Des Français à Malte

         Au hasard de nos visites à Malte, nous rencontrons quelques noms de lieu tels : Porte des Bombes, quartiers Fleur-de-Lys, quartier Sa Maison, on peut aussi entendre des Bongu (Bondjou = bonjour), bonswa (bonsoua = bonsoir), xarabank (char à bancs = autobus). Ces mots sont une trace laissée par la présence de quelques Français venus s'établir dans l'archipel pour différentes raisons.

        Au XIème siècle, un noble, Normaud Tancrède de Hauteville et ses fils Roger et Guiscard, partent en Croisade. De retour de Palestine, ils continuent à guerroyer contre les Musulmans implantés dans le sud de l'Europe. Tancrède en délivre l'Italie du sud, Guiscard libère la Sicile, Roger s'occupe de Malte où les Arabes tenaient des garnisons et imposaient leur langue. C'était en 1090. La légende dit que la chemise blanche du Comte Roger, toute ensanglantée, inspira ses couleurs au drapeau national.

        Les Normands gouvernent Malte jusqu'en 1194. Par le jeu des mariages et des alliances, ils sont suivis par les Souabes, puis par les Angevins. Et c'est alors Charles d'Anjou frère de Saint Louis, qui gouverne l'Italie du sud, la Sicile et Malte. Le règne des Angevins commencé en 1266 se termine d'une façon dramatique par la Révolte dite des Vêpres Siciliennes, en 1282.

        C'est vers cette époque, que séjourne dans l'île, le poète provençal Peire Vidai qui y écrivit son charmant poème qui débute ainsi :

"meus ni gels ni plueja ni fanh
no me tollon déport ni solatz "...

" Neige, gel, pluie et boue
ne m'ôteront ma joie ni mon plaisir "...

C'était un bon vivant !

        Un grand saut jusqu'en 1530 pour accueillir avec l'amiral FALZON, le Grand Maître Villiers de l'isle Adam. Evénement très important dans l'Histoire du pays. Ce Grand Maître né à Beauvais venait installer l'Ordre des Chevaliers de Saint Jean, chassés de Jérusalem et de Rhodes. Cet événement différenciait Malte des territoires de la Couronne d'Espagne dont elle faisait partie et le peuple maltais allait pendant 268 ans goûter aux joies d'un régime religieux/militaire/marin/hospitalier.
        Sur les 27 Grands Maîtres qui ont régné ensuite à Malte, onze sont Français. En 1535, Didier de Saint Jalle, natif de Toulouse, est élu ; mais il décède dans le mois qui suit.Et en 1553, Claude de la Sengle fortifie le pays, ajoute son nom à l'isla, devenue Senglea. Son règne est assez prospère malgré les incursions de pirates et les catastrophes naturelles. Le peuple garde de lui un assez bon souvenir.

       Puis l'héroïque Jean Parisot de La Valette, né au château de Labro (82). Il est élu en 1567. Après avoir passé quelques années sur les galères ottomanes, il prend sa revanche pendant le grand siège de Malte. Par son intelligence et son courage, il galvanise ses Chevaliers et le peuple pour desserrer l'étau mortel de F ennemi. La Capitale Valletta porte son nom.
La Cassière prend son commandement en 1572, il supervise plusieurs belles et solides constructions dont la Cathédrale St Jean.
Hugues Loubens de Verdalle, né à Caraman près de Toulouse, est élu en 1582. Il vit en prince de la Renaissance sans trop se soucier du peuple.

       Un style différent pour Alof de Wignacourt élu en 1601. C'est un homme d'ordre et de discipline qui partage ses butins de guerre avec les Maltais et qui mène à bien des travaux d'adduction d'eau potable. Jusque-là, on utilisait puits et citerne, il était temps !

