LA CIVILISATION DE LA PIERRE
Stéphane GSELL

GSELL (Stéphane), archéologue et historien Français (Paris 1864 -id. 1932). Élève de l'École normale supérieure (1883), membre de l'École française de Rome, il exécuta les Premières fouilles méthodiques dans la nécropole étrusque de Vulci, Nommé professeur à l'École supérieure des lettres d'Alger, il opéra des fouilles fructueuses à Tipasa et explora plusieurs régions de l'Algérie. Il fut inspecteur des antiquités de l'Algérie, directeur du musée d'Alger, professeur au Collège de France. Son œuvre capitale est l'Histoire ancienne de l'Afrique du Nord (1913 à 1929. citons encore : Fouille dans la nécropole de Vulci (1892), Essai sur le règne de l'empereur Domitien (1893), Monuments antiques de l'Algérie (2 vol. ; 1901), Atlas archéologique de l'Algérie (1902-1911), Promenades archéologiques aux environs d'Alger (1926). [Académie des inscriptions, 1923.]

Les plus anciens témoignages de l'existence de l'homme dans l'Afrique du Nord sont des armes et des outils de pierre, trouvés avec des restes d'animaux qui habitaient le pays à l'époque quaternaire, pendant une période de chaleur humide(2).

Ces objets appartiennent aux premières phases de l'industrie paléolithique et ressemblent à ceux qui ont été recueillis dans d'autres contrées, surtout dans l'Europe occidentale: les préhistoriens distinguent trois types, qui se rencontrent souvent ensemble, surtout les deux derniers : chelléen (" coups-depoing " sommairement taillés), acheuléen (" haches " en forme d'amande, d'une technique plus soignée), moustérien (pointes, lames, racloirs, travaillés sur une seule face)(1).

A Ternifine, dans la province d'Oran(2), on a découvert de nombreux instruments en pierre et des ossements, débris de chasse, se rapportant à une faune quaternaire chaude : Elephants atlanticus, rhinocéros, hippopotame, sanglier, zèbre, chameau, girafe, antilopidés, etc. Ils gisaient pêle-mêle(3) au pourtour d'une colline de sable, haute d'une trentaine de mètres, constituée par des apports de sources artésiennes et recouverte d'une couche de grès.
Beaucoup d'os présentent des incisions, ou sont cassés au milieu, sans doute pour l'extraction de la moelle. Les outils ou armes sont des coups-de-poing chelléens, en grès et surtout en quartzite, très grossiers, dont la forme est vaguement celle d'une amande, longue de 0 m. 15 à 0 m. 20, ou bien d'un rectangle; des galets de grès, ou des moitiés de galets, en partie bruts (du côté où on les tenait en main), en partie façonnésà grands éclats; des morceaux de silex et de quartzite, de dimensions moindres, simplement cassés, ou à peine travaillés, qui ont pu servir de pointes et de racloirs.

Des constatations analogues ont été faites au lac Karar, petit réservoir naturel situé au Nord de Tlemcen, et ont donné lieu i une étude attentive(2). Le gravier qui constituait le fond de la nappe d'eau contenait le même mélange d'ossements (Elelphas atlanticus, rhinocéros, hippopotame, sanglier, zèbre, etc.) et d'outils primitifs. Parmi ceux-ci, les uns, en quartzite, ont la forme d'une amande, avec une pointe plus ou moins effilée; les plus longs dépassent (0 m. 20. Ils reproduisent exactement les deux types chelléen et acheuléen,
Les autres sont des silex de petites dimensions : soit des éclats, qui ont pu être utilisés, soit quelques instruments taillés sur une seule face, pointes et racloirs. Il est très probable que les deux séries sont contemporaines( 3).

Ces stations sont datées par la faune associée aux restes du travail humain. Sur bien d'autres points, au Maroc, en Algérie, dans le Sud de la Tunisie(1), au Sahara(2), on a recueilli, à fleur de terre ou dans des alluvions, des instruments chelléens et acheuléens, non accompagnés d'ossements
Tantôt ils sont seuls, tantôt ils se trouvent avec des objets moustériens, pointes, racloirs, auxquels sont souvent mêlés des disques à bords coupants(4) et des galets dont la base est restée brute et dont le côté opposé offre des facettes concaves, alternées de manière à former une arête sinueuse : galets et disques devaient être des projectiles(5).

