De Philippeville à Jemmapes;

A la découverte de la civilisation Algérienne .

SOUVENIRS DE VOYAGE PAR CH. THIERRY-MIEG

Le lundi matin je me levai de bonne heure; je gravis encore une fois la hauteur de la Kasbah, et me donnai le plaisir de voir éclairé par le soleil du matin le beau spectacle de la mer et des côtes que j'avais tant admiré la veille au soir.
A neuf heures, j'étais rendu au bureau de la diligence, et après une attente assez longue tout fut prêt pour le départ.

Décidément, pour mon arrivée en Afrique, je de-vais passer de déception en déception. On m'avait parlé d'une diligence; je vis devant moi une mauvaise patache, sans doute achetée de rencontre dans quelque bourgade de France; couverte, il est vrai, ce qui était bien quelque chose en présence de la pluie qui commençait à tomber, mais du reste disloquée, et ouverte à tous les vents; les fenêtres avaient disparu ainsi que les rideaux ; de sorte que la pluie entrant par les côtés avait mouillé les coussins antédiluviens qui garnissaient les bancs. Trois méchantes haridelles efflanquées mais indigènes, avaient été attelées à ce coche du bon vieux temps, dont les passagers n'étaient pas moins caractéristiques. Le premier était un jeune Français employé dans une des grandes exploitations de liége des environs, où il avait sous sa direction de nombreux ouvriers kabyles; ceux-ci, après que le travail est terminé s'en retournent chez eux avec le petit pécule qu'ils ont amassé, pour revenir l'année suivante au moment convenable, comme le font chez nous les savoyards ou les limousins. Le pauvre garçon souffrait de la fièvre et parlait peu; il allait voir ses parents colons à Jemmapes. A côté de lui se trouvait un autre Français d'environ trente-cinq ans, à l'aspect mâle et énergique, grand chasseur du reste, et portant avec lui un fusil à deux coups; un vrai pionnier, en un mot, tel qu'on se représente Bas-de-Cuir ou l'un de ses successeurs; il cultivait une concession qu'il avait obtenue près de Jemmapes. Mon troisième compagnon, jeune Maure, habillé à l'européenne, très bavard d'ailleurs, et journalier ou commissionnaire de son état, était le type des indigènes que nous avons transformés en les civilisant, leur donnant tous nos vices, sans pouvoir leur communiquer nos qualités; il parlait avec complaisance du cabaret où il allait s'enivrer d'habitude en compagnie d'Européens, du billard, des cartes, etc. ; il avait adopté nos jurons les plus énergiques et les employait très à propos pour donner plus de force à son langage tout à fait provençal d'accent et d'expressions.
Nous eûmes bientôt fait connaissance, et mes compagnons de route me donnèrent des renseignements fort intéressants sur Philippeville et ses environs. Nous suivions la grande route de Constantine, qui est large, bien entretenue, bordée de distance en distance de petites huttes en feuillage qui servent aux cantonniers pour les mettre à l'abri du soleil et de la pluie, mais qui dans l'origine avaient abrité des gardes de nuit arabes, chargés de veiller à la sûreté de la route et de recueillir les voyageurs attardés pour les faire coucher à côté d'eux, et les préserver ainsi des nombreux vols et assassinats qui se commettaient alors tous les jours.

Je pus me faire une idée de l'importance du commerce qui lie Constantine et Philippeville par les files de grosses charrettes que nous rencontrions à chaque instant, conduites par des rouliers français, attelées de forts chevaux arabes semblables à nos. percherons ou de mulets vigoureux, et chargées les unes de tonneaux de vin ou de liqueurs, les autres de blé ou de fruits; et par les nombreuses caravanes de chameaux occupées aussi à ces transports sous la direction de guides arabes, et formant, pour ainsi dire, le roulage autochtone du pays. Je ne parle pas des indigènes qui parcouraient la route en tous sens dans leurs burnous blanc sale, les uns à pied, les autres à cheval ou bien à dos d'âne ou de mulet, mais tous chargés de provisions destinées à la consommation de Philippeville; parmi eux se trouvaient quelquefois des femmes aussi misérablement vêtues que les hommes, mais ayant, contre mon attente, la figure découverte; le voile n'est en usage que chez les femmes des villes.

