Aventures :
Le Club des désespérés et le mariage de Mionette la toulousaine

- Voici l'heure de mon rendez-vous s'écria avec joie le misanthrope en terminant son étrange histoire; allons nous kifer

Je le suivis au café maure de la ville. Il m'introduisit dans la salle des fumeurs. Les kiffeurs nous attendaient sur un tapis et le calumet aux lèvres. Ce club des kiffeurs s'intitulait : Club des désespérés. En effet, leur œil fauve, leur visage dévasté et raviné révélait la résolution d'un suicide systématique.

C'étaient des individus de l'espèce de mon introducteur, une réunion d'amants déçus, d'ambitieux en désarroi, de Titans vaincus, de Crésus détroussés. Dans une salle voisine fumaient les indigènes, Maures, nègres, Marocains, qui, déjà en proie aux folies du kif, hurlaient et gambadaient à qui mieux mieux.

Quant aux fumeurs européens, en attendant que l'influence du kif se produisit en eux, ils racontaient les histoires les plus extraordinaires, les contes les plus invraisemblables, les récits les plus excentriques.

Je me rappelle avoir entendu narrer l'histoire de l'origine du kif, qui est assez curieuse pour étre rapportée. La voici :

Fatigué de la puissance, plein de dédain et de mépris pour son peuple, qui s'était trop facilement courbé sous la verge de son despotisme, saturé de tous les plaisirs et spleenisé comme un Anglais, un empereur du Maroc dit un jour au nègre Hussein-Mokta, condamné à mort, qu'il aurait la vie sauve, s'il pouvait lui trouver une nouvelle jouissance, une diversion à son ennui profond. Hussein-Mokta demanda un jour de réflexion. Accompagné de ses gardiens, il alla dans les environs de' Tafilet et s'arrêta tout pensif devant un champ de chanvre. Mais le pauvre nègre appliquait vainement son imagination à la torture, il ne trouvait aucun expédient pour échapper à sa détresse. L'heure de l'exécution allait sonner ; il sentait déjà sur son cou la froide lame du yatagan, lorsqu'il vit une alouette becqueter les têtes de chanvre et s'élever folle au-dessus du champ, en décrivant des courbes et des zig-zag comme un homme ivre qui cherche la ligne droite dans un labyrinthe. Fatigué de battre de l'aile et de tourbillonner, l'alouette tomba à terre et se roula aux pieds de Hussein-Mokta, à demi-pàmée, agitée de convulsions et de sensations inouïes, tenant serrées entre les branches de son bec des graines de chanvre. Un éclair illumina le cerveau du nègre. Il cueillit des tètes de chanvre, les fit bouillir, et en composa une liqueur féerique qu'il offrit à l'empereur du Maroc. Comme l'alouette, le sultan blasé se roula sur ses tapis, en proie à des vertiges, à des hallucinations, à des trépidations indicibles, à des transports d'une joie exubérante. Le lendemain, l'empereur de Maroc faisait son favori et le chef de son harem du nègre qui venait d'inventer le hachich, la liqueur féerique de l'Orient.

Quelle que soit l'origine réelle du hachich, il faut qu'elle remonte assez haut dans l'histoire, puisque le Vieux de la Montagne, le chef des Assassins (Hachachich), qui, sur un signe de leur cheik, allaient poignarder un souverain au milieu de sa cour ou se précipitaient du haut d'une tour, s'était assuré Ie dévouement fanatique de ses sectaires au moyen du hachich, en leur ouvrant à son gré les portes du paradis de Mahomet.

Aujourd'hui encore, tous les Khouans (frères-unis), membres des sociétés secrètes, des ordres religieux musulmans de l'Algérie, de la Tunisie et du Maroc, emploient le hachich avec le jette, l'oraison et les paroles mystiques pour arriver à l'extase. Les mauvaises joies factices du hachich et de l'absinthe ne valent pas la satisfaction qui s'exhale du bien-être et de la vie régulière. Or, le bien-être est fort rare en Afrique.

