespéré de blessés chargés sur des prolonges embourbées, les Arabes, dont l'un tient à la main une tête coupée, s'enfuyant devant une colonne qui arrive au pas de course

- le Bataillon Changarnier formé en carré, brisant sur la pointe de ses baïonnettes l'élan de la cavalerie ennemie, tandis que le sol est jonché de cadavres décapités -^ la brillante Charge des Chasseurs d'Afrique (Fig. i3).
La couverture de cet album était illustrée d'un frontispice : un groupe de fantassins, dont l'un, la tête enveloppée d'un mouchoir dit, en étendant le bras vers la ville : " Nous reprendrons ça au printemps. "

Cette même année, Raffet suivit le comte Anatole Demidoff dans le voyage scientifique qu'il entreprenait en Russie méridionale et en Crimée. Au retour, il apprit que Constantine était prise et dès le 24 novembre il écrivait de Marseille où il purgeait sa quarantaine à ses éditeurs les frères Gihaut : ce J'ai appris en passant à Syra que les Français étaient entrés vainqueurs dans Constantine. Je vais profiter de ma quarantaine pour me procurer tous les renseignements sur l'expédition et j'ajouterai six sujets à ceux que j'ai déjà faits. J'ai vu et dessiné des Arabes et des Bédouins " et il ajoutait avec la modestie qu'il le caractérisa toujours :

" J'espère mettre plus de vérité dans mes dessins. Du reste, ils ne sont pas autrement que je les ai faits ; il y a seulement plus de variété dans les physionomies ". .
Parmi les compagnons que la quarantaine procurait à Raffet se trouvaient des officiers qui précisément venaient de faire la campagne. Il se lia plus particulièrement avec le chef d'escadron Richepance (i) dont il a tracé plusieurs fois le portrait et qui lui fournit les renseignements qu'il cherchait.
Et Raffet commence aussitôt ses croquis, en recommandant aux Gihaut, dix jours après sa première lettre, de lui faire tenir des pierres toutes prêtés, car il se propose de se mettre au travail dès son arrivée à Paris, de manière à avoir terminé un nouvel album de six planches le 20 janvier.
Il avait déjà arrêté une première liste des sujets qu'il se proposait de traiter la Marche sur Constantine (frontispice).
- 2° Mort du général Damrémont.
- 3° L'armée devant Constantine ; Combat dans la nuit du 12 au 13.
- 4° Assaut donné à la ville.
- 5° Combats dans les rues.
- 6° Les soldats ramènent au général Valée et au duc de Nemours des drapeaux et des prisonniers. Retour. Il traita les quatre premiers et ajouta huit autres planches " 11 y a bien d'autres sujets, disait-il en effet, mais je crois que ce sont les principaux. J'ai déjà trouvé plusieurs d'entre eux. Je n'aurai donc qu'à les exécuter aussitôt mon arrivée. Je brûle de faire une peu de lithographie, il y a si longtemps que je n'en ai vu ni touché. "

Raffet rentra à Paris le 15 janvier 1838. A peine arrivé, raconte Bry, " il me demanda des pierres et des crayons et fit pour le frontispice, de la Prise de Constantine un soldat en faction auprès d'un drapeau mutilé par la mitraille et arboré sur la brèche de la ville. Il avait fait dire au voltigeur blessé du frontispice de la Retraite de Constantine:
"Nous reprendrons ça au printemps " il inscrivit sous celui-ci la réplique : " Ils ont tenu parole !" Il avait retrouvé Richepance à Paris et ce dernier; répondant aux questions 'minutieuses de Raffet, lui donna sur les événements dans lesquels il avait joué un rôle actif des indications aussi précises que le désirait l'artiste. Le fils de Raffet les a rapportées dans le précieux ouvrage qu'il a consacré à son père.
" Quant au drapeau du /170, je ne puis rien vous dire, à ce sujet, de positif, mais je serais porté à croire qu'il ne pouvait être sur la brèche, puisque la première colonne dont je faisais partie n'était composée d'aucun homme de ce régiment et vous savez que le drapeau ne marche qu'avec la partie la plus nombreuse.

