HISTOIRE ANCIENNE DE L’AFRIQUE DU NORD
STÉPHANE GSELL
MEMBRE DE L’INSTITUT
PROFESSEUR AU COLLÈGE DE FRANCE

L’Afrique du Nord est une terre africaine.

          Au Sud, elle est isolée du centre du continent par un immense désert, qui existe depuis de longs siècles. Des textes grecs et latins nous apprennent que des populations noires occupaient dans l’antiquité la plupart des oasis du Nord du Sahara. Mais nous ne savons pas si ces « Éthiopiens » étaient étroitement apparentés aux Soudanais ; en tout cas, ils n’empiétaient pas, du moins aux temps historiques, sur la Berbérie proprement dite.
Le transit entre l’Afrique septentrionale et le Soudan dut se développer avec l’emploi général du chameau, vers les IIIe et IVe siècle de notre ère. Mais il ne créa pas, à notre connaissance, de liens politiques, il n’influa pas sur la civilisation des deux contrées.
Du côté de l’Orient, on devine des rapports très anciens. Pour le climat du Sahara dans l’antiquité, Il n’en fut pas de même, il est vrai, à quelques époques plus récentes.
Les Almoravides, au onzième siècle, le sultan marocain El Mansour, à la fin du seizième, étendirent leur domination jusqu’au Soudan. La propagation de la religion chrétienne au Soudan se fit par l’Afrique du Nord, entre la Berbérie et le Nord-Est de l’Afrique. Les langues ont la même origine lointaine. Les ressemblances physiques d’une partie des habitants permettent de croire à des parentés plus on moins étroites, Vers le second millénaire avant une divinité égyptienne était adorée dans le Sud-Ouest de l’Algérie(1), Mais, à l’époque historique, les relations par terre entre le Nord-Ouest et le Nord-Est du continent n’eurent aucune importance : les déserts qui bordent la grande Syrte séparaient la Cyrénaïque grecque de l’Afrique carthaginoise, puis latine. Ce fut seulement à la fin des temps antiques que la voie de terre fut suivie par les conquérants arabes ; trois siècles après, les conquérants fatimides prirent la même route, en sens inverse, Pour gagner l’Égypte. La Berbérie appartient à la Méditerranée occidentale, bien plus qu’à l’Afrique. C’est avec les deux péninsules européennes qui s’avancent vers elle, l’Italie et l’Espagne, qu’elle a eu les relations les plus nombreuses et les plus fécondes. Des anciens la plaçaient en Europe(2). « Si vous voulez en croire la renommée, dit Lucain(3), la troisième partie du monde est la Libye, mais si vous tenez compte des vents et du ciel, vous la regarderez comme une partie de l’Europe. » Autant que son climat, sa structure, sa flore, et, dans une certaine mesure, sa faune la rattachent au Sud de notre continent, Elle ressemble surtout à l’Espagne(4) par les hautes terres qui occupent la (1) Voir livre Il, chap. III. (2) Salluste, Jugartha, XVII, 3 : « In divisione orbis terrae plerique in parte tertin Africam posuere, pauci tantummodo Isiam et Europam esse, sed Africam in Europa. » Voir aussi saint Augustin,

       Je ne crois pas qu’au vers 413 on puisse lire :
¨Par se justifie par le contexte (tertia pars, etc.) et aussi par le passage de Salluste cité à la note précédente, majeure partie des deux contrées, par les plaines basses qui, çà et là, s’étendent dans le voisinage du littoral, au pied de montagnes escarpées, par le régime et la disposition des rivières, torrents en hiver, fossés pour la plupart desséchés en été, qui se fraient difficilement un passage vers la mer et sont des sillons plutôt que des voies.

           L’Afrique du Nord fut soudée jadis à l’Europe. Le détroit de Gibraltar ne date que du début de l’époque pliocène. La Tunisie a peut-être été reliée à l’Italie pendant une partie de l’époque quaternaire, dans des temps où ces deux contrées pouvaient être déjà habitées par des hommes.
Du reste, dans sa forme actuelle, la Méditerranée occidentale n’est pas un obstacle infranchissable, même pour des primitifs, ne disposant que de moyens de navigation très rudimentaires.
        Le détroit de Gibraltar a seulement quatorze kilomètres de largeur : il convient d’ajouter que les courants et les vents rendent le passage difficile.