Nous mentionnerons en particulier les découvertes faites aux environs de Gafsa, dans le Sud de la Tunisie. Les outils chelléens, acheuléens et moustériens abondent dans cette région. Très fréquemment, ils sont confondus et paraissent être de même époque. Ils se rencontrent soit sur des emplacements de stations, situées d'ordinaire en plaine, soit dans des ateliers, établis aux lieux où il y a des gisements de silex utilisable ateliers qui étaient souvent importants, surtout sur les collines d'El Mekta, au Nord-Ouest de Gafsa, et de Redeyef, à l'Ouest du même lieu. Les roches employées pour fabriquer les objets des trois types n'étaient pas les mêmes :
les coups-de-poing chelléens étaient faits en pétrosilex (craie pénétrée de silice), matière moins cassante que le silex, mais ne comportant pas une taille aussi fine ; les haches acheuléennes sont en silex foncé ordinaire, les instruments moustériens, en silex très fin, de couleur claire.
Il s'ensuit que, dans certains ateliers où les artisans exploitaient des gisements déterminés, ils ne se livraient qu'à l'une de ces trois industries, pourtant contemporaines.

Il est vrai que, près de Gafsa, dans une éminence formée de couches d'alluvions, on a cru reconnaître une superposition de divers types paléolithiques, qui permettrait de les attribuer des périodes successives :
en bas, des coups-de-poing chelléens, plus haut, des outils moustériens, d'abord mêlés à des haches acheuléennes, puis seuls(1).
Mais l'exactitude de ces observations a été contestée : M. de Morgan a montré(2) que les objets dont il s'agit ont été enlevés par des pluies torrentielles faillit à un campement ou a un atelier, tantôt à un autre, et que leur place parmi les alluvions dépend des hasards du ruissellement.
On n'a pas trouvé d'outils chelléens et acheuléens dans des cavernes de l'Afrique du Nord(3). Les hommes vivaient en plein air ; il n'est d'ailleurs pas impossible qu'ils se soient abrités sous des huttes en roseaux ou en branchages(4).
Ils s'établissaient de préférence près des sources, près des rivières, surtout aux confluents, sur de petits plateaux ou des croupes d'où lavue s étendait au loin et où il leur était plus facile de se défendre(1). Dans les pays où le gibier abondait, où l'eau coulait en toute saison(2), ils n'avaient sans doute guère besoin de se déplacer.

Nous connaissons trop mal cette période de la préhistoire africaine pour pouvoir dire quelles étaient les régions les plus peuplées, et nous ignorons l'importance des groupes d'individus associés dans une vie commune : on constate cependant qu'autour de Gafsa, les campements étaient nombreux(3), mais en général peu étendus(4). Ces primitifs avaient peut-être des objets en bois, massues, gourdins, piques dont la pointe était durcie au feu(5). Des os pointus ont dû leur servir d'armes(6) ; des peaux, de vêtements et de récipients. Les découvertes ne nous renseignent que sur les instruments en pierre. Il y avait des armes et des outils de fortune, simples éclats utilisés comme pointes ou racloirs, sans parler des pierres brutes qui pouvaient être employées comme projectiles, massues, broyeurs. Les instruments chelléens et acheuléens étaient fabriqués en silex dans les hautes plaines de l'intérieur de l'Algérie et dans le Sud de la Tunisie(7) ; en quartzite, en grès et en calcaire dans le Tell algérien, où les galets de silex de bonne qualité sont généralement trop petits pour la confection d'un gros outillage(8). Les uns ont probablement servi à des usages multiples, d'autres avaient sans doute une destination particulière ont pu être des coups-de-poing, des haches, des marteaux, des coins, des ciseaux, des pics, des pioches pour extraire les racines (1). Les outils moustériens, en quartzite et surtout en silex, pierre dont les cassures donnent des arêtes coupantes, étaient faits pour percer et trancher, pour gratter les peauxLa troglodytisme a persisté depuis lors dans diverses régions : en Tripolitaine et dans le Sud-Est de la Tunisie, sur les bords déchiquetés du plateau saharien ; dans les montagnes du Sud de la province de Constantine; dans l'Atlas marocain(2).

