OPINION D UN FRANÇAIS DE FRANCE SUR L ALGERIE

          L'autre jour, avec un français de France, je causais de l'Algérie et de la situation de plus en plus mauvaise qui lui est faite par la métropole. Je lui disais qu'elle ne nous connaissait pas et c'est ce qui nous faisait le plus de peine. Les impôts qu'elle nous octroie si généreusement lui affirmais-je, nous causeraient moins d'ennuis, s'il n'était pas prétexte pour beaucoup de nos députés et sénateurs à débiter un tas d'âneries sur notre compte. Il me répondit :
          Entendons-nous mon cher, en France d'une manière générale, on ne vous méconnaît point, ce qui est bien différent, quoique aussi malheureux j'en conviens Pour la plus part de nos compatriotes, l'Algérie est encore un vague pays, un peu lointain où on ne va pas facilement et d'où l'on revient que très difficilement….si on n'en revient. Mais l'opinion de ces Français ne saurait compter puisqu'ils n'en ont pas.
Reste la partie intéressée par la nation, celle qui est formée des plus importants producteurs ou commerçants du Nord ou du midi de l'Est ou de l'Ouest. Ah ! , ceux là connaissent que trop bien l'Algérie car ils n'ignorent pas que pour leur négoce, elle pourrait devenir un danger, et ayant déjà à lutter péniblement contre la concurrence étrangère, ils ont voulu supprimer les obstacles que vous pourriez leur dresser. Pour ces industries la tâche leur a été facile, car comme c'est elle qui fait l'opinion de nos représentants en matière économique ce sont eux qui ont subit leurs actions et envoyés la marche en avant de la colonie. Ces industriels ou commerçants sont arrivés ou vont arriver à un double résultat : supprimer l'Algérie comme élément de combats sur le terrain de la concurrence et, transformer d'un même coup ce pays en un vaste débouché pour l'exportation française. De là vient que les deux chambres sont unanimes à arrêter tout essor chez vous en imposant extraordinairement fort les produits naturels qui viennent de votre pays. L'Algérie ne doit rien fournir à la France, au contraire, tout tirer d'elle. Je sais bien que c'est absurde, que c'est déplorable et que c'est injuste, mais que voulez-vous vous êtes une colonie. Comme j'allais protester contre cette conclusion, il me coupa la parole pour dire :

          Avouez donc que les Algériens, donc vous êtes, me dit mon interlocuteur, sont pour beaucoup dans cette situation. Au lieu de ne faire qu'un dans ce pays ci, ils sont divisés sur tout et la politique ne semble être que leur unique souci " à la raison du plus fort " ils auraient put opposer victorieusement la raison du droit, ils auraient puisé dans leur union et faire valoir leurs représentants de la colonie. Malheureusement beaucoup ont préféré par des attaques stupides, les amoindrirent dans l'opinion de la métropole, en sorte que ces hommes qui avaient mission de vous défendre se sont trouvés désarmés et impuissant devant une majorité de députés et de sénateurs, d'autant plus hostiles qu'ils avaient eux aussi à défendre des intérêts opposés. Les Algériens et plus particulièrement ceux qui marchent inconsciemment à la remorque de quelques politiques ambitieux, sont donc les propres auteurs de leur réputation en France. Mais tout espoir de se relever ne serait pas défendu, s'ils voulaient se rendre à l'évidence de cette vérité, s'ils renonçaient à agiter d'imaginaires dangers, des questions stériles ou qui n'existent point.
S'ils voulaient enfin ouvrir les yeux pour voir quoi ? :
Qu'il y a dans ce pays qu'un danger : la politique et qu'une question : la question algérienne !
Hélas, vous avez mille fois raison dis-je à mon français de France, mais comment avez-vous appris à connaître ce pays ?
           J'y ai de gros intérêts et il a bien fallu que je m'inquiétasse et de mes affaires et du pays. Permettez-moi d'ajouter encore un mot, la question à laquelle je vais toucher est délicate, mais parce que je vous ai dit beaucoup de choses, vous jugerez à l'avance que j'en parle en connaissance de cause. Vous n'ignorez pas que la chambre et le sénat comptent dans leur sein un nombre assez considérable de producteurs et, encore un plus grand nombre de représentant de régions de production. Les uns et les autres ont trouvé tout naturel et très habiles de s'attacher le personnage le plus important de la colonie, c'est à dire le gouverneur général de l'Algérie. En cela ils ont pleinement réussi, et vous avez pu remarquer le silence de Sphinx de monsieur Cambon, chaque fois que l'Algérie a été sur la sellette au parlement. Alors que la situation même à défaut du souci de vérité, lui faisait un devoir impérieux d'intervenir en faveur de la colonie à la foi calomniée et sacrifiée, il se taisait, laissant dire et laissant faire, on sait bien pourquoi maintenant. Son silence était ce qu'il donnait aux ennemis de l'Algérie en échange de leur protection et de leur amitié. L'avenir de votre pays importe peu à monsieur Cambon ; ce qu'il tient avant tout, c'est d'avoir la puissance pro consulaire et de vivre à Paris, car il a horreur de vos contacts c'est à dire des algériens c'est à dire de vous. Cet homme est peu à peu devenu gouverneur
Vous avez encore mille fois raison dis-je à mon interlocuteur….
Laissez moi finir en ajoutant que vos compatriotes sont des timorés s'ils ne voient pas que, pour mieux régner dans ce pays, monsieur Cambon l'a volontairement divisé en y semant la haine et la discorde.
C'est sur cette conclusion que nous nous sommes séparés.

Cet interview a été réalisée en 1897 mais rien n'a changé en ce bas monde.

Collectif des Guelmois GUELMA FRANCE 2006