Colonisation et agriculture de l'Algérie.

Par Louis Moll.

Professeur au conservatoire royal des arts et métiers.

1845.

      J'ai visité les environs d'Alger de Blida à Kolléa, toute la plaine de la Mitidja, les environs de La Calle, ceux de Bône, de Guelma, la grande plaine de la Seybouse à la Maffrarg, les montagnes de l'Edough, Hamamm-es-Meskoutin, Announa. Partout j'ai pu recueillir des renseignements précieux, soit des colons, soit des militaires occupés d'agriculture, soi-même des indigènes..

          J'ai dit qu'en débarquant en Algérie de n'avait aucune opinion arrêtée sur ce pays. Je dois avouer cependant en présence des sommes énormes qu'elle nous a coûté et que doit encore coûter cette conquête, en voyant les routes nombreuses qu'on y exécute dans ce pays de chameliers, les dessèchements qu'on y entreprend dans des marécages peuplés de moustiques, les reboisements mêmes qu'on y essaie,les arbres coupés à la demande mais jamais replantés, tandis que dans notre vieille France, et faute de fonds, tente de contrer son manque de voies de communication. Plus d'un demi-million d'hectares de marais couvre encore notre territoire, et d'immenses chaînes de montagnes, aujourd'hui dénuées de bois et même de terre, menacent les plaines et les vallées adjacentes d'une avalanche de galets et le reste du royaume manque de combustible. En présence, dis-je, de ces témoins vivants de notre pauvreté ou de notre incurie à l'égard du sol natal, comparé à la sollicitude est à la libéralité qu'on déploie pour cette terre Afrique, je ne pu me défendre d'un sentiment hostile à l'Algérie.

        Je n'aurais pas été fâché y trouver un sol stérile, un climat affreux, une population indomptable ; de pouvoir enfin conclure, avec des motifs fondés, à l'abandon, ou au moins à l'occupation restreinte.
S'il n'en a pas été ainsi, ce n'est pas de ma faute.

        Comme tous les ouvrages qui ont paru sur l'Algérie, celui-ci a précisément pour objet de faire connaître, non seulement les ressources du pays, mais encore la manière d'en tirer le meilleur parti possible et les moyens de surmonter les obstacles qui s'y opposent.

        Si jamais l'utilité d'un traité rationnel d'agriculture a été évidente, c'est certainement en Algérie, où l'on voit chaque année tant de cultivateurs européens épuiser leurs faibles ressources en tâtonnements coûteux et en tentatives infructueuses pour appliquer sur cette terre Afrique les procédés de culture de leurs localités.

        L'espoir que nourrissaient et que nourrissent encore de bons esprits, de voir les Arabes se rapprocher les Français et vivre en paix avec eux, ne peut venir que d'une ignorance complète du caractère et des mœurs arabes.
Pour exemple "la place d'Oran", disait monsieur le général Boyer à la commission d'Afrique, était alimentée par trois tribus voisines qui ne laissaient pas approcher de notre marché des autres tribus ou qui accaparaient leurs denrées dont elles se réservaient le monopole.
Les tribus éloignées de pardonnaient pas à nos voisins leurs relations amicales, et ces derniers étaient souvent forcés de se joindre à elles, lorsqu'une attaque de nos postes était arrêtée entre leurs coreligionnaires musulmans".

         Les faits analogues se passer à Bône, à Guelma, avant la prise de Constantine. Les tribus qui voulaient vendre des bestiaux étaient obligées de les amener à notre portée sous prétexte de pâturages. Nos troupes, informées d'avance par ces mêmes arabes, simulaient une razzia et s'emparaient des troupeaux dont les gardiens ne faisaient naturellement aucune résistance et qu'ont payait ensuite au prix convenu.
        Cela pouvait se faire Bône, parce qu'il existait un pouvoir indigène établi à une grande distance.
        Mais supposez l'absence de se pouvoir, supposez les tribus livrées à leur propre inspiration, mues seulement par la haine du nom chrétien et par l'appât du pillage, ces transactions, toutes incomplètes qu'elles étaient, ne pourraient même plus se renouveler. Les tribus se surveilleraient mutuellement.