Nous montions à pied une côte peu élevée pour soulager nos chevaux, lorsque soudain le plus âgé de mes compagnons. celui que j'ai comparé à un pionnier, nous appela d'un air à la fois satisfait et confidentiel ; il s'était arrêté et examinait quelque chose à terre; à notre arrivée il nous montra qu'il avait. découvert sur le sable humide de la route la trace d'un lion; on voyait distinctement, et comme gravé dans le sable, ce large pied avec ses gros doigts puissants; les mêmes marques se continuaient, et nous pûmes suivre longtemps ces indices peu rassurants qui dataient de la nuit; ils garnissaient le bord de la route pendant plus d'un kilomètre, et se perdaient ensuite dans le fourré. A part un instant d'émotion, j'étais enchanté de la chance heureuse qui le premier jour de mon entrée dans le pays me faisait faire une rencontre si véritablement africaine, quoique peu dangereuse au fond. Le lion est, en effet, beaucoup moins redoutable qu'on ne pense ; il ne sort guère de la l forêts et ne se met en chasse que la nuit; à moins., d'être affamé il n'attaque jamais l'homme sans provocation celui-ci , s'il a l'avantage de faire sa rencontre et s'il ne se soucie pas de le combattre, n'a rien de mieux à faire que de rebrousser chemin ou de passer au large. On raconte que lorsque l'Arabe se trouve à l'improviste en face du roi des animaux et: ne peut l'éviter, il entame la conversation avec lui, le flatte, lui cause amicalement; et l'on assure que plus d'une fois en pareil cas le lion, après avoir marché quelque temps côte à côte avec l'homme, l'a quitté sans lui faire de mal. On dit même qu'un jour une pauvre négresse, qui ne possédait pour tout bien qu'une chèvre, la vit emporter par un lion; la malheureuse créature, hors d'elle-même, poursuit le ravisseur, l'accable d'imprécations, lui rappelle la noblesse de caractère qui fait sa gloire, l'accuse de lâcheté, lui qui dépouille de son unique fortune une misérable femme, tandis qu'il pourrait si facilement se procurer du gibier de la forêt. Le lion, paraît-il, fut sensible aux reproches; il eut honte d'une conduite aussi peu digne, et lâcha la chèvre que la négresse emporta triomphalement, tandis qu'il s'éloignait de son pas grave et majestueux. Le colon qui nous avait montré ces traces intéressantes nous dit qu'il avait souvent aperçu le lion de loin, nais sans jamais avoir été attaqué; et le jeune Maure qui nous accompagnait nous raconta qu'un jour il se dirigeait vers une source pour y aller boire, lorsqu'il aperçut un lion couché .à côté de l'eau. Le monstre , en l'apercevant , souleva lentement sa tête massive, ouvrit une gueule menaçante, et remua une patte ; notre ami n'eut rien de plus pressé que de faire un demi-tour à gauche et de s'éloigner, pendant que l'animal se recouchait tranquillement. Aussi le gouvernement ne donne-t-il qu'une prime de cinquante francs à celui qui tue un lion, tandis que la prime est de cent francs pour la panthère, bête bien plus dangereuse parce qu'elle attaque .l'homme sans y être poussée par la faim, et le plus souvent traîtreusement, par exemple en s'élançant sur lui, du haut d'un arbre d'où elle le guettait à son insu. Si le lion est peu redoutable pour celui qui évite de le provoquer, malheur au contraire à l'imprudent qui ose s'attaquer au roi des animaux, s'il n'a pas la chance de le tuer du premier coup; le lion blessé devient terrible. Mon compagnon me raconta que dernièrement un homme des environs de Philippeville ayant reconnu les traces d'un lion voulut lui donner la chasse ; un officier de zouaves qui se trouvait là avec sa compagnie eut beau insister pour le faire accompagner par dix de ses hommes; l'intrépide chasseur refusa, partit seul, rejoignit le lion, se mit en embuscade et tira. La bête blessée mortellement roula à terre : l'homme, impatient de jouir de son triomphe, éleva doucement la tête au-dessus du fourré qui le cachait pour voir sa victime. Le lion l'aperçut; rassemblant ses dernières forces, il s'élança d'un seul bond sur son ennemi, et lui donna dans le dos un coup de patte qui le fit voler à dix pas.

