Les Gorges de Tilatou.

Léon VAN AERSCHODT

IMPRESSIONS D'ALGÉRIE

Vous voulez donc que je publie ce livre?
C'est fait.
C'est à vous que je le dédie.
Ma première pensée en divulguant ces lignes, est une pensée d'amitié et d'affection pour vous tous.
Le souvenir des sentiments qui nous unissent jouira, par cette dédicace, du privilège de prolonger, bien au delà du terme fixé à notre vie, l'existence d'un coeur qui, séparé de ses amis par un voyage, a voulu leur faire connaître, les impressions et les idées qui l'ont agité, pendant ces instants où il vivait loin d'eux.
Vous m'avez fait faire le premier pas, dans une carrière où les plus audacieux s'éclipsent tristement, s'ils n'ont pas à accomplir, par les lettres, une mission dans les arts, la société ou la science.
Je pense, que d'autres jugent.
L. VAN AERSCHODT.Uccle, le 11 juillet 1910.

Nous avons donc traversé les gorges de Tilatou ! Cette excursion se fait à dos de mulet... J'enfourche donc mon bucéphale rustique et voilà qu'on galope, sans élégance vraiment, à travers plaines, montagnes, rivières. A chaque pas, l'inconnu apparaît splendide et superbe! Ai-je quitté la Terre ? Dans quel monde merveilleux suis-je né, soudain? Dans quel astre? Dans quelle planète? Est-ce donc ici que commence la réalisation d'une de ces pages sublimes du grand Flammarion?
Quels mots peuvent exprimer ce spectacle? L'âme, seule, s'identifie avec la grandeur et la majesté de la nature.
On s'extasie. Les sens s'anéantissent, le coeur palpite comme au souffle d'une autre vie. Tout est si étrange, si beau !
De grands blocs de pierre, jaune soufre et rouges, se détachent sur le paisible azur du ciel, comme des turbans monstres pétrifiés dans les sables d'Afrique.
Des roches arides, des masses énormes et rouillées!... Des horizons harmonieux chatoyants de lumière avec des ombres et des clartés de soleil.
On est entraîné rêveur, par le mulet qui avance bêtement.
On monte, on descend et on remonte pour redescendre encore et se trouver dans une vallée profonde, sans issue, où, de tous Bâtés, se dressent, en surplombant la route, d'immenses rocs prêts à écraser le chétif passant.
A hauteur d'oeil, se sont des perspectives changeantes qui fuient vers des lointains sinués... Sur les côtés se superposent des escarpements rocheux aux stratifications horizontales et inclinées, des anfractuosités sombres où végètent des graminées décrépites. On grimpe les sentiers tortueux qui enrubannent le paysage. D'énormes calcaires, tatoués de nacre et de carmin, viennent glisser, lente-ment, les uns devant les autres, ouvrant un infini splendide où l'œil cherche en vain quelque forme précise...
Le sentier monte abrupt, étroit, rocailleux. Par moments, on passe dans une déchirure majestueuse, et on cherche dans ses souvenirs, un autre Roland qui, venant ici briser une épée, fit cette brèche colossale. Et, tandis que la mémoire et l'imagination remuent un tourbillon de pensées, le chemin rapetisse et s'enfonce, tout à coup, escarpé vers le lit d'un oued. On passe à gué dans l'écume de l'eau qui clapote sous le sabot de la mule. Pour remonter l'autre rive, votre modeste monture fait un saut et vous rejette en arrière... L'excursion continue. D'autres sites se découvrent. Ici le sommet des falaises s'arrondit comme des crânes géants et chauves; là-bas, elles se dentellent comme les créneaux brisés d'un rempart antique. Serait-ce l'empire majestueux et imposant de la mort?
A peine un palmier ose-t-il montrer un panache triste et abattu ! Si l'on voit un arbuste, il se cramponne dans un dernier effort et semble escalader péniblement le talus qui l'écrase...
On monte, on monte toujours! Peu à peu le bruit de l'eau, qui bouillonne dans le ravin, vient de plus en plus bas et n'est, bientôt plus, qu'un faible murmure comme le glissement d'un peu de terre, qui, du bord d'une tombe, s'égrène dans une fosse...
Au-dessus de nos têtes, la profondeur du ciel. A nos pieds, un abîme! A nos côtés, le flanc des roches, tellement avancé, qu'on marche sur une étroite bordure au bord du précipice. J'ai tremblé entre cet infini d'en haut et cet infini d'en bas. Que la destinée aurait eu beau jeu, si, à ce moment, elle eût voulu se jouer de ma vie!... Un faux pas de mon coursier déhanché, presque rien eût suffi pour me précipiter, avec ma stupide monture, jusqu'au fond du gouffre. J'y serais descendu avec la mort pour y résoudre en un instant le terrible et déconcertant problème de l'au-delà!... De temps en temps, nous rencontrions, le long de la route, des indigènes venant en sens inverse. Quand il fallait se croiser, c'était un moment d'effroi : on devait se ranger de côté, se coller dans les roches comme des fossiles, parfois, même, se tenir à la limite extrême du précipice et agir avec ce sang-froid qu'on doit toujours avoir en présence de la plus grande alternative de l'existence : la vie ou la mort.

Le tout allait toujours mieux qu'on ne l'avait cru, mais il était toutefois regrettable que de telles aventures devaient nous distraire de la contemplation du paysage. Heureusement le trouble était passager et l'on retombait insensiblement sous le charme de la nature : Éblouissement de la vue en face d'une majesté insoupçonnée !...