" La tenue de M. le duc de Nemours était un frac bleu, broderie aucune, pantalon garance, képi couvert d'une toile cirée.
Ce Au moment de l'arrivée de la seconde colonne sur la brèche, il y avait effectivement un drapeau, niais celui-ci avait été fait par un capitaine de zouaves et planté par lui sur le rempart. "
Un jour, dans l'atelier de Raffet, Richepance a noté sur les marges d'un dessin (Fig. 24) au hasard des souvenirs, les détails qui répondaient au désir d'exactitude de T artiste et ces phrases hachées, sans ordre, sont toute l'évocation du combat :
( Constantine. Intérieur d'une maison défendue par les Arabes et près de laquelle le colonel (sic) Leblanc a été tué. Batterie de brèche : 4 pièces, trois de à'4, une de 16,.",. A gauche de la brèche, la compagnie du génie du capitaine Potier tiraillant avec les Arabes. Le haut de la brèche avait été garni de sacs de laine rayés, entremêlés^ de morceaux de bois, de chaînes de fer. Beaucoup de débris de maisons et de terrains.
Près du colonel Combes, M. Froissard, chef de bataillon de la Garde Nationale (EtatMajor) : képi toile cirée, pas de favoris, moustaches noires. Costume de la Garde Nationale d'Alger : pantalon bleu, bande rouge. Le colonel Combes, belle taille 5 pouces (sic), des favoris bruns, moustaches idem. Costume de Lamoricière, capote ; par dessus, un caban doublé de rouge. Il était coiffé du tarbouche ; le sabre ; pantalon garance, sans bandes.

Le colonel Combes sur la brèche fait battre la charge aux tambours des zouaves avec un clairon du 1° léger - Le colonel Lamoricière, une canne à la main, parlant au colonel Combes - le capitaine du génie Potier, blessé à mort et soutenu par le capitaine Richepance
- Le général Damrémont fut tué au moment, où il regardait la place avec une longue vue
- Le général Perrégaux fut blessé en jetant son manteau sur le corps du général Damrémont.
Le général Rulhière était près de lui. Le duc de Nemours vint après. -
Le général Valée, petit, maigre, cheveux blancs et courts. Tenue : capote, pantalon bleu, képi bleu, épaulettes d'officier, l'épée, le ruban rouge
- Capitaine Potier, la capote du génie. Les aides de camp du général Rohault de Fleury, avaient un frac
- Général Rohault de Fleury, grand, le frac tout bleu, sans broderies, pantalon bleu, képi idem
- Costume des officiers de zouaves : le képi, capote boutonnée droit, les épaulettes
- En arrivant sur l'a brèche le colonel Sérigny fut englouti sous les décombres d'une maison, avec deux carabiniers, de son régiment
- Le capitaine Richepance, arrivé sur la brèche, ploya son manteau, prit le fusil d'un caporal: de zouaves tué et ses cartouches
Le capitaine Potier supporté par le capitaine Richepance, sur la gauche. Il faisait face à la brèche - A tout le monde beaucoup de boue -
Mort du capitaine Leblanc ; il ne portait plus son burnous au moment de l'assaut. "

Ces renseignements, Raffet les a utilisés. Voici par exemple la planche n° 7 : Arrivée de la deuxième colonne sur la brèche. Les fantassins escaladant la brèche pénètrent dans la place par un étroit passage au milieu dé décombres sur lesquels flotte un drapeau tricolore.
Le capitaine Richepance, armé d'un fusil,,soutient De capitaine Potier, mortellement blessé.
Le lieutenant colonel Lamoricière coiffé d'une chéchia donne des ordres.

Dans le n° 9 : Le capitaine Leblanc blessé mortellement. Raffet a retracé d'après les indications de Richepance la mort de son ami.
Leblanc, l'épée à la main, se tient arc-bouté contre la porte d'une maison que de l'intérieur des Arabes essaient d'ouvrir. L'un d'eux, un bras passé à travers les barreaux d'une fenêtre décharge son pistolet sur l'officier (Fig. 22).
Les douze planches de la Retraite de Constantine terminées de mars à juin 1838 parurent chez Gihaut à cette dernière date. Elles comptent parmi les plus belles lithographies de l'artiste, Nul n'a mieux montré le harassement d'une armée au soir d'une marche que dans le n° 3 (Fig. il\).
L'armée prend, position devant Constantine. Sur une hauteur qui domine la ville les chapeaux à plumes et les grands shakos de l État-major se profilent sur le ciel gris.
Une pièce d'artillerie à moitié enlisée dont l'attelage s'efforce à gravir la rampe.
Au premier plan, les fantassins lourds de pluie et de boue donnent l'impression d'une troupe recrue de fatigue.
-.Batterie couverte servie par des Arabes et des Turcs (Fig 17).
Des tirailleurs qui manient une lourde pièce tandis qu'un autre tiraille par une embrasure, Immobile, un servant tient une mèche allumée -
N° 5 : Mort du Général Damrémont (Fig. 16). Le corps du général est étendu à terre et couvert d'un manteau, tandis que le duc de Nemours écoute les explications que lui donne un chirurgien. - N° 8 : Explosion de la mine préparée par les Arabes. La terre s'entr'ouverte, un tourbillon de fumée et de flammes, un soldat retombe les bras en avant.