Les griffes avaient pénétré dans le foie, et le malheureux chasseur, transporté à l'hôpital, mourut après `'. trois jours de souffrances atroces. Le lion fut trouvé mort dans un taillis voisin. Ce n'est pas sans raison que ce noble et majessteux animal a reçu de l'homme le nom de roi des. animaux; tous le craignent et s'enfuient à son approche. Qu'un cheval ou un mulet l'entende rugir, ou même sente seulement son odeur, il devient impossible de le retenir; il se sauve à toute vitesse, à travers ravins et fossés, sans savoir où il va; cela peut devenir dangereux pour le cavalier, qui, en pareil cas, n'a rien de mieux à faire que de mettre pied à terre, si le lion est près; car celui-ci attaquera toujours la bête de préférence à l'homme. Les chevaux même de la diligence de Philippeville à Constantine donnent souvent bien du tracas au conducteur, qui, s'il devine la présence d'un lion, ou entend son rugissement, s'empresse de frapper son attelage à coups de fouet redoublés pour détourner son attention. Après avoir traversé quelques villages européens d'un aspect assez misérable, nous arrivâmes au relais de Saint-Charles, point de bifurcation des deux routes de Constantine et de Jemmapes. Quelques Arabes habitent les environs; ils ne sont vêtus que d'une chemise de toile et d'un burnous en laine pour la couvrir, le tout blanc sale et déchiré. Cependant, sous ces haillons, ils ont un air de dignité qui me frappa. Deux d'entre eux s'aperçurent à vingt pas de distance ; chacun fit un pas en avant, puis ils s'approchèrent lentement l'un de l'autre, s'embrassèrent trois fois sur la même joue, se serrèrent la main en se disant selam alek (la paix soit avec toi), et en s'adressant tour à tour une interminable série ,de compliments et de questions sur leurs parents, leurs familles, etc.; cela fait, ils se serrèrent de nouveau la main, se la baisant à tour de rôle, se saluèrent, puis s'éloignèrent à pas comptés, paresseusement, en se renfermant plus que jamais dans leur majestueuse gravité. Ils étaient beaux alors, mais d'une beauté antique, classique, beaux comme des patriarches.De tous les Arabes que j'ai pu voir jusqu'à pré- aucun ne se hâtait., aucun ne paraissait. seulement pressé; ces gens là ne connaissent pas le prix du temps, cet indice certain de la civilisation d'un peuple. Tous allaient gravement et lentement. leur chemin, à pied, à cheval, à dos de mulet ou d'âne ; ils parlaient peu, semblaient penser moins encore ; un air apathique, indifférent, j'aurais presque dit abruti, si ce mot ne contrastait singulièrement avec ces belles figures majestueuses, avec ces gestes et cette démarche calmes et dignes. A tout prendre, au fond, je n'avais devant moi que la classe inférieure de la population, et si j'avais mis à côté de l'un de ces fils d'lsmaél, de ces portraits vivants de ce que furent Abraham et ses contemporains, l'un de nos paysans lourds et gauches, en sabots et en habits étriqués et trop courts, ou l'un de nos prolétaires des villes à la figure stupide et à la tenue négligée et . embarrassée, je laisse à penser de quel côté se serait trouvé l'avantage ; un artiste ou un poète n'eût certes pas hésité.Cependant nous étions remontés en voiture ; il faisait toujours froid, et la pluie recommençait par instants. Nous traversions des contrées assez pittoresques, mais présentant déjà les caractère instinctifs de la campagne africaine, des plaines assez larges, bordées de montagnes peu élevées et en général nues; car le blé, qu'on n'y cultive d'ailleurs pas tous les ans ni partout, était moissonné depuis longtemps; et les riches pâturages qui couvrent les jachères avaient été, comme d'habitude, desséchés - par les fortes chaleurs de l'été, Quelquefois de minces forêts de cbênes-liéges venaient rompre cette monotonie et reposer les yeux par un peu de verdure ; de temps en temps j'apercevais de maigres troupeaux de bœufs rabougris, quelquefois de chèvres ou de moutons, gardés par de pauvres diables d'Arabes couchés à l'ombre d'un arbre ou sous leur tente, ou bien encore quelque gourbi, hutte grossière en branchages recouverts de terre, et qui paraît une demeure princière aux habitants de ces contrées primitives.

