IMPRESSIONS D'ALGÉRIE
Léon VAN AERSCHODT
1910

Les Mosquées.

       
         L'intérieur des mosquées est fort simple : quelques piliers quadrangulaires surmontés d'arceaux en ogive festonné. Le mirob, espèce de niche tournée vers la Mecque. Pour toute décoration, quelques lampes suspendues au plafond. Il est rare d'y rencontrer de petits dômes s'appuyant sur des colonnes de marbre ou de jaspe. En général, la forme des mosquées est un carré.
        Pas de vitrail. Le jour vient d'en haut. Un silence triste et mystérieux y règne. Avant de pénétrer dans ces lieux de prière, on a rencontré une cour plantée d'arbres. Au milieu de cette cour, on a vu groupés autour d'une fontaine, plusieurs petits bassins de marbre destinés aux ablutions. C'est que les mahométans avant d'entrer dans une mosquée, doivent se laver le visage, les mains, les pieds et pénétrer sans chaussures dans le sanctuaire. L'étranger n'y est admis qu'en se chaussant de babouches.

       Nous avons visité à Alger plusieurs mosquées, entre autres la Grande Mosquée et la mosquée de la Pêcherie. Celle-ci offre à l'intérieur l'aspect d'une croix latine, mais ne présente rien de remarquable qu'une chaire en marbre finement sculpté et un manuscrit, infolio, enluminé avec un luxe incroyable... C'est une copie du Coran. Une t' adition musulmane nous apprend que, pour un fidèle, il ne suffit pas de connaître le livre d'Allah, qu'il faut l'avoir épelé et l'avoir copié. Parmi ces copies on a trouvé des chefs-d'œuvre d'enluminures, des exemplaires d'une grande valeur. De talentueux sultans mêmes, s'étaient prescrit comme devoir de se conformer aux préceptes du Coran et de copier le livre de Mahomet. les mauvais anges qu'ils saluent ainsi. Le guide nous dit que quand le peuple s'assemble dans le sanctuaire musulman, la cérémonie devient plus solennelle : Les hommes se tiennent en bas, les femmes vont se placer dans les galeries du haut, et que tous se livrent, dans un mouvement d'ensemble, à cette gymnastique pieuse.

        L'Imam dit à haute voix une prière que le peuple répète

..El-Kantara.

C'est la limite entre le Tell et le Sahara. Un ravin creusé dans une énorme roche marque la borne par une immense déchirure, crevasse béante sur un lointain montueux; pâlissante aquarelle qui s'efface dans une légère teinte de pourpre. D'un côté, un calme d'hiver, de l'autre une gaieté de printemps. Un sentier passe en zig-zag entre les derniers vestiges d'un pont romain et l'écume plongeante d'une cascade, puis c'est le ciel bleu et des palmiers. Des palmiers si loin que l'œil peut voir. Par moments la route monte, et les stipes se fondant dans l'ensemble, on ne voit plus qu'un immense ton vert, où des palmes sèches trouent des taches brun-rouille, et où jaillissent de loin en loin quelques aigrettes qui heurtent le tendre azur du ciel. Des cubes de terre, formés de boue séchée au soleil et groupés sur un sol aride, constituent un village dont l'aspect efface tout souvenir d'Europe et rappelle l'Afrique avec sa civilisation primitive et sauvage. L'intérieur de ces maisons en pisé, a quelque chose à la fois de sordide et de naïf. L'Arabe est bon enfant et semble ignorer la délicatesse du luxe le plus élémentaire. On ne trouve dans ces galetas, ni meubles ni chaises. Des chaudrons au mur, un plafond en troncs de palmiers, entremêlés de racine et de terre durcie, achèvent avec quelques nattes grossières sur le sol, toute la décoration du logis. A El-Kantara les " cafés maures " ont conservé leur originalité. Des Arabes sales et repoussants, étendus sur des nattes, jouent aux dominos en tournant de temps en temps vers l'étranger, leurs faces parcheminées, où rayonnent deux prunelles noires. Quand on a quitté cette modeste salle de jeux, des voix houleuses sortent, avec l'entrain d'une dispute, par la porte entr'ouverte... On serait tenté d'avoir peur, mais rien n'est à craindre, et on poursuit paisiblement sa route. La nature est belle! On se sent heureux. Le bleu du ciel, le sépia des routes et des maisons, le balancement lent des palmiers, l'éblouissement du soleil, tout s'harmonise délicieusement et compose la féerie d'un paysage riant imaginé dans un rêve...