Nulle tendance à la sensiblerie, ni à l'exagération dramatique. L'intensité de l'effet est obtenue par les moyens les plus sobres.
Si l'on compare les croquis de Raffet avec les lithographies on voit de quelle façon il arrivait à réaliser l'ouvre définitive. Dans la Mort de Damrémont, (Fig. i5), le croquis donnait au corps du général une place hors de proportion avec le reste de la scène. Dans la lithographie, au contraire, il s'estompe et disparait presque sous les plis du manteau qui le recouvre. Pour la Mort du Capitaine Leblanc (Fig. 20-22), Raffet a commencé par revêtir celui-ci du burnous qu'il portait d'habitude, puis Richepance lui ayant indiqué que ce jour-là précisément Leblanc avait quitté ce vêtement, il l'a fait, disparaître. Dans le premier croquis,. Leblanc semble se cramponner à la porte d'un geste lourd, forcé el qui ne traduit pas l'attitude vraie. Puis, d'une étude à l'autre, celle-ci se dégage, la pose devient plus exacte, jusqu'à son expression dernière.

Le 3b novembre 18/10 parut le Combat d'Oued el Alleug (Fig; 23). Cette affaire lui avait inspiré au mois de janvier précédent pour M. de Russy un dessin représentant le 2° léger au combat d'Oued el Alleug.' Il avait reçu en échange le livre de prières d'Ahmed, bey de Constantine, rapporté de cette ville en 1837. Suivant son habitude il s'était documenté comme le prouvent ces notes : " au bord de la rivière, petits saules, lauriers roses, 100 cavaliers arabes, 1000 fantassins, 70 arabes tués. Français :. 75 chasseurs ont chargé, 3 sont tombés, un gendarme maure tué. Le terrain est couvert d'herbes. Au fond les montagnes ".

De bons juges tiennent cette lithographie pour l'oeuvre maîtresse de Raffet. "Les tambours résonnent, les clairons retentissent, lés chasseurs s'élancent au pas de course, traversent la plaine immense et culbutent les masses de l'infanterie arabe qui n'apparaissent au loin qu'à travers une mêlée confuse de crosses en l'air et de baïonnettes étincelantes. C'est là tout le sujet, aucun épisode ne vient distraire l'attention, la pensée tout entière se concentre sur l'énergique action que l'artiste a voulu représenter." (i) Il ne paraît guère possible de mieux représenter l'élan et de mieux rendre l'impression massive des compagnies lancées au, pas de course.

Avec les croquis pour le combat de Béni-Méred (Fig. 26-27) et celui de M'chounech (Fig: 2&), ces lithographies représentent la série des campagnes d'Algérie par Raffet. On sait d'autre part qu'au lendemain de Mazagran il s'était préoccupé d'avoir une vue de la place "afin de composer un dessin sur ce sujet " et que le duc d'Orléans lui avait fait remettre un croquis.
Un autre aspect de l'ouvre algérienne de Raffet apparaît dans ses portraits et ses dessins d'uniformes.

Au début de septembre I84I, lit-on dans ses notes, "le roi me fait demander un dessin du 17° léger. Ce régiment dont le duc d'Aumale était le colonel venait de rentrer d'Afrique. Je vais voir le régiment à Corbeil. Le 13, je vais à la revue du Régiment et le soir j'assiste au banquet qui lui est donné à Neuilly dans le parc. Je compose un groupe du 17° avec son drapeau. " C'est Le drapeau du.'17B léger.
Ces fantassins qui défilent d'un pas ferme, mais sans raideur, avec je ne sais quel laisser aller dans l'allure, ne sont, pas les grognards épiques de l'empire, mais lès soldats de l'armée nouvelle, les conquérants de l'Algérie qui s'immortaliseront dans les victoires de Crimée, d'Italie, du Mexique et dans les revers de 1870, bonnes têtes de paysans et d'ouvriers français, frondeurs, débrouillards, héroïques.