Chassés pour la plupart par la tempête du sort, les émigrants algériens trouvent une existence tourmentée, hérissée de difficultés, d'impossibilités; aussi, la population est-elle généralement soucieuse et triste; ou douloureux contraste de l'homme pauvre et sombre avec la terre exubérante et fertile, la nature pittoresque et le soleil brillant de l'Afrique.

II y a pourtant deux espèces sociales qui ont trouvé le moyen de rompre en visière à la mélancolie, d'être gais quand même : ce sont les nègres et les soldats; sans doute parce que les premiers n'ont besoin de rien, sinon de montrer le rire de leurs blanches dents sur leur masque noir, et qu'il ne manque rien aux seconds.

J'ai trouvé la tristesse installée dans les différentes villes d'Afrique où j'ai vécu à Constantine, à Philippeville comme à Bône, à Oran, à Mascara, à Tlemcen comme à Alger. On ne se voit pas, on ne se réunit pas; et comment diable réunirait-on une population aussi hétérogène que des Français, des Maltais, des Espagnols, des Juifs.

Il faut attendre l'homogénéité du temps. Si le général qui commande une division ou une subdivision ne donnait pas deux bals par an, il est certain que les habitants d'une ville algérienne ne se connattraient pas, ne se verraient jamais. Ajoutez à cela la disette de femmes, la disette absolue d'artistes, le souci de la vie quotidienne, la préoccupation exclusive des intérêts matériels, et vous aurez une idée de la vie sociale en Afrique. Les mieux avisés se retirent au bord de la mer, dans quelque crique léchée par la vague et habitée par une sirène, se renferment clans leurs propriétés, ou plantent les piquets de leur tente au milieu d'une forêt. Qui a vu une ville d'Afrique n'a pas besoin de faire un pas pour en voir une autre. Ce sont toujours les mêmes Européens inquiets de leur sort, les mêmes musulmans qui meurent dans l'ignorance, la crasse et la résignation ; c'est toujours le même néant, la même ruine. Afrique et ruines sont deux mots qui s'accouplent à merveille et vous montrent leurs orbites vides de regards.

En parcourant une cité africaine, vous heurterez du pied les ruines d'une mosquée qui touchent les fûts et les chapiteaux d'un temple païen écroulé. Le dieu Pan est mort; le dieu Allah expire près de son tombeau. Mais si la mort des dieux et les ruines des temples ne vous touchent pas le cœur, arrêtez-vous un instant dans ces ruelles des villes africaines où un pan de ciel vient à regret s'emprisonner, et peut-être aurez-vous la fibre émue; peut-être tressaillirez-vous, en voyant se tramer les débris de civilisations éteintes, quand vous serez frôlés par des ruines vivantes, muettes et sombres. D'abord, ce sont les victimes de la polygamie, les filles de l'Islam qui passent enveloppées d'un long suaire, enterrées vivantes sous le voile comme au sein du harem. Le Koran ne s'est pas contenté de ravir toute liberté aux femmes, il a enterré leur beauté, il en a fait des spectres ambulants, il a jeté un voile épais sur le visage de la femme, la plus grande joie de l'homme! Mais voici, avec son éternel chapeau à pompons et sa casaque d'arlequin, composée de morceaux de draps multicolores, le fier et ignorant Espagnol qui prend le haut du pavé de la rue, comme si l'Afrique lui appartenait encore, comme si, à son tour, il n'avait pas subi le supplice du dernier roi maure, Boabdil, chassé du beau royaume d' Espagne. Qui rase d'une démarche cauteleuse les portes des maisons? c'est le juif, à l'oeil profond voilé de prudence, au visage pâle et méditatif; on dirait qu'il cherche toujours une issue pour échapper à la persécution, à la spoliation, à l'inquisition du moyen-âge. Il porte des babouches éculées, un caftan usé; mais si vous suiviez cet homme jusqu'à sa demeure, vous verriez l'or et l'argent rouler sous ses pieds; sa femme et ses enfants occupés à frotter, à faire reluire des bijoux! Il est riche, le youdi, sobre et parcimonieux; il est homme de famille et contempteur de l'Orient polygame, l'austère monogame; il est religieux et contempteur de l'Occident polythéiste, le youdi créateur du monothéisme .