Souvent un certain nombre de ces gourbis se trouvaient réunis sur un même point, et constituaient alors un village arabe ou douar, généralement entouré d'une épaisse ceinture de pastèques, de figuiers de Barbarie (arbuste de la famille des cactus, à feuilles épaisses et garnies de piquants), qui formaient comme une muraille naturelle contre les attaques du dehors, et d'ailleurs une décoration très originale par sa forme, et sa coloration vert intense.
Bientôt nous vîmes se détacher gaiement sur la terre rougeâtre un blanc village : c'était Jemmapes; il était trois heures à notre arrivée ; le marché venait de finir; mais on y voyait encore une foule d'Arabes venus pour acheter ou vendre, et prêts à repartir pour leurs douars de la montagne.
Je me mis immédiatement en quêté d'un cheval pour me transporter encore le soir même au caravansérail d'Aïn-Mokhra où je voulais coucher.
Tout le monde me dissuada de partir, sous prétexte qu'il était déjà trop tard ; on ajoutait que je ferais mieux de passer la nuit à Jemmapes et qu'avec un cabriolet même je n'arriverais pas à Ain-Mokhra avant neuf heures du soir, la distance étant d'une douzaine de lieues. Il n'y avait pas de temps à perdre en hésitations ; d'ailleurs je devais faire en sorte de ne pas man-quer le bateau à vapeur de Tunis : je demandai donc un cabriolet qu'on me loua pour un prix exorbitant, et pendant qu'on attelait je goûtai à la baie quelques raisins du pays; car je n'avais encore rien pris de la journée, qu'une tasse de café à ces raisins, fort bons, étaient vraiment énormes. Il parait, du reste, que la fertilité est extraordinaire à Jemmapes : on m'a assuré que dans les jardins, en arrosant convenablement les arbres fruitiers -on pouvait leur faire produire du fruit deux fois par an.