        On voit à quelles conditions la zone réservée autour de chaque ville pourrait être bien gardée. Mais, ensuite, le danger ne serait pas conjuré, il serait seulement transporté un peu plus loin.
        La défensive est, avec ce peuple, le plus mauvais système possible ; c'est le moyen sûr d'être sans cesse attaqué et de l'être toujours avec désavantage.

       Les raisons qui doivent faire repousser l'occupation restreinte acquièrent encore plus de poids aujourd'hui que la force des choses à amené, comme on pouvait facilement le prévoir, l'application du système opposé ; aujourd'hui qu'une foule de chefs, de tribus et de villes se sont soumises et se sont compromises pour nous. Ce n'est pas seulement une question d'intérêt matériel, c'est une question de loyauté à donner pour la France.

     Nous ne pouvons abandonner nos alliés à la vengeance de nos ennemis, et si nous le faisions, ces alliés deviendraient nos adversaires les plus acharnés, par vengeance d'abord, par nécessité ensuite, pour se réconcilier avec les autres tribus.

       En 1839, 1840,1841, nous avons vu les Arabes venir égorger nos colons jusqu'aux portes d'Alger, malgré la présence de troupes dans Blida, Boufarik, et dans toute la nombreuse série de forts qui couvraient la plaine et le Sahel.
       Les Arabes ont été fortement impressionnés qu'aucun lieu était impénétrable pour nous et ne pouvait les mettre à l'abri de nos coups. Il faut bien que la France le sache, nous n'aurons nulle part une paix réelle en Algérie quand il restera un seul point inaccessible à notre drapeau.

       On a dit répété souvent, trop souvent même, pour la prospérité de la colonie, que la population civile de l'Algérie était l'écume des grandes villes de l'Europe. Vrai peut-être dans les premiers mois de la conquête, cette assertion devient d'année en année plus fausse et plus calomnieuse, et néanmoins on la reproduit encore; elle est passée en principe chez beaucoup de nos militaires, et sembla être devenue la base de leur conduite vis-à-vis de la classe bourgeoise dans laquelle ils affectent de voir que des banqueroutiers, des agioteurs ou des cabaretiers.
       Aussi voyez : un pays éminemment agricole comme la France n'a pu, jusqu'ici, faire d'Alger qu'une colonie de marchands, et encore, plus de la moitié de la population européenne qu'elle renferme, se compose-t-elle d'étrangers auxquels le régime militaire a sans doute, paru moins antipathique qu'aux français.

      Nous ne pourrions plus dire que les Français ne savent ni châtier leurs ennemis, ni protéger et récompenser leurs amis.
Que les Kabaïles et plusieurs tribus du désert soient des restes des anciens berbères, Numides et Gétules, et les Arabes, et les maures descendants plus ou moins croisés de ses hordes du Yémen et de la Syrie qui envahir l'Afrique peu après la mort de Mahomet, c'est là une question qui peut être fort intéressante sous le rapport scientifique, mais qui n'est d'aucune utilité pratique, à moins-ce qu'on ne croit pouvoir en tirer des inductions sur l'attitude respective plus ou moins grande que présentent ces diverses races à se civiliser

IMPOSSIBILITÉ DE LA FUSION .
      Quant à la fusion, je la considère comme à peu près impossible. Il n'y a de fusion réelle que par les unions entre individus des deux sexes et de deux peuples différents : la religion s'opposera toujours à ce qu'elle ait lieu entre nous et les Arabes. Nous pouvons en juger, du reste, par ce qui se passe sous nos yeux.
     Depuis dix-huit siècles que les juifs, disséminés par toute la terre, se sont trouvés mêlés aux nations les plus civilisés de l'Europe, il n'y a pas encore de fusion proprement dite. Il est vrai que les juifs ont presque partout suivi les progrès de la civilisation, le quoiqu'en général il n'en ait accepté que certains côtés, on pourrait être satisfait en admettant que les Arabes puissent arriver aux mêmes point les on remarquera que les circonstances sont ici moins favorables que pour les juifs, les Arabes formant la majorité auprès de l'élément européen et civilisateur.
     En général, les races orientales, quoique remarquables sur plusieurs rapports, semble peu apte à recevoir notre civilisation d'une manière complète.

ÉTUDE DES MOEURS INDIGENES.
      Les hommes à imagination vive, à instinct généreux, mais à caractère faible, sont sujet à enthousiasme pour tout ce qui est nouveau, étrange, et qui contraste fortement avec l'état des choses autour d'eux.