Mais, touristes accourus curieux de l'Occident, qui avez le cœur gonflé de l'orgueil de l'avenir, la cervelle bourrée d'idées de progrès, de transformations et de rénovations sociales, je vous conjure de vous ranger avec respect devant cette ruine ambulante, ce débris de la civilisation arabe, autrefois si brillante, si somptueuse devant le conquérant de l'Islam, dépouillé de l'Occident qu'il avait loyalement et chevaleresquement conquis le cimeterre à la main, et qui sera peut-être demain chassé de l'Orient réduit au rôle de Juif-Errant. Ce grand vaincu, c'est le Maure à la physionomie fermée, au mutisme absolu, aux mouvements langoureux. Jadis, sa maison était pleine de bruit; à ses créneaux pendaient les têtes sanglantes de ses ennemis; on voyait briller la lumière des cierges à travers ses fenêtres treillissées; les poètes chantaient sa magnificence et sa puissance; les voluptueuses aimées rhythmaient leurs grâces au son du derbouka; ivresses de victoire et fièvres de plaisir se disputaient son sourire. Maintenant, la maison est ténébreuse et muette comme son maître, qui agonise de sept siècles de domination sur le monde, sans jactance et sans regrets, comme il convient à un musulman de finir. J'ai connu, en 1852, à Mascara, le dernier chevalier de l'indépendance musulmane; il faisait partie de la tribu des Hadiems-Gharrabas, qui a été la vieille garde d'Abd-el-Kader, qui lui a donné tout ce qu'elle avait de sang et d'argent. L'administration française, redoutant son influence sur ses coreligionnaires, l'avait interné à Mascara. Avant la guerre, il possédait de riches vignobles aux environs de Mascara, mais depuis la reddition d'Abd-el-Kader, les Arabes soumis à la France s'étaient emparés de ses propriétés; on ne lui avait laissé que trois ou quatre pieds de vigne dont il m'invita à manger avec lui le raisin. Ses coreligionnaires le repoussaient, de peur de se compromettre vis-à-vis de la France. On ne l'appelait que le terrible. En effet, il avait été l'un des plus habiles, des plus redoutables lieutenants d'Abd-el-Kader.
Je n'ai jamais vu une plus grande dignité, une plus grande figure unies à une plus grande détresse. Il mourut isolé et pauvre, dans le suaire de son burnous aussi troué que le manteau de don César de Bazan.
Deux hommes le conduisirent au cimetière indigène, un nègre et moi. Ainsi, sous toutes les latitudes, un dévouement réel à une cause est récompensé par l'exil, la ruine et la craintive ingratitude des siens.

Les odyssées tourmentées, fertiles en incidents dramatiques, sont fort communes en Algérie; mais, assurément, les plus originales appartiennent aux Européennes enlevées par les Arabes, bandits des frontières de Tunis et du Maroc, pillards nomades du Sahara.

Le tatouage reste la marque indélébile des Espagnoles, Italiennes, Maltaises et Françaises d'Algérie qui ont subi le sort d'Hélène et des Sabines.

En mettant le pied pour la première fois sur la terre africaine, les souvenirs de la Bible et de l'état patriarcal me montant au cerveau, tout Arabe figurait pour moi Abraham et Jacob, de même que toute femme arabe, avec sa coiffure orientale, ses draperies et ses pieds nus, me rappelait Rebecca, Rachel et Noémi.