De Jemmapes à Bone; Ain-Mokhra;
Une nuit à la belle étoile le lac de Feteara. Cependant le cabriolet était prêt; il était petit, découvert, à deux roues, assez primitif d'aspect; et attelé d'un bon petit cheval arabe. Le cocher; qui m'accompagnait avait été conducteur de diligence à Nancy; il était en Afrique depuis trois ans et maudissait cordialement cette belle contrée, où l'on avait eu presque constamment la fièvre, et tout récemment encore : il était à peine sorti de l'hôpital, depuis trois jours. Son premier maître, qui i1 avait fait venir de France, l'avait renvoyé sans le payer au bout de six mois de service, ce qui n'avait pas contribué à l'encourager." L'Afrique, me disait-il, est un beau pays pour quelqu'un qui se porte bien, et où il y a de l'argent à gagner mais pour moi c'est fini; je n'attends pour partir que le temps d'amasser la somme nécessaire au voyage, puis je retournerai en France et j'irai me fixer à Paris. " Il me parlait, du reste, avec enthousiasme de Jemmapes, de sa belle végétation, de ses magnifiques récoltes, et me disait que presque tous les colons du village avaient prospéré. En outre on trouve de belles chasses dans les environs, et son maître avait tué une panthère, il n'y avait pas encore huit jours. Dans la montagne, des compagnies françaises possèdent et dirigent de grandes exploitations de liége; mais les tribus arabes, ou plutôt les tribunes, comme disait mon guide, dont l'éducation littéraire n'avait pas été très soignée , étaient très remuantes, et il n'était pas prudent de s'y.. aventurer. Un Français risquait, la nuit, d'y être assassiné, et pour plus de sûreté on avait rendu les tribus responsables des attentats qui s'y commettaient. a A Milah, ajoutait-il, où j'étais il y a quelques semaines, les ouvriers kabyles qui étaient occupés à faire la récolte pour les colons refusèrent de travailler, et, réunis à ceux de la montagne, ils tentèrent, au nombre de plusieurs milliers, de brûler les villages européens : il fallut l'arrivée des troupes françaises pour réprimer cette insurrection naissante.
"Vers six heures, nous avions fait environ la moitié du chemin; mais le jour baissait rapidement; et le cocher, qui depuis quelque temps devenait de plus en plus sombre et inquiet, commença à se reprocher vivement la précipitation qu'il avait mise à quitter Jemmapes, et l'imprudence qu'il avait eue de n'emporter ni provisions ni armes. Je lui dis que j'avais avec moi un revolver à six coups; il m'engagea à le charger aussitôt, et n'eut de repos que lorsque cette précaution fut prise. Alors vint la nuit close, sans autre clarté que celle des étoiles : il n'était pourtant pas encore sept heures; nous prîmes un chemin de traverse qui abrégeait d'environ une lieue, d'autant plus que la grande route, encore en construction, que nous avions suivie jusque-là, allait tout à l'heure s'engager dans une épaisse forêt habitée par des bêtes féroces dont mon cocher semblait avoir une crainte plus que respectueuse. Mais ce chemin mémo quel nous suivions, parfois il nous arrivait de ne plus l'apercevoir; il fallait alors continuer tout doucement et en tâtonnant, jusqu'à ce que des indices un peu certains nous eussent assurés que nous étions sur la bonne route. Nous étions devenus silencieux : chacun était absorbé par ses réflexions; le cocher découragé était tombé dans une espèce d'apathie dont il ne se réveillait de temps en temps que pour se lamenter, et se venger ensuite de son dépit sur son pauvre cheval auquel il assénait un grand coup de fouet accompagné d'un juron énergique; moi, j'éprouvais; une émotion profonde et qui n'était pas sans charme; le cœur me battait violemment, le sang circulait dans mes veines avec une activité, une chaleur qui m'empêchait seule de ressentir la fraîcheur de la nuit ; tout mon être était en proie à une surexcitation extraordinaire ,mes pensées se suivaient et se renouvelaient avec la rapidité de l'éclair; je me sentais vivre, je vivais plus en une minute que d'ordinaire en une heure, si la vie peut se compter par les sentiments et les jouissances qu'on éprouve, par leur nombre et leur intensité.
Tout me disait que les heures que je passais ainsi resteraient longtemps gravées dans ma mémoire, et je goûtais déjà par anticipation les joies du souvenir. Un silence solennel régnait dans cette vaste plaine, bornée d'un seul côté par des montagnes peu élevées; de l'autre allant se perdre dans l'infini de l'horizon, et n'offrant à l'oeil d'autres limites que celles que lui oppose la rotondité de la terre.
