Paysages d'Algérie
ouled Naïls
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        Il existe en Afrique une tribu vagabonde de dames aux camélias, les Ouled-Naïl, qui vont porter leurs charmes dans les divers oasis du Sahara, et, en campant de trois à quatre jours sur chaque point du pays de la soif, fout ainsi tous les ans le tour du désert. Un négociant français de Laghouat vit passer une de ces beautés nomades que suivait une admirable enfant d'une dizaine damnées. Il fut pris de commisération à l'aspect de cette petite créature destinée à partager la triste destinée de sa mère; il l'acheta, lui donna une éducation française et l'épousa.

         Lella Aïcha fit le bonheur de son bienfaiteur. Comme toutes les femmes arabes, elle voyait dans son mari plutôt un demi-dieu qu'un homme, et, remplaçant l'amour par l'adoration, elle aurait volontiers passé sa vie à le servir à genoux.

        Cependant, le négociant français, suffisamment enrichi par son commerce de plumes d'autruche et d'ivoire au désert, songea à la France. II revint à Paris, mena sa femme dans le monde, lui procura tous les plaisirs de la civilisation. La beauté exotique et la grâce nonchalante de Lella AYcha lui valurent beaucoup de succès; on la rechercha, on invita souvent à des soirées le mari pour posséder la femme, qui parlait du reste assez bien le français pour répondre aux diverses questions et comprendre les compliments qu'on lui adressait. Le négociant s'estimait fort heureux d'avoir réussi à transformer une femme arabe en Parisienne, quand il vit Lella AYcha changer tout à coup d'humeur, de caractère, de manière d'être. Il soupçonna que la fille du désert, complétant trop bien elle-même son éducation à l'européenne, avait ouvert son cœur aux flatteries, aux séductions d'un sigisbée de salon. Il lui laissa donc une apparente liberté, tout en l'épiant secrètement. Le négociant apprit bientôt, de sou valet de pied, qu'en sou absence, Lella Aicha avait commandé l'équipage et s'était rendue dans un hôtel de la rue d'Amsterdam. Le mari d'Alcha noua des intelligences avec la maîtresse de l'hôtel, et se proposa de surprendre sa femme lorsqu'elle ferait sa seconde visite, ou plutôt sa seconde infidélité. En effet, introduit par la maîtresse de l'hôtel dans la première pièce d'un appartement où venait de pénétrer Lella Aicha, le mari fut très surpris d'entendre la conversation criminelle en arabe. Afelia, en effet, implorait de la sorte un Arabe :

- Par Mahomet, je t'adjure, Ibrahim, de m'emmener en Afrique avec toi. Je suis née et je veux finir dans le pays du soleil. A Laghouat, j'étais heureuse; mais, depuis que mon mari m'a amenée à Paris, je subis le martyre.
- Si tu étais la femme de ton époux, tu serais heureuse, Akita, objecta l'Arabe.
- J'ai cherché à la devenir; j'aime mon mari comme un bienfaisant maître qui m'a arrachée des mains du malheur. Tout ce que j'ai, il me l'a donné; tout ce que je sais, il me l'a appris. J'étais une enfant perdue du désert, tu le sais? Eh bien! Je suis devenue l'égale d'une grande dame chrétienne. Ces plaisirs, ces richesses m'accablent de tristesse. Quand on ne nie voit pas, je fleure; la nuit, je ne durs pas; je pense aux miens, qui errent Pauvres et libres sous le grand ciel. Emmène-moi au désert; je ferai, s'il le faut, un voyage à pied à la Mecque; je tisserai tes burnous pendant quatre ans; je rapporterai les guerbas de la fontaine; je serai l'esclave de la tente.
- Aïcha, tu emporteras les bienfaits et l'argent d'un chrétien, et l'on dira : - Voilà ce qu'a fait une fille de Mahomet.
- Non ! ni cette toilette ni ces bijoux, je n'emporterai rien que le titre d'épouse, puisque la loi chrétienne n'a pas établi comme la nôtre le divorce. J'ai un costume arabe, je le revêtirai et je laisserai à mon mari une lettre d'adieu quo je mouillerai de mes larmes. Si tu me repousses, je partirai seule, à l'aventure, ou je me tuerai.
- Tu blasphèmes le saint nom d'Allah 1 Jamais un croyant n'a refusé de tendre la main à une croyante. Pars cette nuit pour Marseille; je serai à l'hôtel de l'Europe avant toi; nous prendrons le vapeur le Marabout, qui nous conduira à Philippeville, et de là nous irons au Sahara.

A ce moment, le négociant ouvrit brusquement la porte du salon. Alcha se jeta, terrifiée, à ses pieds, en s'écriant :
-- Maître !
Son mari la releva, et lui dit :
- Tu n'es pas coupable, Aicha. C'était à moi de comprendre que ta mélancolie provenait d'un invincible regret de ton pays. Tu le reverras. Oui, tu te mettras en route cette semaine môme pour Laghouat, mais avec moi !