Très peu d'aquarelles de Raffet représentant les uniformes de l'armée d'Afrique ont été lithographiées. Parmi celles-ci un chasseur d'Afrique, avec la chapska et la lance, au galop. Ces aquarelles sont de 1842-1843. Les officiers d'Algérie qui venaient chez lui donnaient sur leurs troupes des renseignements dont il prenait note en même temps qu'il faisait des croquis. Us se rapportent aux années 183i à 1833, époque de la formation des Chasseurs d'Afrique et des Tirailleurs indigènes.
On jugera de la minutie de ces explications que Raffet provoquait pour arriver à l'exactitude absolue.
" Costume des tirailleurs indigènes (Turcs et Arabes) - Turban blanc. Caban, veste, gilet, pantalon bleu de ciel. Passepoils et soutaches jaunes. Fusil d'infanterie, pas de sabre, la giberne sur le ventre, ceinture jaune - Officiers : capote-tunique comme les chasseurs à cheval d'Afrique, bleu de ciel. Routons grelot jaunes, Épaulettes d'or. Passepoils jaunes. Patte blanche au collet avec un bouton grelot jaune.
Cette capote est maintenant vert dragon. Ils portent le sabre de cavalerie légère. La barbe quelquefois entière, les moustaches. Il y a des nègres. Les tambours sont habillés comme les soldats. Le tambour maître, même forme, seulement beaucoup d'ornements en passementerie jaune. Les guêtres en drap bleu comme le reste. Il a une canne. "
Ces études d'uniformes ont été souvent pour Raffet l'occasion de tracer des effigies sommaires mais vivantes : le général Galbois, le capitaine Desvaux, le colonel Eynard, le général Marbot, le capitaine Pourcet, Mustapha Ronnemain (Fig.29). D'autres portraits sont des oeuvres achevées. Ils sont tantôt en couleurs, tantôt la figure seulement est rehaussée d'aquarelle, le reste du corps étant simplement indiqué. Quatre ont été lithographies : le colonel du 17e léger (le duc d'Aumale, à cheval,

Raffet a collaboré à l'illustration du Journal de l'Expédition des Portes de Fer dont il sera parlé plus loin et il a exécuté presque en entier celle de l'Histoire de l'Algérie ancienne el moderne par Léon Galibert. Ce dernier ouvrage qui parut en 80 fascicules, chez Furne, en i8/i3, n'a plus d'intérêt que par ces illustrations.
La part de Raffet (1) consiste dans quatre planches hors texte (sur 2/1) gravées sur acier par Rouargue, douze bois coloriés, gravés sur les dessins de Raffet et reprér sentant des uniformes, enfin soixante- six vignettes intercalées dans le texte, comme têtes de pages,' têtes de lettres et fin de chapitres, gravées par Quartley, Lavieille, Lavoignat, Hébert, Bernard et Pollet, Piaud, Pisan. Le tout d'un mouvement et d'une couleur admirables.

Pour cet ouvrage, il avait exécuté une affiche, agrandissement de la vignette de la page 577 : un. soldat du 17° léger et un tirailleur indigène se tenant par la main ; au second plan, des Arabes et des soldats français.
Raffet n'est jamais allé en Algérie.
Le seul point de la terre africaine où il ait passé quelques heures est Tanger, au cours de son voyage en Espagne en 1847. Il en a rapporté une vue de la ville et de sa casbah. Cependant il est l'artiste qui a rendu avec le plus d'exactitude et de vie la geste de l'armée d'Afrique.
Cela tient d'abord au soin avec lequel il se documentait. Puis, il avait suivi les opérations du siège d'Anvers et les manœuvres du Camp de' Compiègne qui l'avaient familiarisé avec les évolutions d'une armée. Surtout il avait le don de créer la vie. Suivant le mot de Béraldi,
" il a été extraordinaire dans l'improvisation de ce qu'il n'a pas vu : les événements de la Révolution, les batailles de l'empire, la guerre d'Afrique ".

Site internet GUELMA-FRANCE