Quand le tableau devenait moins accidenté, et que les montagnes n'offraient plus que l'allure sinueuse de collines, notre guide nous dit que nous approchions d'un village; et nous regardions les nombreux gourbis qui venaient se nicher dans les roches à mesure que nous avancions. Ils se superposaient les uns sur les autres avec la teinte grise de leurs murs de boue mélée de paille et de cailloux. Autour de quelques-unes de ces misérables cabanes, séchait, suspendu à des cordes, ou éparpillé sur des buissons rabougris, du linge multicolore, usé et rapiécé.

Les habitants de ces demeures troglodytiques, en général, étaient sales et vêtus beaucoup plus sommairement que les Algériens, surtout les femmes. Elles portaient une étoffe couleur marron, ou une grossière toile de lin confectionnée en forme de chasuble, comme en portent les prêtres de l'Église catholique. Ce vêtement ouvert des côtés laisse voir le profil nu du corps féminin.

Si la chair des femmes arabes n'a pas cette douce carnation des femmes du Nord, elle est plus ferme, et, dans son teint légèrement brûlé du soleil, se devine un ton chaud, d'un charme inexprimable qui s'harmonise si bien avec les formes graciles du corps...

Il ne nous est pas permis d'étudier plus longtemps l'expression plastique d'un type de femme arabe; voilà un grouillement d'enfants; une centaine de petits Arabes presque nus, eux aussi, qui nous poursuivent, tendant la main et réclamant l'aumône. Ils ont encore l'air gentil, ces gosses, malgré leurs visages simiesques, tout barbouillés de je ne sais quoi et tout réjouis d'un petit sourire grimaçant !

Cette progéniture tourbillonne autour de nous, comme les gamins de nos villes autour d'un étranger bizarrement accoutré. Quand nous les regardions, il y avait dans leurs regards beaucoup de surprise, leurs attitudes trahissaient l'étonnement. Ces mioches pensaient-ils que nous étions tombés de la lune, ou que nous étions quelque curiosité, supra-terrestre? Je l'ignore...Tout à coup, cette marmaille nous délaisse. Eh quoi? Sommes-nous devenus épouvantails?.. . Les voilà qui fuient à toutes jambes !... Nous nous interrogeons, nous cherchons à comprendre, nous demandons au guide, il nous dit d'arrêter. Nous descendons de nos montures, puis tout s'explique : Nous sommes devant la demeure d'un chef arabe; nous saluons le caïd. Il répond aimablement à notre salut. On nous présente. Nous tendons la main et ce seigneur d'Afrique la porte à ses lèvres et y dépose un baiser. Est-ce galant !

Nous entrons dans la demeure de ce prétendu satrape. Pas un palais ! Oh non ! Tout au plus une cabane modeste, une cahute, un tau-dis... Un soulèvement du sol, recouvert d'une natte, sert de siège, de table et de lit. - Les murs? De la terre, des cailloux, de la paille hachée. Il faut être à la tête d'une tribu arabe pour être logé en pareille maison. - Le tour du propriétaire?... Ne rions pas... Nous avons l'estomac vide et sommes contents de pouvoir déballer nos provisions... Nous étalons, à terre, devant nous, notre pitance. Tandis qu'étendus sur le sol, comme des sauvages, nous prenons avidement notre repas, les mouches viennent bourdonner autour de nos tètes, et s'assurer si nos mets sont suffisamment assaisonnés. Sans prendre le temps de penser si l'attention de ces diptères est appétissante, nous dévorons à belles dents notre gibier de basse-cour : un poulet. C'est qu'après trois heures de marche, on a le ventre creux et l'on mange de bon appétit, même chez les Arabes.

Après le déjeuner, chacun enfourche son mulet et nous voilà repartis vers la gare prochaine, Les Tamarins, où nous prendrons le chemin de fer pour Biskra...

Nous étions seuls dans notre compartiment. Installé aux portières, nous voyons peu à peu apparaître d'immenses plaines fauves et arides : le désert!... Des bancs de sable, des horizons sans fin où défile de loin en loin, une caravane de nomades... A la longue, le paysage devient un peu monotone et le trajet énervant... On avance avec une lenteur, une allure de vieille locomotive usée, renâclante... Un vrai rapide !

Voulez-vous vous faire une idée de la rapidité avec laquelle nous volions vers Biskra?... Quelques ouvriers travaillaient sur la route à proximité de la voie ferrée; au moment où nous passions, ils remirent chacun deux sous au garde en le priant de rapporter un peu de tabac au retour...

Enfin, je pousse un gros soupir ! J'ai entendu quelqu'un crier " Biskra! "... Le train s'est arrêté. C'était un soulagement de sortir de voiture et d'entrer dans cette belle oasis française. - Plus de cinq cent mille palmiers, dattiers, - nous dit-on. Malheureusement, il est déjà soir. L'omnibus de l'hôtel attend à la sortie de la gare. Après le souper, nous accostons un jeune Arabe. Je le félicite de la vitesse avec laquelle on voyage en Afrique. Je lui dis que le trajet de Les Tamarins à Biskra avait été très fastidieux, que j'avais plein le dos d'ennui et de fatigue et que je désirais me délasser ce soir...

Source : LEBÈGUE & C1e, LIBRAIRES-ÉDITEURS 46, RUE DE LA MADELEINE, Bruxelles

Collectif des Guelmois site Internet GUELMA-FRANCE