Sur cette base immense reposait comme un dôme gigantesque l'imposant ciel d'Afrique, sombre malgré les étoiles qui scintillaient dans ses profondeurs; la voie lactée même semblait avoir perdu son éclatante blancheur; on eût dit qu'un voile la couvrait; la nature entière paraissait triste et rêveuse, comme si elle eût porté le deuil de la lune absente; en vain mes yeux cherchaient-ils à percer cette obscurité mystérieuse ; tout était noir autour de nous. Parfois seulement un cri rauque se faisait entendre, puis des battements d'ailes, et je voyais passer, comme une flèche au-dessus de nos têtes, la forme sombre et indécise d'un aigle ou d'un vautour qui fondait sur sa proie. Par moments, c'étaient des sons plus gais, les accords lointains de la musique arabe, les fifres et les tamtams accompagnant les joyeux divertissements des habitants d'un douar, dont quelques points lumineux indiquaient l'emplacement sur le bord de la montagne. Bientôt ces derniers bruits disparurent; l'heure du sommeil était venue. Cependant nous nous rapprochions sensiblement des montagnes; alors ce fut le tour d'un autre sabbat; chaque douar était assiégé par une troupe de chacals affamés dont on distinguait le glapissement plaintif, couvert au centuple par les aboiements acharnés et bruyants des chiens arabes, veillant à - la sûreté des gourbis, et livrant bataille à ces maraudeurs nocturnes. Tout à coup le cocher fit arrêter son cheval; " Nous ne sommes plus sur le chemin, " dit-il; et il descendit pour explorer les lieux, mais ne trouva- pas les traces qu'il cherchait. Que faire ? nous n'avions guère d'autre ressource que de nous diriger vers un douar, d'y pénétrer au risque d'être pris pour des voleurs, et de voir tomber sur nous les chiens d'abord, les Arabes ensuite; puis d'y demander l'hospitalité si du moins nous parvenions à nous faire comprendre , car aucun de nous deux. ne parlait l'arabe couramment. Cette perspective ne nous souriait guère; nous primes donc le parti de continuer à avancer à tout hasard car nous étions si bien égarés que nous ne nous serions pas mieux retrouvés en rebroussant chemin.

Nous errions ainsi depuis une heure environ, lorsque soudain, ô bonheur ! une ligne transversale se dessina devant nous; c'était la grande route, encore inachevée, mais qui, si elle n'était pas viable partout, devait pourtant nous empêcher de nous égarer.
Il y eut encore un bout de forêt à traverser; mon guide était inquiet et me pariait des bêtes féroces. Mais tout se passa bien, et à dix heures un quart nous étions arrivés devant le caravansérail d'Ain-Mokhra.
C'était une vaste enceinte entourée de murs et contenant divers bâtiments peu élevés. Mon cocher descendit de voiture, alla frapper à la porte et appela : pas de réponse. Il fit plus de bruit : même silence.

Je commence à croire qu'on ne veut pas nous ouvrir, me dit-il, et que nous serons obligés de coucher à la belle étoile, sans souper. "
Je descendis à mon tour du cabriolet ; nous allâmes tous deux frapper à la porte et crier. Cette fois on avait entendu; car trois chiens sortant de dessous la porte cochère s'élancèrent avec fureur sur nous; ce fut à peine si nous eûmes le temps de nous mettre en défense pour nous débarrasser de ces hôtes peu bienveillants qui; devant nos menaces et nos coups, ne tardèrent pas à rentrer par où ils étaient venus.

Nous recommencions à appeler, lorsque soudain le cri de "Qui vive? " se fit entendre derrière nous. " Ami " fut notre réponse.
Nous aperçûmes alors à quelque distance une centaine de soldats du train qui campaient là, dormant sous leurs tentes, avec une cinquantaine de mulets de somme couchés devant eux.
La sentinelle nous dit qu'elle doutait qu'on nous ouvrît, la maîtresse du logis étant peu avenante, et n'ayant cédé qu'à la force pour leur donner à eux-mêmes le fourrage dont ils avaient besoin pour leurs bêtes.

Plusieurs nouvelles tentatives de notre part furent en effet infructueuses, et n'eurent pour résultats que des attaques réitérées de la part des chiens. Nous étions réduits à bivouaquer en plein air sans même avoir la tente du soldat.