On avance avec volupté sous les palmiers où l'ombre légère exhale la chaleur moite d'une serre et le relent parfumé des sous-bois. Un doux charme captive l'âme. Le regard s'alanguit, comme sous une caresse de femme, dans le large feuillage des figuiers où s'étalent des fleurs cinabre, des fleurs blanches, des fleurs pourpre... Dans le silence, monte le bruit rafraîchissant des seguias, qui barbotent mollement entre le vert mousse des cailloux humides. On rêve devant les échappées d'azur, qui viennent, comme des lambeaux de ciel, se déchirer dans les palmes. Le soir, des hommes drapés de blanc s'asseyent en cercle, fument la cigarette et causent ou narrent des contes, autour d'un feu de branches qui pétillent dans une lueur de forge...

Dans un coin, une ouverture en forme de petit portail, une espèce de niche de plâtre enfumé et qu'encadre une bordure de faïence bleue; c'est le fourneau du cafetier. C'est là qu'il prépare, entre quelques braises qu'il anime de son souffle, l'excellent et traditionnel " café maure ". Aux côtés latéraux de ce timide foyer s'étalent, sur des rayons de bois, des verres, des tasses, des plateaux d'étain rayonnants comme des soleils, des maniveaux tout pleins d'oranges, de figues, de dattes, de grenades, de bananes qui sollicitent l'appétit des consommateurs. Au fond de la salle, une planche grotesquement décorée... Derrière cette planche, sur une petite estrade, des musiciens aux figures falotes et béates. L'un frappe de ses doigts un parchemin tendu sur une espèce de pot, un autre agite un tambourin ; il y en a qui jouent de la flûte, enfin tout ce qu'il faut pour produire le charivari le plus assourdissant. C'est aux glissades de cette cacophonie que la danseuse arabe va rythmer ses mouvements !

La Danseuse arabe.

         Les jeunes filles de la tribu des ouled-Naïl dès la puberté se préparent à la danse et la prostitution dans le but de payer leur dot, puis rejoignent leurs famille afin de se marier et de fonder un foyer

          Un sourire aux lèvres, un diadème sur la tête, elle entre à petits pas. Elle avance comme une figure qui descendrait d'un relief égyptien. Levant alternativement les bras, elle porte sa main au front.

          Ses chevilles gracieuses égrènent des frissons d'anneaux d'or qui se touchent... Son cou, chargé de colliers, tend la tète et semble implorer un baiser. Son corps lascif et gracieux avance... avance... avec, des ondulations souples d'avant en arrière, de gauche à droite. Autour d'elle serpente une écharpe de gaze bleue, comme une vapeur azurée enveloppant l'idole de caressantes arabesques...

          Elle se cambre, se dandine avec mollesse et affection, et suit par les attitudes lentes de son torse et les mouvements langoureux de ses bras, le rythme traînant des tambourins et des flûtes...
          Beauté d'Orient, elle arrête, de moment en moment, son geste dans une pose de prêtresse antique...Ses mouvements, tantôt lents, tantôt hardis, expriment les sensations de son âme, envolée dans une extase ou délirante de plaisir tambourins et des flûtes... Beauté d'Orient, elle arrête, de moment en moment, son geste dans une pose de prêtresse antique...Ses mouvements, tantôt lents, tantôt hardis, expriment les sensations de son âme, envolée dans une extase ou délirante de plaisir.

         Comme une houri venant du paradis de Mahomet, ses grands yeux noirs chargés d'amour, s'alanguissent dans un désir... Son buste arqué se berce dans un roulement de hanches; des soupirs entrouvrent ses luxurieuses lèvres et son corps, avec l'indolente souplesse d'une volupté heureuse, se dresse et retombe dans un charmant abandon.

Collectif des Guelmois site Internet GUELMA-FRANCE