      Et voilà celui que les Maltais moqueurs appelaient Paola, Antoine de Paule qui commence son règne en 1623. Antoine, dit Paola, construit un palais, actuellement occupé par le Président de la République. Il fonde le village de Paola, il organise de son mieux le ravitaillement du pays mais il impose de trop lourdes taxes et confisque les biens de quelques grandes familles. Son règne fut globalement prospère mais les Maltais n'ont pas apprécié les moyens utilisés pour y parvenir. En 1625, arrive un nouveau Grand Maître de Manosque, Paul Lascaris Castellar. C'est lui qui fait construire le lazaret où on isole obligatoirement les voyageurs dès leur arrivée pour éviter les terribles épidémies qui ont fait tant de ravages. Ce Grand Maître est le premier à organiser une émigration aux Antilles. Il achète trois petites îles à Louis XV et y installe des colons maltais. Mais après un court temps d'euphorie, ceux-ci ont le mal du pays et demandent à être rapatriés. Alors, on plie bagages et dans ces bagages, on apporte en Europe, une jolie plante aux grosses fleurs rouges, baptisée poinsetia du nom du Chevalier de Poinset qui accompagne les colons. Et les trois îles sont revendues à la Compagnie des Indes Orientales. En 1660, un homme réputé pour sa piété, prend le commandement, c'est Annet de Clermont de Chattes Gesson, un long nom mais un règne très court, quelques mois. 1690 voit l'élection d'Adrien de Wignacourt, neveu d'Alof. Il construit un grand arsenal, relève les ruines de la Cathédrale de Mdina après un terrible séisme et a la bonne idée, enfin ! de créer une fondation pour les veuves et les orphelins. Le dernier des Grands Maîtres français, avant-dernier de l'Ordre à régner à Malte, est élu en 1775. Emmanuel de Rohan Polduc assainit les finances qui en avaient grand besoin, il fonde la Chambre de Commerce, institue un Code Civil. Il gagne la sympathie du peuple et il est le seul à pratiquer la langue maltaise. Et pour cela, sa vie privée un peu dérangeante, lui est pardonnée. Et voici les ingénieurs militaires français, élèves de Vauban. Tout au long du XVIIIème siècle, ils ont dessiné et réalisé bastions, remparts et citadelles : René Jacob TIGNE, Charles François MONDION. La presqu'île Manoël près de Slema, porte nom du premier. Ils restaurent aussi la vieille capitale, la Cité Noble de Mdina, en lui gardant son cachet si particulier.

        Pour fortifier Gozo, le Chevalier de Chambray donna son art et 40 000 de ses écus. Le fort qui domine MGARR, utilisé pour divers objectifs, est actuellement un hôpital psychiatrique, après avoir abrité un asile de lépreux. Malte aime l'art et les artistes l'aiment. Le peintre attitré de l'Ordre, Antoine de Favray né à Bagnolet, y vécut 50 ans. Cet artiste fut d'abord directeur de l'Académie de France et de ce fait, il fut au contact de toutes les familles importantes d'Europe dont la plupart avaient un ou plusieurs membres dans la Chevalerie. A Malte, il reçut plusieurs commandes de portraits : notables, scènes de la vie familiale, grandes dames, scènes religieuses. Et sollicité de tous côtés, Favray trouvait le temps de soigner " nos seigneurs les Malades ", car il avait reçu de Benoît XIV le titre et la fonction de Frère Servant.

        Il y a quelques années quelques-uns de ses tableaux dont les " Dames Maltaises " ont été exposés à Toulouse.

        A la même époque, Louis Ducros exerçait son talent à Malte et a laissé des œuvres très intéressantes qui nous éclairent sur la vie quotidienne de cette époque.

1798 : Bonaparte, l'armée, la République, Adieu les Chevaliers ! un autre grand tournant historique. Les jeunes Chevaliers français savaient ce qui se passait en France, ils en informaient certaines élites du pays ; on connaissait les nouveaux philosophes, les livres circulaient " sous le manteau ", des loges francs-maçonnes s'implantaient. On espérait sincèrement que la Liberté, l'Egalité et la Fraternité secoueraient les poussières des vieux régimes. Le Gouverneur Vaubois, mis en place par Bonaparte, ébaucha un gouvernement républicain, divisa Malte en districts ôta certains droits au clergé, fonda quinze écoles primaires laïques et même une Ecole Centrale. Ces changements, trop rapides, autoritaires, heurtent la sensibilité du peuple ; révolte, massacre, représailles. Les beaux projets tombent à l'eau ! Il en restera une certaine rancœur envers les Français dont l'arrivée avait suscité tant d'espoir. Que reste-t-il de cet épisode? une plaque de rue, près de la Bibliothèque, Strada Egualianza, rue de l'Egalité. Il en reste, peut-être aussi la conscience qu'un petit peuple uni peut changer son destin malgré la force de l'adversaire. Malte, en tant que carrefour et grâce à des installations portuaires attirantes, a reçu de très nombreuses visites d'étrangers et parmi eux, des Français ; ils venaient découvrir ce minuscule pays, ils écrivaient des comptes-rendus, très précieux pour nous ; ainsi Nicholas de Nicolaye qui écrit que le français se parle fréquemment à La Valette, Monsieur Du Mont (1699) qui trouve les Maltaises fort élégantes.

        Des commerçants sont venus installer leur négoce, tel Eynaud qui vendait cierges et bougies, tué le jour de l'arrivée de Bonaparte ; des enseignants comme Rossignaud, des diplomates comme Doublet, Ransijat ; des musiciens comme Isouard ; Le Chevalier de Saint Jay offrit 2147 livres et de nombreuses correspondances privées. L'une d'elles a été éditée dernièrement. Le Commerce des Oranges an XVlII ème siècle. Les traces que ces Français ont laissées à Malte, au fil du temps, sont bien inférieures-dans leur impact, aux influences italienne et anglaise. Cependant, bien que moins perceptibles, elles font partie intégrante de l'Histoire et du Patrimoine maltais.

Texte de Madame Aurore Vérié-Cassar

Collectif des Guelmois site Internet GUELMA-FRANCE