Que la ration de vivres nous eût paru douce en ce moment pour calmer notre faim et notre soif! Pour nous-mêmes, nous pouvions encore nous résigner assez facilement; mais notre cheval avait fait douze lieues sans boire ni manger; et quelque sobre que soit le cheval arabe, il n'est pourtant pas encore arrivé à ce degré idéal où l'on peut se passer de nourriture.
Enfin nous aperçûmes non loin du caranvansérail deux gigantesques meules de paille, destinées, sans doute, au service de l'armée, et entourées par en bas de ronces à piquants qui devaient les défendre contre les attaques du bétail.
Un instant après nous y étions ; le cocher enleva quelques ronces, arracha quelques touffes de paille et les donna à son cheval affamé. Puis il le détela, prit les coussins de la voiture et les couvertures, se coucha sur les uns et s'enveloppa des autres.
Je le laissai faire, car il sortait de l'hôpital et craignait le retour de la fièvre; mais il ne me restait rien pour moi-même,

Je pris alors ma valise, j'en tirai mes habits de rechange et je les passai tant bien que mal par-dessus ceux que j'avais déjà mis, pour me préserver du froid. Ainsi affublé, j'escaladai les ronces qui fléchissaient sous moi, et dont les piquants acérés traversaient mes vêtements jusqu'à l'épiderrfle; je me creusai un trou dans la paroi verticale de la meule, je m'y logeai avec nia valise, et me couvrira, entièrement de paille pour être à l'abri de la rosée. J'examinai si ma bourse était bien à sa place, je m'enveloppai la figure d'un foulard, j'en enroulai deux autres autour de mes bras entre les gants et les manches, pour me préserver des moustiques qui s'en donnaient à coeur joie sur ma peau européenne, et je fermai les yeux, la main droite sur mon revolver; car définitivement j'étais seul, je ne connaissais pas même mon cocher et ne savais jusqu'à quel point je pouvais me fier à lui on conçoit que mon sommeil ne fut pas profond.
J'entendais sans cesse tantôt sur un point, tantôt sur un autre, les aboiements des chiens de tous les douars de la montagne, auxquels répondaient dans leur langue peu harmonieuse les chacals et les hyènes dont mon guide m'avait appris à distinguer la voix.
J'étais dans cet état de paresse vague intermédiaire entre la veille et le sommeil, qui est propre à un esprit inquiet dans un corps fatigué, lorsque soudain mon attention fut éveillée par un léger mouvement qui se faisait à quelque distance; c'était comme le frôlement d'un serpent dans les herbes, ou comme un bruit de pas ou de mâchoires, qui s'approchait insensiblement; je sortais peu à peu de mon apathie pour écouter avec une curiosité de plus en plus inquiète; tout à coup les ronces frémirent, un corps dur et pointu vint me chatouiller la jambe. Ouvrir les yeux, arracher le foulard qui les couvrait, tirer mon pistolet et l'armer fut pour moi l'affaire d'une seconde. J'avais aperçu mon adversaire, et j'allais lâcher le coup, lorsque je reconnus que c'était une paisible vache qui s'était avancée peu à peu en broutant; elle avait trouvé sans doute à son goût le fourrage, où j'étais à peu près logé comme, dans son fromage de Hollande, le rat de La Fontaine, dû au spirituel crayon de Grandville; et bien involontairement sa corne' s'était fourvoyée dans mon mollet. Mes instincts guerriers disparurent comme par enchantement; je remis mon revolver dans ma ceinture, et m'armant de la perche qui m'avait aidé à grimper à mon domicile, j'en menaçai la pauvre bête qui s'éloigna en toute hâte.