J'abordai résolument la première Rebecca qui se trouva sur mon chemin. Mais je tombai du haut de mon enthousiasme et de mes illusions de nouvel émigrant, aux paroles sorties de sa bouche. Elle me répondit en bon français avec un léger accent gascon, qu'on l'appelait la Mionette et qu'elle était originaire de Toulouse. Son histoire était assez dramatique. L'année précédente, faisant voyage avec trois autres femmes et quatre colons de la province d'Oran, elle avait été surprise, ainsi que ses compagnons de route, dans les montagnes de l'Oued-el-Hammam, par une bande de Marocains pillards, qui égorgèrent les hommes, enlevèrent les femmes et s'enfuirent au Maroc. Trois de ces malheureuses, assimilées aux femmes arabes, sort effrayant! avaient succombé à la peine. Quant à ma Rebecca de Toulouse, plus heureuse que ses compagnes, elle put résister au dur régimede la tente. Elle fut enfin délivrée par un détachement de troupes françaises, en expédition sur les frontières du Maroc.

La Mionette avait plu à un chef arabe, qui se l'était appropriée, et avait émaillé toute sa personne, son visage, ses bras, ses mains et ses pieds de pittoresques tatouages, d'étoiles bleues, de palmiers, de lions, de panthères, d'autruches et de gazelles, d'agréables bariolages, ramages et arabesques. Ainsi tatouée, ainsi transformée en femme arabe, la jeune toulousaine n'avait pu trouver un parti convenable à son retour en Algérie, aucun colon ne se souciant de prendre en mariage une femme bariolée et arabesquée à la mode musulmane. Que faire? que devenir? comment gagner le pain de chaque jour? Allait-elle se voir contrainte de retourner parmi les Arabes? C'est alors que lui vint l'ingénieuse idée de faire tourner à son profit les petits talents culinaires qu'elle avait acquis sous la tente de Mohammed-Ben-Lakdar, et d'utiliser son costume arabe, ses grands cercles d'oreilles qui pendaient sur son cou, ses anneaux de pieds, ses tatouages, toutes les originalités de la parure indigène.La Les marabouts furieux se réunirent une dernière fois; ils décidèrent que si la chrétienne ne se convertissait pas, ne devenait pas immédiatement musulmane, elle aurait le cou coupé devant tous les Arabes de la tribu. On vint me signifier mon arrêt! Je ne répondis rien à toutes ces menaces. D'un jour à l'autre, je m'attendais à subir mon supplice, lors-qu'une nouvelle jeta la plus vive émotion, le plus. grand trouble parmi les Marocains, et me sauva eu~ suspendant mon exécution : les Français faisaient une expédition sur la frontière du Maroc pour châtier les tribus insoumises et pillardes. En effet, dès le lendemain, les tentes de Beni-Lakdar furent entourées et envahies par les chasseurs d'Afrique qui, dans leur razzia, sabrèrent Mohammed-Ben-Lakdar et ses femmes armées de yatagans. J'aurais subi leur sort, si, au milieu du combat, je n'avais pas pu faire entendre que j'étais une prisonnière française tombée outre les griffes des Marocains. Les chasseurs d'Afrique me ramenèrent en triomphe à Tlemcen, où je suis devenue hôtelière.

Voilà mon histoire.