Les cavernes sont des demeures où les hommes peuvent se garder assez aisément des attaques de leurs semblables et des fauves, où ils sont à l'abri de la pluie, du froid des hivers et des nuits, et aussi, ce qui est important en Afrique, des chaleurs excessives de l'été. Quelques-unes occupaient des abris sous roche(9), mais la plupart étaient des campements, parfois assez étendus(1), établis d'ordinaire près des points d'eau(2). On les reconnaît à des amas énormes d'escargots, mêlés à des couches épaisses de cendres, où se rencontrent, en assez petite quantité, des ossements de cerfs, de zèbres, d'antilopes, de boeufs, de mouflons et même de rhinocéros.

Les oeufs d'autruche, dont les restes, très nombreux, sont fréquemment calcinés, ont dû servir de récipients pour la cuisine, peut-être surtout pour faire bouillir les escargots(3). La poterie et les haches polies manquent. Les instruments de pierre, fabriqués en beau silex, dans les campements mêmes, présentent des ressemblances, qui ne doivent pas être fortuites, avec ceux de l'aurignacien d'Europe(4).
Ce sont principalement des lames et des pointes, taillées sur une seule face et dont l'un des côtés longs, formant une sorte de dos, offre souvent des séries de retouches(5) ; des grattoirs, les uns à peu près circulaires, les autres en lame avec une extrémité arrondie; des lames qui paraissent être des burins, se terminant en haut épar une partie concave et une pointe d'angle aiguë. Quelques lames et grattoirs portent des encoches latérales, retaillées avec soin.
On rencontre aussi des disques à arêtes coupantes(6) probablement des pierres de jet(7).
Cette industrie semble avoir duré fort longtemps ; elle devra, quand on l'aura mieux étudiée, être subdivisée en plusieurs périodes. Il convient d'attribuer à une époque relativement récente, sans doute en partie contemporaine du développement de la civilisation néolithique dans d'autres régions, des escargotières(1) où les outils de très petites dimensions soit nombreux(2) : pointes droites, ou recourbées en bec de perroquet ; silex trapéziformes, qui étaient soit des tranchets, soit plutôt des bouts de rocher, à tranchant transversal.
L'os poli, rare dans les stations anciennes, devient plus fréquent ; il est représenté par des poignards, des poinçons, des aiguilles.
Des débris d'oeufs d'autruche sont ornés de gravures, qui consistent en des traits parallèles, dont deux séries se coupent parfois de manière à figurer un quadrillé, en des suites de filets obliques ou de chevrons, en des lignes de points(3).
De petits disques on des segments d'autre forme, taillés dans des oeufs d'autruche et perforés(4), sont des restes de colliers, de même que des coquilles et les cailloux troués.
Des molettes portent des traces d'une couleur rouge (hématite), qui a dû servir à étendre sur la peau un barbouillage, ou à y exécuter des dessins isolésNous avons à peine besoin d'indiquer que le mobilier n'est pas partout le même. Les outils en silex sont naturellement assez rares là où la matière première manquait ou était peu abondante(5).
Certaines catégories d'instruments sont plus ou moins nombreuses. La taille est plus ou moins soignée. Ces différences peuvent s'expliquer soit par le développement inégal des industries locales, soit par des écarts chronologiques(6).
Il est évident, en effet, que cette période de civilisation a été fort longue. A en juger par l'épaisseur des débris(7), des grottes ont été habitées, d'une manière continue ou par intermittences, pendant une série de siècles, et il ne faut pas oublier qu'elles ont dû être plusieurs fois vidées, quand les couches de détritus et de cendres devenaient trop encombrantes(8).
Il n'est rien resté du travail du bois. Quant à celui des peaux, employées sans doute en vêtements, litières, couvertures, il est attesté par les grattoirs et les perçoirs en pierre, et surtout par les poinçons et les aiguilles en os, qui servaient à coudre les pièces.