      Les grands criminels sont ordinairement l'objet de cet enthousiasme. Il était bien naturel que les féroces habitants de l'Algérie le devinssent également. Á ces hommes se joignirent des avocats du droit abstrait, des philanthropes de profession, puis des esprits honnêtes, sérieux, positifs, mais qui eurent le tort de juger les choses du point de vue européen ; enfin, sur les lieux, quelques individus crurent de leur intérêt de se poser en amis et protecteurs des indigènes.
      En voilà plus qu'il ne faut, pour expliquer le grand nombre de défenseurs officieux qui trouvèrent ces derniers partout et jusque dans les rangs de armée.
      Tous exaltentèrent à l'envie, les vertus des Arabes, bien entendu aux dépens de la population européenne, et surtout de l'autorité française, dont ils stigmatisèrent les actes toutes les fois qu'elle crut devoir agir avec quelque énergie vis-à-vis des indigènes.
Tâchons de réduire ces éloges et ses reproches à leur juste valeur.

       L'habitant de l'Algérie a, je l'ai déjà dit, tous les vices de la civilisation, soif l'ivrognerie et l'irréligion. Encore que, beaucoup de maures éludent-t-ils fort adroitement les préceptes de Mahomet sous ce rapport, et cela n'en pas seulement depuis, mais aussi avant notre arrivée ; d'autres, en plus grand nombre, comment on le sait, remplace le vin par l'opium. Ils en est enfin qui cumulent tous les vices.
Quant à la religion, le peu de morale qu'elle renferme n'est, n'y compris, n'y pratiqué. Un grand nombre de tribus arabes et kabyles observent d'ailleurs à peine les pratiques les plus usuelles du culte musulman et n'ont conservé de cette religion que la haine du nom chrétien, et plutôt ne se servent de leurs croyances que comme d'un prétexte de pillages.

       La cupidité des Arabes est connue, est passée en proverbe. Heureusement nous n'avons rien, nous autres peuples corrompus par la civilisation, qui puisse se comparer avec ce sentiment tel qu'il existe chez ces "nobles et purs" enfants du désert. Il est à peine nécessaire d'ajouter tout ce qui en dérive et s'y rattache, mauvaise foi, ruse, tendance au vol, etc.. est porté chez eux à un degré proportionné de développement.

       La justice turque, ajoute-t-on, était prompte, sévère, mais équitable ; notre administration est lente, tracassière comme toujours, est de plus déloyale.
      Je ne prétends pas ici, me faire l'apologiste des colons, ni de l'administration dans leurs actes vis-à-vis des indigènes ; autant que qui que se soit, je déplore que la justice, la loyauté, n'est pas toujours présidé à ces actes, et je crois qu'il en est résulté un effet fâcheux pour nous ; car je suis un de ces esprits étroits qui pense que la moral et la politique, bien loin de hurler ensemble, doivent marcher de concert.

Mais, encore une fois, colons, employés et administration même dans leurs écarts les plus répréhensibles, sont restés infiniment au-dessous de ce qui se pratiquait sous l'ancienne régence turque comme choses tout à fait usuelles, et de ce qui se fait encore aujourd'hui dans les pays voisins.
Le caractère de l'Arabe, me disait un homme qui habite l'Afrique depuis 1824, le caractère de l'Arabe est de n'en pas avoir. "Il considère devoir ne faire aucun effort envers le faible, mais ménager le fort".