Mionette s'établit donc hôtelière à Tlemcen; son art exquis de faire le couscotissou, grosse semoule préparée à la main et cuite à la vapeur de la viande, lui valut la clientèle des Arabes des en-virons de Tlemcen qui venaient au marché. Les turcos et les spahis l'adoptèrent également comme leur vivandière, et plus d'un Français ne dédaigna pas sa cuisine. Aussi la Mionette m'invita-t-elle à devenir son pensionnaire. L'occasion ne pouvait pas litre plus propice, puisque je cherchais un hôtel et qu'elle s'engageait à me nourrir pour cinquante centimes chaque jour. Mes moyens financiers me permettant d'accepter la proposition de la Mionette, je la suivis jusqu'à son établissement, situé sur la grande place de Tlemcen. En pénétrant dans l'hôtel de la Mionette, je cherchai vainement des yeux la table, les couverts, l'appareil habituel d'un restaurant. Dans mon ignorance des coutumes arabes, je faillis mettre un pied dans le plat et placer l'autre sur un convive. Une vingtaine d'individus, les uns portant le burnous, les autres le costume de turco et de spahi, entouraient, accroupis sur un tapis, une énorme écuelle en bois remplie de couscoussou, d'oeufs durs, de raisins cuite, de débris de poulet et de morceaux de mouton. A Paris, on aurait appelé ce plat un arlequin; en Afrique, c'est le mets national, le fameux couscoussou. Chaque convive, armé d'une cuillère en bois, pratiquait un trou dans le couscoussou et mangeait avec autant d'adresse que de propreté ce qui tombait au fond de ce trou. Je pris place à ce singulier banquet. Ma présence suspendit la conversation, dont Mionette faisait presque tous les frais. Je lui demandai de me raconter ses aventures, de me donner quelques détails sur son séjour parmi les Arabes du Maroc, ce qu'elle m'accorda de bonne grâce

-A notre arrivée chez les Marocains, au douar de ces bandits qu'on appelait les Beni-Lakdar, commença la Mionette, le cheik et le cadi prirent mes deux infortunées compagnes, dont l'une était Espagnole et l'autre Maltaise. Nous nous embrassâmes toutes trois. Le caïd Lakdar, à qui j'étais échue en partage, me sépara d'elles, me prit par la main et me fit entrer sous sa tente, où se trouvaient ses quatre femmes, qui se jetèrent sur moi avec une sauvage curiosité, m'arrachant mes vêtements, me déroulant les cheveux, me prenant l'anneau donné par mon fiancé qui, depuis mes malheurs, a refusé de tenir sa promesse de mariage. Les moukères, comme on appelle les femmes arabes, me déshabillèrent, ou plutôt déchirèrent mes hardes, puis elles prirent une aiguille et me marquèrent des signes de leur tribu. Je les laissai faire sans leur opposer aucune résistance, car j'étais plus morte que vive. Les moukères prolongèrent mes sourcils, me noircirent de koheul les paupières, me rougirent les lèvres de henné. Lors qu'elles m'eurent barbouillée de la sorte, elles me firent prendre le costume arabe. L'une d'elles me donna un miroir pour admirer ma nouvelle beauté et ma nouvelle toilette; je me trouvai horriblement défigurée, je jetai les hauts cris. Mohammet-ben-Lakdar, le maitre de la tente, parut alors. De la tète il fit un signe de satisfaction, en me voyant tatouée et travestie. Croyant me consoler, il m'offrit les présents donnés à la nouvelle moukère, les bracelets, les cercles, d'oreilles, les krolkral, anneaux de pied en argent. Je les reçus en pleurant à chaudes larmes, car je sentais bien que je n'étais pas au terme de mes misères. Il me fallut porter la peau de boue pleine d'eau, de la fontaine à la tente, broyer le grain entre les pierres du moulin arabe, apprendre à faire le couscoussou,à tisser burnous et gandoura sur le métier de roseau. Une fois dressée au service et à la cuisine par les quatre femmes de Lakdar, un Taleb m'enseigna la langue arabe pour que je pusse répondre aux questions réitérées des Marocains sur les Français, sur leurs forces militaires dans la province d'Oran, surtout à Tlemcen, la ville frontière de l'Algérie et du Maroc.