D'ordinaire, on recueille des tessons de poteries(5), aux parois épaisses, d'aspect grisâtre, noirâtre, rougeâtre, fabriquées à la main, cuites à feu libre. C'étaient des marmites(6), des écuelles( 7), des bols à fond arrondi, à bords droits, évasés ou rentrants(8). La surface extérieure a été souvent lissée avec un tampon d'herbes ou un outil en os(9) ; quelquefois, une couleur rouge a été appliquée à l'intérieur(10). Beaucoup de ces vases portaient à l'extérieur, vers le haut, une ornementation géométrique rudimentaire, tracée avec des burins en pierre, des pointes en os ou en bois, des peigne, en bois(11) : raies circulaires, simples ou parallèles ; suites de points, de trous, fréquemment superposés sur plusieurs lignes ; hachures verticales, obliques, croisées de manière à former un quadrillé ; zones de traits ondulés, dressés ; séries de chevrons(1). Des sortes de virgules ont été faites à coups d'ongle(2). Il y a aussi des poteries avec des côtes ou des cordons en saillie, qui sont parfois décorés de hachures(3).

Des mamelons facilitaient la préhension; quelques-uns offrent un trou transversal, qui permettait de suspendre le vase(4). A Brezina (Sud oranais), des poteries ont été poussées dans un moule en vannerie, selon un procédé que nous retrouverons au Sahara(5).

Des oeufs d'autruche servaient aussi de récipients, allant au feu(6). Ils recevaient quelquefois une décoration de points et de lignes(7). On a même découvert à Redeyef des fragments portant des vestiges d'images d'animaux (antilope ; peut-être autruche) ; les traits gravés qui indiquent les contours des corps enferment des hachures simples ou croisées(8). Dans les escargotières gétuliennes et dans les abris de la Mouillah, on a rencontré les plus anciens témoignages de ce que nous appelons la parure. Ils deviennent bien plus abondants dans la civilisation néolithique : molettes ou galets pour broyer de la couleur rouge, dont ils portent les traces(1) ; restes de colliers en segments d'oeufs d'autruche(2) ; coquilles percées( 3), cailloux troués(4), dents de sanglier(5), plaquettes en carapace de tortue(6). Ces pendeloques étaient sans doute moins des ornements que des amulettes.
Les habitants des grottes vivaient dans une saleté incroyable, au milieu des foyers et des détritus de cuisine, presque en contact avec des corps humains, enfouis sous une couche peu épaisse de terre et de cendres. Les débris de leur nourriture consistent, comme dans les stations antérieures, en morceaux d'oeufs d'autruche, on coquilles de mollusques, en ossements. Les mollusques sont soit des espèces marines (dans les grottes du littoral), surtout des patelles et des moules(1), soit des escargots, toujours très abondants( 2). Les ossements d'animaux ne représentent sans doute pas tous des reliefs de repas humains : des fauves, qui séjournèrent dans des cavernes temporairement abandonnées par les hommes, ont dû y apporter les restes de leurs victimes et y mourir eux-mêmes(3). Mais il n'est pas douteux que les troglodytes ne se soient nourris de sangliers, de cerfs, de diverses espèces d'antilopes, de moulions, de moutons, de chèvres, de bœufs, d'ânes, dont ils ont fendu les os longs avec des outils en pierre, pour en extraire la moelle, Nous aurons à examiner au chapitre suivant la question de la domestication de certains de ces animaux(4). Le cheval et le chien ne se trouvent que dans les couches les plus récentes.

Presque partout, on recueille des ossements humains, en nombre plus ou moins grand. La plupart, sinon tous, ont appartenu à des individus ensevelis dans les grottes(5). Il n'est pas surprenant que ces os soient confondus avec les débris de cuisine qui constituaient le sol des abris. Cependant on peut à étonner de les trouver très souvent en désordre. Peut-être ont-ils été bouleversés soit par des animaux fouisseurs, soit surtout par les hommes, lorsque ceux-ci vidaient plus ou moins sommairement leur demeure. Le cannibalisme des troglodytes n'est pas inadmissible(6), mais il n'est pas prouvé. 6.

Une provision d'oeufs d'autruche a été découverte dans l'abri sous roche de Kef el Ahmar ; trois d'entre eux étaient percées d'un trou régulier à l'un de leurs sommets (indication de MM. Latapie et Reygasse).

Site internet GUELMA-FRANCE