Le négociant a tenu parole, il est retourné au Sahara la nostalgie n'affecte pas exclusivement les Arabes; elle saisit aussi bien les Européens qui ont porté leur tente de l'autre côté de la Méditerranée. On qualifie d'Algériens, dans notre colonie, toutes les personnes qui ont adopté l'Afrique pour leur nouvelle patrie, s'y sont acclimatées, installées, et ont sérieusement renoncé à l'ancienne. Ces Algériens et les Algériennes sont pris d'attaques de nerfs lorsqu'ils entendent parler de l'Europe; ils n'ont pas assez de malédictions et de sarcasmes pour elle; jamais trop de bénédictions et de tendresses pour l'Afrique. Des affaires d'intérêt ou des devoirs de famille forcent-ils les Algériens à venir à Paris, ils maudissent en grelottant notre climat enrhumé, notre soleil de fer-blanc, notre boueux macadam, notre vie terne, étriquée, absurde, tandis que, lâchant la bride à leur enthousiasme, ils chantent l'Afrique, les espaces immenses, la lumière limpide, Io simoun qui souffle la mort, le ciel d'airain qui souffle la passion, les montagnes aux jets aériens, les sables mouvants, les palmiers qui découpent avec une grâce féminine leur ombre grêle sur Io sol parfumé des oasis, où vous berce la voluptueuse sieste; la Méditerranée -- la Bleue, disent les Arabes --- qui baise avec des spasmes et des langueurs de courtisane les pittoresques rivages et les pieds des blanches villes de l'Algérie.

En écoutant ces coloristes, la tentation de voyager vous vient au coeur; vous mettriez immédiatement le cap sur l'Afrique, et vous demanderiez à Fiole d'enfler vos voiles d'une bonne brise, si vous no songiez que la nature ne suffit pas à l'homme. A moins d'être anachorète ou peintre de paysage, on ne peut, en effet, longtemps discourir avec le désert, le ciel et les monts, qui ne donnent pas la réplique.

- Ici, je suis forcée de faire la demande et la réponse, me disait une dame algérienne qui, pouvant vivre avec opulence à Paris, s'est prise d'une belle passion pour notre colonie, tout en regrettant cependant les spirituelles conversations de son ancien salon. La vie algérienne est dépourvue de tous les charmes, de toutes les séductions de la civilisation; elle se borne à la solitude, à la chasse, à la cavalcade, au canotage, à la sieste; elle est prise entre les deux absolus de l'activité corporelle ou de la méditation philosophique.

Les Parisiens n'ont pas encore fait le trait d'union entre le Sahara, l'Atlas, la Méditerranée, et la Seine, la butte Montmartre et la plaine Saint-Denis, entre la vie primitive de l'Algérie et la vie mondaine de la France; ils n'ont pas encore voulu se donner la peine de civiliser la sauvage Africa. Les quelques touristes de Paris qui ont enjambé la Méditerranée n'ont, rapporté que des sarcasmes à l'endroit de la pauvre colonie, que d'amères critiques de ses hôtels dégarnis, de ses routes fondrières, de sa population fort mêlée, de ses moukères invisibles, de ses lions introuvables.

Lorsqu'une année suffirait à peine pour explorer avec fruit notre colonie, en un mois les Parisiens touristes prétendent connaître l'Afrique, la langue, les moeurs de nos indigènes, vivre sous la tente à la manière arabe et chasser la bête féroce. J'entends toujours les imprécations d'un Parisien qui, en 1858, resta quinze jours eu foret sans avoir pu rencontrer le lion; et précisément la veille du jour où il partit de Bône pour la France, un magnifique lion, franchissant le mur d'enceinte, était entré dans la ville; peu s'en fallut qu'il ne montât dans la chambre du chasseur déçu pour lui attester l'existence du roi des forêts; du moins, de sa demeure, il put entendre ses rugissements. Le Français n'a pas assez de constance pour les chasses africaines, qui exigent quelquefois trois semaines, c'est-à-dire une vingtaine de nuits passées à la belle étoile, avant que se découvre la piste d'une bête féroce. Russes et Allemands se font mieux à ce jeu de patience.

En 1858, une altesse d'Allemagne, quelque peu en disgrâce à la cour de son père, s'était installée dans une mauvaise auberge, à Jemmapes, d'où chaque nuit elle partait à la recherche du lion. Son altesse tua quatre rois des forêts. Cette même année, le major russe K*'*, qui avait reçu deux blessures en Crimée, et à qui un climat plus chaud que celui de la Russie avait été recommandé par la Faculté, chassa obstinément le lion et ne rencontra jamais que la panthère; cependant il passait toutes ses nuits dans les ravins des forêts ou dans les huttes de charbonniers. Le major russe se trouvait au milieu de la forêt des Beni-Salah, près de Guelma lorsque des Arabes vinrent lui signaler le passage d'une panthère qui avait décimé leurs troupeaux.

Le major, se faisant accompagner d'un arabe et précéder d'une vache qui devait tenter la panthère et la faire sortir de son fourré ou de son repaire, alla aussitôt au-devant de l'ennemi, armé de son magnifique fusil Devismes, dont le canon droit était chargé d'une balle explosible et l'autre canon d'une balle à pointe d'acier.