Je leur inspirai une terrible peur des Français, et ils tremblèrent d'autant plus qu'on parlait déjà d'une expédition française contre les tribus insoumises du Maroc. Les Beni-Lakdar étaient compris dans ce nombre. Les autorités militaires de la province d'Oran n'ignoraient pas que les Lakdar avaient commis les crimes et les enlèvements des monts de l'Oued-el-Hammam. D'ailleurs ils ne vivaient que de pillages sur les frontières du Maroc et sur celles du petit-désert. Tantôt ils s'entendaient avec les nomades du Sahara pour détrousser les colons de Tiaret et de Saïda; tantôt ils faisaient cause commune avec les Riflins, qui pillent audacieusement les bâtiments marchands des chrétiens en croisière sur les côtes du Maroc. Les Maures du Riff, faisant également la contrebande avec quelques Anglais de Gibraltar, passaient toutes sortes de marchandises, des denrées et des tissus dans le Maroc, d'où les Beni-Lakdar les transportaient, les vendaient dans le Sahara. Toutes les fois que Mohammed-ben-Lakdar revenait d'une expédition, il me rapportait quelque bijou, des plumes d'autruches, de riches draperies. Je devins la souveraine de la tente, grâce à une intrigue que je dénonçai à Mohammed-ben-Lakdar. De ses quatre femmes, une surtout une qui me détestait, me persécutait obstinément : elle s'appelait Leïla Kadoudja. Le cousin de Lakdar venait la voir en l'absence du maître de la tente. J'entendis qu'elle lui donnait un rendez-vous pour la nuit. Je prévins le caïd. Notre tente, faite on poil de chameau, était divisée en quatre compartiments au moyen de quatre gros tapis tendus verticalement. Une nuit, le caïd entendit un bruit de paroles dans le compartiment voisin du sien. Il s'arma de son yatagan et surprit Leila Kadoudja avec son cousin qui, après avoir tué les chiens, s'était introduit en rampant sous la tente. Le coupable eut le temps de se sauver. Leïla Kadoudja, effrayée, se jeta aux pieds de son malte pour implorer sa grâce. Elle offrit à Lakdar de lui abandonner tous ses bijoux et de se retirer dans la tribu de son père. Elle se tordait les bras en sanglotant. Nous-mêmes nous demandâmes son pardon. Rien n'y fit. L'impitoyable Lakdar tua la femme infidèle d'un coup de yatagan, puis il noua ordonna de jeter son cadavre hors de la tente. Le père de Kadoudja vint demander compte à Mohammed-ben-Lakdar du meurtre de sa fille. Le caïd nous appela, nous commanda d'attester la vérité. Quand le père eut appris la flagrante infidélité de sa fille, il reconnut que Lakdar avait eu raison d'exercer le droit de mort donné parle Koran aux Musulmans sur leurs femmes. En se retirant, il rencontra la nouvelle épousée, celle qui devait remplacer sa fille. C'était une belle créature de douze ans à peine que Lakdar avait payée mille francs. Le mariage d'Aicha avec Lakdar fut célébré, pendant trois jours, dans notre douar. Devant les feux allumés dans la montagne, rôtissaient des boeufs, des moutons entiers. La nuit se passait en danses de mauresques, le jour en fantasias. On faisait parler la poudre et courir les chevaux. Au milieu de ces réjouissances je fus fort triste, car j'appris la mort de mes deux compagnes d'infortune, la Maltaise et l'Italienne qui n'avaient pu résister aux traitements des Arabes. A ma grande surprise, la nouvelle femme de Lakdar, Lella Aleha, fut fêtée, accueillie avec enthousiasme par les autres moukères de Lakdar. Ces femmes-là ne ressentent ni amour réel ni jalousie; pour elles, une nouvelle épouse est une associée qu'il faut gagner à sa cause, à ses intérêts, à ses intrigues. Les Musulmans sont plus esclaves de leurs fammes que les femmes ne le sont d'eux. Les trois ou quatre épouses s'entendent toujours quand il s'agit de tromper le maitre. Mohammed-ben-Lakdar n'ignorait pas les mauvais penchants de ses femmes; aussi m'accordait-il plus de confiance qu'à ses esclaves. Depuis le terrible châtiment de Kadoudja, les moukères se montrèrent fort soumises vis-à-vis du maitre de la tente et fort dociles vis-à-vis de moi. Elles me regardèrent comme leur maitresse. Voulant consacrer mon autorité, Lakdar me délivra des travaux pénibles de la tente; il me fit cadeau d'une négresse qu'il avait enlevée à des Arabes soumis à la France, du côté de Saïda.
Bamboula, ma négresse, exécutait toujours mes volontés. Elle se montrait si dévouée pour moi que je n'hésitai pas à lui confiar mes plus secrètes pensées. Depuis longtemps, je rêvais au moyen de fuir les Beni-Lakdar et de passer les frontières du Maroc, dont je n'étais pas éloignée. Bamboula ne demanda pas mieux que de tenter avec moi l'évasion.