Après l'établissement de Philippeville, on fut obligé, à mesure que la population augmentait, de réunir de nouveaux terrains à la ville. Cela se fit par des transactions avec le cheikh d'une tribu voisine pour laquelle la création de Philippeville lui avait été, du reste, une grande source de profits. Jusqu'à là tout avait marché sans difficultés, lorsque, à l'occasion d'un terrain dont la possession était devenu nécessaire à l'administration mais qui appartenait au neveu de ce Cheikh, celui-ci déclara au commandant supérieur qui n'entendait nullement le céder, et, après beaucoup de pourparlers, termina en menaçant, si on osait s'en emparer, de se joindre à nos ennemis.
Le commandant supérieur, poussé à bout, lui dit avec véhémence :
Pars à l'instant, j'aime mieux avoir des gens comme toi pour ennemis que pour amis. Dans quelques heures, je viendrai avec mes soldats répondra des menaces "
A l'instant, la colère du cheikh se dissipa. Il descendit de cheval, vint baiser respectueusement les mains du commandant en lui disant :
" Que ta volonté s'accomplisse, ce que tu feras sera bien fait. Moi et ma tribu, ne cesserons jamais d'êtres des serviteurs dévoués ". Ce qui s'est passé à Constantine avant la conquête en est une autre preuve plus évidente encore.
        On sait que Salah Bey, était remarquable par son intelligence et ses qualités morales, au lieu de suivre les errements de ses prédécesseurs, de pressurer, de dissimuler les populations, il avait pris l'attache de rendre son gouvernement aussi paternel que celui-ci avait rendu le leur tyrannique, et de favoriser, par tous les moyens possibles, le développement de la prospérité publique.
Il importa dans son beylik, la culture du riz, celle des arbres fruitiers et plusieurs industries urbaines. Juste, libéral, plein d'humanité, il n'exigeait des populations que ce qui lui était strictement nécessaire, accordait facilement des sursis, et ne recourait à la force qu'après avoir épuisé tous les autres moyens à l'égard des tribus récalcitrantes.
Une pareille politique ne faisait pas l'affaire des grands, de la milice turque et des mekhazeni qui tous avaient leur part dans les confiscations, les pillages et les moissons de têtes. Salah bey l'avait prévu ; mais il pensait que l'intérêt bien entendu et l'amour des populations lui donnerait un appui plus fort que celui dont il se priverait volontairement à leur seul avantage.

Il n'en fut pas ainsi. Les tribus qui, sous la main de fer des autres des beys, payaient sans murmurer plus qu'elles ne devaient légalement acquitter, refusèrent le tribut modéré que le leur demandait Salah bey.
La province presque entière finit par être en pleine insurrection. Attaqué de toutes parts, c'est excellent prince mourut assassiné de la main de ceux même dont il avait voulu faire le bonheur.

      On sait que lors de l'expulsion des Maures d'Espagne, la plupart de ces malheureux, qui se réfugiaient en Afrique, furent massacrés par leurs coreligionnaires, parce qu'on est supposait possesseurs de grandes richesses.
Ce fait, dont on m'a fourni la preuve par des mémoires du temps, explique l'absence complète de vestiges qu'aurait nécessairement dû laisser, en Afrique, cette population musulmane de l'Andalousie qui était parvenue ainsi au degré de civilisation et de lumière.
        Disons enfin, pour être impartial, que l'Arabe possède encore, à un au degré, une vertu dont nous aurions pu tirer un meilleur parti, vertu qui nous manque à nous autres français : il a le sentiment inné de la subordination, du respect pour l'autorité.

Les kabyles sont plus féroces, plus fiers, plus laborieux, plus braves et tout aussi cupides et pillards que les Arabes, les kabyles semblent moins rusés, moins fourbes, moins dissimulés que ceux-ci. Il possède un plus au degré cette intelligence productrice qui distingue les nations civilisées, et que révèle chez eux une meilleure culture et des succès réels dans plusieurs branches d'industrie, comme la confection des armes à feu et les armes blanches, la fabrication de la poudre, du savon, de la poterie, de la fausse monnaie.

LES JUIFS.
Cela s'applique à plus forte raison aux juifs, on peut considérer, en quelque sorte, comme des Maures renforcés. La réhabilitation intempestive de cette race, si méprisée des indigènes, nous a fait grand tort aux yeux de ces derniers sans nous rattacher les juifs. On avait cru que cette population, jusque-là en butte à toutes les exactions, à toutes les avanies des grands et des petits, nous recevrait comme des libérateurs et de viendrait pour nous un allié non douteux ; les faits ont prouvé que nous étions dans l'erreur. Si les juifs avaient beaucoup à souffrir sous l'ancien gouvernement, ils gagnaient aussi beaucoup d'argent, et, pour le juif barbaresque, souffrir n'est rien quand il gagne. En possession de presque tout le commerce, ils voyaient nécessairement passer par leurs mains le produit des razzias et des confiscations. Un gouvernement régulier n'aurait pu leur offrir les mêmes avantages.
" On nous tourmentait beaucoup, me disait naïvement un riche juif de Constantine, on nous faisait même quelquefois périr, mais nous avions de grands profits "

Site Internet GUELMA-FRANCE