         Ailleurs, les lignes grises des îles, se profilant dans les clairs horizons, pouvaient guider les traversées et promettaient des abris. La mer intérieure n’est que très rarement voilée par des brouillards et, pendant des périodes plus ou moins prolongées, on peut se fier au calme de ses flots.
En général, les côtes d’Afrique, entre le détroit et le Nord-Est de la Tunisie. Il est vrai qu’auparavant, la Méditerranée et l’Océan communiquaient peut-être par des détruits, s’ouvrant 1’un au Nord de la Cordillère bétique, l’autre au Sud du Rif : Gentil, le Maroc physique .

De son côté, M. Boule ) se demande si, à l’époque pliocène, une communication terrestre n’a pas existé, à l’Ouest du détroit, entre le Maroc et la péninsule ibérique. Exactement 13800 mètres au point le plus étroit, 16030 au point le plus large.
Tissot est disposé à croire que le détroit s’est élargi depuis les temps historiques. Strabon indique une largeur de 60 à 70 stades (11100 et 12050 mètres) ; Pline l’Ancien (III, 3 et 4) donne d’autres chiffres, inférieurs aussi aux chiffres actuels.
Nous aimerions mieux admettre des erreurs dans le calcul des distances des grandes profondeurs. Avant de les atteindre, on ne risque guère de s’abîmer sur des récifs. Il est vrai que, fréquemment, des vents violents déchaînent de subites tempêtes(1) : vents qui soufflent de l’Ouest et du Nord-Ouest, en hiver, vents de Nord-Est et d’Est, de mai à octobre.
Les parages des Syrtes étaient très redoutés des anciens et célèbres par leurs naufrages : le plus grand de ces golfes est surtout dangereux, soit par les vents du Nord, qui poussent les navires à la côte, soit par les vents du Sud, qui, parcourant librement des terres basses, viennent bouleverser les flot.

Aux approches des côtes, certains courants peuvent contrarier les marins. Tels sont ceux qui se heurtent autour du cap Bon : tel celui qui, venant de l’océan, longe le littoral du Maroc, de l’Algérie et de la Tunisie : s’il favorise les voyages d’Ouest en Est, il gêne ceux qui s’accomplissent dans le sens opposé. Il faut aussi tenir compte des calmes plats, qui règnent parfois sur la Méditerranée pendant plusieurs jours et qui sont un obstacle à la navigation à voile. Mais les relations maritimes de l’Afrique du Nord avec les autres contrées méditerranéennes sont surtout entravées par la nature de ses côtes. « Mer sans ports », dit Salluste(5). L’historien exagère. Il est exact, cependant, que, sur ce littoral, les abris sont peu nombreux. Il n’offre pas de découpures profondes, formant des havres bien protégés : ce qui s’explique, par la plus grande partie de la côte septentrionale, par le parallélisme du rivage et des montagnes qui le bordent. Les golfes étendus sont rares. Ceux de l’Algérie s’ouvrent très largement au Nord, celui de Tunis, au Nord-Est, côtés d’où viennent des vents redoutables. Il n’y a ailleurs que des échancrures, creusées par des empiétements de la mer sur des terrains peu résistants : elles sont plus ou moins exposées aux souffles du large.

Le littoral septentrional de la Berbérie consiste surtout en des pentes raides ou en des falaises verticales, contre lesquelles les navires, entraînés par les vents, risquent de se briser. Sur quelques points, il s’abaisse, mais il est alors bordé de dunes.
A l’Ouest, le long de l’Océan, des suites de falaises et de dunes formaient un rivage monotone, à peu près dépourvu de fortes saillies et de baies, sans défense contre les vents d’Ouest et du Nord : on n’y trouve aucun bon abri.
Les côtes orientales de la Tunisie, exposées aux vents d’Est et de Nord-Est, et celles de la Tripolitaine sont basses, sablonneuse, souvent bordées de lagunes et précédées de hauts-fonds ; là aussi, les abris sûrs font défaut.

Dans la petite Syrie, où la marée s’élève jusqu’à trois mètres, le reflux accroît les dangers d’échouement. Pourtant, les marins de l’antiquité avaient besoin de nombreux ports. Pendant longtemps, ils craignirent de s’éloigner des rivages et évitèrent de voyager la nuit. Le soir, autant que possible, ils s’arrêtaient, ils tiraient leur bâtiment sur la grève : ils se rembarquaient au jour, après avoir fait leur provision d’eau.