Un matin, dès que le jour parut, nous primes toutes deux les guerbas, les peaux de bouc avec lesquelles on charrie l'eau de la source à la tente, et nous nous acheminâmes du côté de la fontaine. Etant hors de vue des tentes, nous rebroussâmes chemin du côté de Tlemcen. Malheureusement, nous rencontrâmes deux Marocains de la tribu des Beni-Lakdar. Ils reconnurent Bamboula, qui n'était pas voilée comme moi, et nous demandèrent avec défiance où nous allions. Bamboula perdit la tête; elle se jeta à leurs genoux et leur avoua notre projet de fuite. On nous ramena brutalement sous la tente du caïd, qui nous fit attacher aux piquets de la tente. Je fus livrée sans défense aux méchancetés, aux mauvais tours des femmes de Lakdar. Pour comble d'infortune, un marabout entreprit de me convertir au mahométisrne. Les moukères de Lakdar lui couvrirent le corps d'amulettes, de sachets en cuir contenant des versets du Koran. Le marabout voulut me forcer à réciter les versets du Livre sacré, et à m'écrier, la main posée sur les pages d'un Koran écrites en lettres rouges et bleues, ornées d'arabesques : "Il n'y a de dieu qu'Allah; Mahomet est le prophète d'Allah.

Je dis à Lakdar que je n'apostasierais pas ma religion, dussé-je avoir la tète coupée. Le caïd impressionné par ma résolution, eut à mon sujet une explication très-vive avec le prêtre arabe; il lui signifia que la chrétienne prierait comme elle l'entendrait, que c'était une affaire entre elle et Dieu. L'hypocrite marabout fit mine de céder; mais aussitôt il réunit tous les marabouts de la tribu, qui vinrent assiéger Lakdar de leurs réclamations, si bien que je fus abandonnée à leur sainte fureur. On me soumit à toutes les tortures imaginables; les uns après les autres, les marabouts vinrent me supplier de changer de religion, en ayant soin de me menacer du dernier supplice au cas où je persisterais dans ma croyance. Je ne me laissai influencer ni par leurs prières, ni par leurs menaces, ni par le paradis de Mahomet, ni par l'enfer.

Les marabouts furieux se réunirent une dernière fois; ils décidèrent que si la chrétienne ne se convertissait pas, ne devenait pas immédiatement musulmane, elle aurait le cou coupé devant tous les Arabes de la tribu. On vint me signifier mon arrêt! Je ne répondis rien à toutes ces menaces. D'un jour à l'autre, je m'attendais à subir mon supplice, lorsqu'une nouvelle jeta la plus vive émotion, le plus grand trouble parmi les Marocains, et me sauva en suspendant mon exécution : les Français faisaient une expédition sur la frontière du Maroc pour châtier les tribus insoumises et pillardes. En effet, dès le lendemain, les tentes de Beni-Lakdar furent entourées et envahies par les chasseurs d'Afrique qui, dans leur razzia, sabrèrent Mohammed-Ben-Lakdar et ses femmes armées de yatagans. J'aurais subi leur sort, si, au milieu du combat, je n'avais pas pu faire entendre que j'étais une prisonnière française tombée outre les griffes des Marocains. Les chasseurs d'Afrique me ramenèrent en triomphe à Tlemcen, où je suis devenue hôtelière.
Voilà toute mon histoire.

BENJAMIN GASTINEAU : LES FEMMES ET LES MOEURS DE L'ALGÉRIE.

Collectif des Guelmois site Internet GUELMA-FRANCE