Nous n'avons pas besoin de dire ce qu'est la balle à pointe d'acier; le mot désigne suffisamment le danger de ce projectile et indique sa facilité à pénétrer dans les chairs les plus opulentes ou à briser les os les plus durs. Mais la balle dite explosible, inventée par Devismes est un congé en règle donné à toutes les bêtes féroces de l'Algérie, qui, spéculant sur la terreur de leurs griffes et de leurs respectables râteliers, pourraient effrayer les colons nouveaux. C'est un projectile creux et conique, dans lequel le chasseur adapte une capsule, où il glisse à sa volonté dix ou quinze grammes de poudre, et qui, comme une bombe, fait explosion en frappant l'animal. Dès que le chasseur a tiré, une seconde explosion plus sourde se fait entendre : c'est la balle, qui, entrée dans les chairs, asphyxie et foudroie l'ennemi.
On n'avait encore rien imaginé de plus terrible, de plus exterminateur : une bombe projetée par un fusil.

Ainsi armé, le major cheminait en observateur dans l'une des montagnes boisées des Beni-Salab, quand il vit, à trente pas de lui, la vache émissaire saisie au cou et presque couverte par une énorme panthère qui, d'un fourré, s'était élancée, rapide comme la foudre, sur sa proie. Aussi rapide qu'elle, le major russe ajuste : le coup atteint la bâte fauve au défaut de l'épaule; la balle pénètre dans les intestins, produit une explosion sourde, asphyxiant et foudroyant la panthère, qui tombe aux pieds de la pauvre vache offerte en holocauste aux mânes de saint Hubert.

Le major n'a pas fait ses premières armes de chasseur de bêtes féroces en Algérie. Il a chassé l'ours de Russie, qu'il ne faut pas confondre avec l'ours des Pyrénées, aimant passionnément les jeunes filles et recevant des coups de houlette des bergers, L'ours de Russie, soit de jour, soit de nuit, pousse droit au chasseur dès qu'il l'aperçoit, et lui livre un duel à mort.

Dans une des premières chasses de M. K***, les traqueurs avaient rabattu l'ours de son côté. Le temps était sombre et pluvieux. M. K*** tira inutilement les deux gâchettes de son fusil, dont la pluie avait détérioré les amorces, sur un ours énorme qui poussait vers lui une charge furieuse, et il aurait été perdu s'il n'avait eu ta présence d'esprit de s'abriter derrière un gros arbre, en jetant son inutile fusil et en tirant son couteau de chasse. L'implacable ours continua sa charge, se leva sur ses pattes de derrière, et embrassa des pattes de devant l'arbre et le chasseur; mais, à ce moment, M. K*" lui plongea jusqu'à la garde son couteau (le chasse dans la gorge la pauvre vache offerte en holocauste aux mânes de saint Hubert.

Le major n'a pas fait ses premières armes de chasseur de bêtes féroces en Algérie. Il a chassé l'ours de Russie, qu'il ne faut pas confondre avec l'ours des Pyrénées, aimant passionnément les jeunes filles et recevant des coups de houlette des bergers, L'ours de Russie, soit de jour, soit de nuit, pousse droit au chasseur dès qu'il l'aperçoit, et lui livre un duel à mort.

Dans une des premières chasses de M. K***, les traqueurs avaient rabattu l'ours de son côté. Le temps était sombre et pluvieux. M. K*** tira inutilement les deux gâchettes de son fusil, dont la pluie avait détérioré les amorces, sur un ours énorme qui poussait vers lui une charge furieuse, et il aurait été perdu s'il n'avait eu ta présence d'esprit de s'abriter derrière un gros arbre, en jetant son inutile fusil et en tirant son couteau de chasse. L'implacable ours continua sa charge, se leva sur ses pattes de derrière, et embrassa des pattes de devant l'arbre et le chasseur; mais, à ce moment, M. K*" lui plongea jusqu'à la garde son couteau (le chasse dans la gorge, et roula à terre erg môme temps que son terrible adversaire; car ses forces, surexcités par le danger, étaient épuisées et se détendirent.

Les autres chasseurs trouvèrent M. K*# inanimé, près du cadavre de l'ours; ils le crurent mort; il n'était qu'évanoui. On voit que la chasse à l'ours de Russie présente un danger aussi sérieux que la chasse aux lions et aux panthères d'Afrique.

Rien n'est agréable, en Algérie, comme la chasse , et roula à terre en même temps que son terrible adversaire; car ses forces, surrexitées par le danger, étaient épuisées et se détendirent.

Les autres chasseurs trouvèrent M. K*# inanimé, près du cadavre de l'ours; ils le crurent mort; il n'était qu'évanoui. On voit que la chasse à l'ours de Russie présente un danger aussi sérieux que la chasse aux lions et aux panthères d'Afrique.

Rien n'est agréable, en Algérie, comme la chasse en Algérie

Extrait du livre de BENJAMIN GASTINEAU 1801

Collectif des Guelmois site Internet GUELMA-FRANCE