LES NOCES JUIVES

vers 1889

Jeune fille juive

             
             A travers les ruelles de la ville, Tellouk mon guide d'un jour me conduit une après-midi à la synagogue, où va se célébrer un mariage juif.

             Charmantes et du plus vif intérêt sont pour moi les promenades dans ce quartier aux blanches demeures, aux fenêtres finement grillagées, où des femmes et des jeunes filles aux grands yeux noirs, vêtues de pourpre, d'azur et d'or, de tous cotés apparaissent.
             Mon guide, trés affable, me fait visiter des maisons anciennes Israélites. Certaines, dont les patios de marbre s'entourent de rangées de fines colonnettes, sont de belle architecture. Dans la plupart les murs sont enrichis de faïences vernissées aux motifs polychromes d'une grande richesse de teintes.
   

                      Au long des arceaux du patio, dans les galeries qui le bordent, courent, comme dans les mosquées, de blanches dentelles ornementales, et à travers quelques niches finement ajourées, où s'enchâssent des verres de couleur, on voit filtrer des lueurs de vitrail très frêles. Partout nous sommes l'objet du plus gracieux accueil.

             La vie des femmes s'écoule dans la fraîcheur et le doux crépuscule du patio, partagée entre les soins journaliers du ménage et l'apprêt des costumes de fête. Assises, les jambes croisées, devant des bassines de cuivre, elles égrenaient, de leurs doigts rougis par le henné, une pâte aux tons d'ambre destinée au repas du soir. Ailleurs, car c'était mercredi, jour consacré à la lessive, elles étaient tout entières à cette occupation. Dans le mystère des demeures que baignent les seuls reflets du ciel, que des rayons d'or venus du faîte des murailles irisent, à certaines heures, ces femmes aux costumes chatoyants ne me semblaient point adonnées à des soins domestiques : créatures de rêves, elles trempaient leurs mains endos nacres amollies, en des pâtes neigeuses, tant semblaient de colorations lumineuses et douées les linges qu'elles touchaient comme le jais, et dans ce but nos matrones composent une pommade, qui a la propriété de leur donner ce lustre. "Il m'en expliquait la composition : noix de galle grillée dans de l'huile avec du sel, cuivre rouge calciné réduit en poudre et clous de girofle, le tout cuisant dans l'eau jusqu'à la consistance voulue.

             Que de soins encore pour rendre l'épousée plus belle! Son corps tout entier sera enduit d'une préparation qui entraînera avec elle, en séchant, tout duvet importun ;

            Les paupières soigneusement noircies avec le kohol aviveront l'éclat des yeux, et quelquefois une mixture brune, appliquée au pinceau, renforcera la couleur des sourcils et les reliera même entre eux.

            La noce arriva enfin après une grande heure de retard, et son entrée dans le lieu saint fut annoncée par les chants criards d'une bande de gamins qui la précédaient.
            Le fiancé, accompagné par son père, apparut bientôt, une écharpe de soie brodée jetée sur les épaules. La fiancée était absente : la femme est réputée impure, l'accès des synagogues leur est interdit. Accompagné de ses parents et de ses amis, le fiancé, sans quitter l'écharpe qui ornait ses épaules, est allé s'asseoir sur une banquette réservée, recouverte d'un tapis écarlate, et la cérémonie commence. Deux rabbins montés sur une estrade au centre de la synagogue se prennent à psalmodier à tour de rôle d'une voix nasillarde; la foule par instants répond. Au point de vue pittoresque la scène est fort intéressante avec ces chants hébraïques nasilles, au rythme presque douloureux, sous les lumières jaunes des lampions qui accusent le caractéristique des visages. L'époux maintenant s'est levé, il prie ou se recueille devant une armoire scellée dans la muraille et dont les battants fermés, ornés de sculptures très vieilles, abritent les tables de la loi. Elles sont d'ailleurs gravées en lettres d'or sur fond d'azur les dix paroles, là-bas, sur la paroi opposée de la synagogue.
            Par trois fois les réponses du peuple se font entendre ; ils sont accompagnés d'un sautillement que chacun a fait en se soulevant sur la pointe des pieds, sans quitter terre. Les psalmodies terminées, le cortège s'est reformé et la noce s'est dirigée vers la maison de la jeune fille. Et tandis que je marchais à sa suite, le soleil, rasant l'horizon flambait rosé et doux comme un reflet d'aurore sur des pans de murailles blanches aux ombres mauves. Transparentes à ce point étaient ces ombres, qu'on eût cru aller en une ville neigeuse, aérienne, en une cité de rêve ; ça et là sur des terrasses, des silhouettes de femmes aux corsages d'or ondoyaient. A travers des grilles ténues, au milieu de chatoiements d'étoffés aux vives couleurs, des yeux de jeunes juives curieuses jetaient de noirs éclairs.