A ce cabotage primitif, il fallait de nombreuses escales. Plus tard, les vaisseaux s’aventurèrent plus facilement et suivant le commentaire d’Eustache en pleine mer et, dans le port, ils demeurèrent au mouillage.
Mais la navigation resta assez timorée, à la merci des sautes de vent, en quête de refuges. Aussi, même à l’époque romaine, les ports abondaient-ils sur les côtes africaines, comme le prouvent les indications d’écrits qui datent du IIe et du IIIe siècle de notre ère.
Quelques-uns étaient bons, la plupart médiocres ou mauvais, parfois, ils occupaient des embouchures de rivières c’était le cas de plusieurs ports du Maroc, de Leptis Magna en Tripolitaine.

Mais, sur l’Océan, l’accès des fleuves est rendu difficile par l’existence d’une barre; ailleurs, l’ensablement par les alluvions est un grave obstacle. D’autres ports furent établis en arrière d’une ou de plusieurs îles, très rapprochées de la côte. Les Phéniciens recherchaient ces positions avantageuses : l’île formait un écran contre les vents du large ; elle était aussi un emplacement favorable pour des entrepôts, défendus contre les convoitises des indigènes.

Souvent encore, le port était abrité par un cap, pointe en roches dures qui avait mieux résisté à l’érosion que les parages voisins ; sur le littoral septentrional, le havre se trouve en règle à l’Est du cap, qui le couvre des vents dangereux d’Ouest et de Nord-Ouest. Plus tard, on constitua quelques ports artificiels, en construisant des jetées, ou en creusant des bassins intérieurs.
Ce n’était pas seulement la rareté des bons ports naturels qui pouvait écarter les étrangers, de l’Afrique du Nord. C’était aussi la difficulté de pénétrer dans l’intérieur du pays, soit pour y trafiquer, soit pour en prendre définitivement possession.

Sur la côte septentrionale, les plaines bordant la mer sont rares Il s’agit peutêtre de Ténès ou Mogador, Voir aussi dans Scylax la mention d’îles situées probablement entre Cherchel et l’île de Rachgoun et qui paraissent avoir disparu, nous avons vu qu’elles n’avaient que peu de valeur pour les anciens.
Presque partout, des chaînes de montagnes se dressent comme des remparts, au-dessus de ces plaines, ou immédiatement au-dessus des flots. Il y a bien quelques voies d’accès vers l’intérieur.
Des places maritimes ont pu être créées à leur débouché : Tabarca, près de l’oued et Kébir: Hippone, non loin de la Seybouse, Bougie, à l’extrémité de la vallée de la Soummane. Mais ces routes s’étranglent bientôt.

Au Nord-Est, le golfe de Tunis, sur lequel les Phéniciens fondèrent Utique et Carthage, s’avance d’une cinquantaine de kilomètres dans les terres : il reçoit un fleuve important, la Medjerda. Ce fut dans l’antiquité la porte principale de l’Afrique du Nord, à l’entrée de la Méditerranée occidentale, en face de la Sicile.

Cependant la vallée de la Medjerda n’est pas une voie dépourvue d’obstacles. Des côtes de l’Océan et de la Tunisie orientale, la pénétration est plus facile, mais c’est précisément dans ces parages que les ports naturels manquent le plus; en outre, ils sont déjà éloignés des contrées qui font face à la Berbérie et qui sont, par conséquent, destinées à avoir avec elle les relations les plus suivies.

Lorsqu’un conquérant a pris pied dans ce pays, il lui est malaisé de s’enfermer dans les régions dont la possession lui semble profitable. Il est entraîné à étendre sa domination sur les peuplades belliqueuses qui menacent sa conquête ; des plaines fertiles, il doit pénétrer dans les massifs montagneux qui servent de repaires aux pillards du littoral, il doit s’avancer jusqu’aux espaces parcourus par les nomades, jusqu’aux steppes, jusqu’au Sahara.

. L’Ubus (la Seybouse) débouchait dans l’antiquité plus à l’est qu’aujourd’hui, par conséquent à quelques kilomètres d’Hippone, et non auprès de cette ville (voir Gsell, Atlas, t 9, n° 180).

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