            Maintenant nous voici dans la demeure de la fiancée : elle est debout dans la cour intérieure, les yeux chastement baissés, en un costume étincelant où courent les broderies d'or, où scintillent dans la chevelure et sur la poitrine les diamants et les pierreries. Elle en est toute constellée. Lui, le fiancé, placé auprès d'elle, n'a pas quitté la grande écharpe de soie qui abrite toujours ses épaules. Mais un grand tulle vient de voiler ensemble leurs têtes, et deux cierges tenus par des jeunes hommes ont été allumés devant le couple. Le rabbin psalmodie je ne sais quels chants liturgiques. La mise au doigt de l'anneau se fait, et aussitôt le rabbin trempe ses lèvres dans un verre de vin qu'il présente aux époux et dont les assistants s'emparent. Il passe de mains en mains, et à tour de rôle tous s'empressent d'y goûter. Puis le verre est lancé sur le sol, il se brise, et les morceaux soigneusement recueillis sont jetés au dehors. L'épousée doit être satisfaite, il s'est mis en débris, ce qui est d'excellent augure pour l'avenir du ménage.

            La cérémonie est terminée pour aujourd'hui; les jeunes époux, suivis de leurs parents et de leurs amis, passent dans une salle voisine, ouïes liqueurs et les dragées circulent. " Tellouk, disais-je, pourquoi la jeune fille est-elle silencieuse ainsi? L'usage lui interdit-il de lever les yeux, d'être joyeuse?

             Non, monsieur, rien ne l'oblige à rester muette, mais elle s'applique à avoir l'aspect timide, à paraître inerte, pour bien témoigner de son innocence, de sa candeur, et de l'abandon qu'elle fait d'elle-même. "

            Hier c'était donc la cérémonie religieuse. Aujourd'hui c'est la fête de famille célébrée dans la demeure du jeune homme. Elle bat son plein lorsque, toujours guidé par Tellouk Mardoché, je pénètre dans le patio. La foule encombre la cour intérieure. L'époux et l'épousée sont assis entourés des leurs, et c'est un nouvel éblouissement d'étoffés aux plus riches couleurs. Car, pour honorer l'épousée, chacune des jeunes tilles, parentes ou amies, s'est parée de ses plus beaux vêtements. Ce sont des corsages bleu de ciel, rosés, jaune citron brodés d'argent ou d'or, des colliers de perles, des bijoux anciens massifs où les diamants enchâssés étincellent. La plupart des jeunes filles ont les lèvres rouges, mais d'autres ont les lèvres jaunes. Ces. dernières, par coquetterie, ont mâché de la racine de noyer, ce qui leur donne un aspect singulier. Dominant ce groupe radieux, un frontal de bœuf aux cornes dorées est scellé au mur, au-dessus d'une porte, tandis que près de chaque montant sont plaquées deux mains ouvertes couleur de sang. Les matrones avaient trempé leurs doigts dans les entrailles saignantes d'un mouton, immolé à l'occasion de ce mariage, et, selon l'usage, les avaient appliquées sur le mur. Ces bizarres empreintes sont destinées, de même que le frontal de bœuf, à préserver la maison des maléfices. De toutes parts, aux fenêtres qui s'ouvrent an rez-de-chaussée, dans le patio, au premier étage, se penchent des grappes humaines, des femmes étincelantes de pierreries, tandis qu'un orchestre composé d'un harmonium, d'une flûte, d'un violon et d'une mandoline à long manche, mène un tapage assourdissant. De temps à autre les musiciens se prennent à chanter d'une voix nasillarde, et, des terrasses et des demeures, des you-you aigus sont éperdument poussés par les femmes. L'époux s'est levé, il est venu à moi et m'a tendu la main me souhaitant la bienvenue. L'épousée s'est avancée ensuite, et j'ai pressé ses doigts teints par le henné jusqu'à la deuxième phalange. Puis gravement tous deux ont repris leur place. Sur une table, devant eux, est un gros cierge allumé qu'entourent des assiettes garnies d'olives ou de variantes. On m'offre une liqueur blanche, par politesse j'y trempe mes lèvres, Le silence s'est fait un instant, chacun est devenu attentif comme si un fait grave, attendu de tous, allait se produire. Une fillette s'est avancée les yeux modestement baissés. Promenant ensuite un œil langoureux sur les assistants, elle referme a demi les paupières et, lentement, accompagnée par le rythme monotone de l'orchestre et les voix des musiciens, elle s'abandonne a la danse. Et c'était presque douloureux, devant cette assemblée de si beaux et si purs visages, dans cette splendeur de rêve, de voir cette enfant balancer ses hanches en attitudes étranges. - Les femmes dans les profondeurs obscures des salles, sous les arceaux, poussent leur you-you éternel, célébrant l'obscénité de la danse. ..

Souvenirs du Maghreb 1895

Collectif des Guelmois site Internet GUELMA-FRANCE