La lune qui s'était levée sur ces entrefaites éclairait de sa pale lumière cette scène tragique; mon: cocher, qui s'était à son tour réveillé au bruit, recommença ses lamentations et ses jérémiades puis chacun se recoucha et se rendormit de n mieux. Bientôt les montagnes voisines nous renvoyèrent un concert d'une autre espèce ; les chiens fatigués avaient fini par se taire; le tour des coqs était venu, et le matinal gallinacé annonçait partout de sa voix la plus fraîche et la plus animé à la prochaine approche du jour. On commençait à entendre du mouvement parmi les soldats campés dans notre voisinage; il était trois heures du matin." Ce sont les soldats qui probablement préparent leur café, me dit mon guide; peut-étre bien qu'ils consentiraient à partager avec nous. "Je l'envoyai voir. Il revint bientôt., en me disant que les troupiers nous offraient la plus gracieuse hospitalité.Je franchis à la hâte ma barrière d'épines, et me dirigeai avec le cocher vers ces braves gens qui avaient déjà mis à part une miche de pain blanc et frais, et une gamelle à notre usage. Ils avaient allumé un bon feu et y avaient fait cuire leur café, qui, largement assaisonné de sucre, était réellement fort bon et faisait passer sa chaleur dans nos membres engourdis par le froid; je savourais avec un plaisir infini de larges tranches de pain que j'y faisais tremper; et ce modeste déjeuner me paraissait - d'autant plus délicieux qu'il succédait à un jeûne forcé de près de vingt-quatre heures. Les soldats me firent ensuite place à côté du feu, et je me chauffai tout en devisant avec eux. Ils étaient huit, ayant entre eux une tente et des ustensiles de cuisine en commun; la compagnie entière est ainsi divisée par tentes, et je voyais plus loin les autres détachements occupés également à cuire leur déjeûner. Mes camarades étaient des jeunes gens de bonne mine, gais, et parlant avec un accent gascon très-prononcé." C'est le café, me disaient-ils, qui nous soutient en Afrique; nous en buvons souvent jusqu'à six fois par jour.
Il payait généreusement leur hospitalité au caporal du groupe, qui me répondit qu'ils ne manqueraient pas de boire à ma santé, mais que du reste j'aurais mieux fait de ne rien leur donner, parce que mon argent les rendrait malheureux." Voyez-vous, disait-il en riant, quand nous avons de l'argent, nous avons toujours soif, tandis que quand la bourse est vide nous n'avons besoin de rien. ))Bientôt après le clairon sonna; la compagnie entière se leva, se mit à plier ses tentes et à charger ses mulets. La tente de l'officier contenait un lit; il avait d'ailleurs un fort beau cheval arabe. 3e regardai avec intérêt la manière dont se faisaient ces préparatifs, jusqu'au moment où mon cocher qui avait;' attelé sa voiture vint m'appeler pour nous mettre en route. Il était quatre heures du matin, et j'avais plaisir à voir à la clarté de la lune blafarde s'agite cette fourmilière humaine. Je quittai non sans regrets ces braves troupiers, et un instant après nous arrivions au bord du lac Fetzara que nous devions côtoyer pendant plusieurs heures, et qui est célèbre par la quantité de gibier, surtout aquatique, qu'il renferme. En effet, dès que le soleil fut levé, tout, le paysage prit une teinte enchanteresse, et j'aperçus';-des poules d'eau, des sarcelles, des canards sauvages nageant et volant sur le lac par troupes entières, pour disparaître ensuite dans les buissons. Nous marchions d'un bon train à la clarté du jour; notre cheval lancé au galop franchissait sans broncher les ravins et les inégalités de la route , là où un cheval d'Europe se serait cent fois brisé les jambes; mais les secousses étaient rudes, et j'en étais tout meurtri, lorsque soudain un choc plus fort que les autres arrêta subitement notre véhicule et nous renversa sur le côté ; une des roues s'était détachée et roulait au loin, mais sans autre accident gour nous que quelques légères contusions; j'aidai au cocher à la remettre en place (fort heureusement il avait avec lui un petit marteau, des clous et des cordes); et pendant qu'il l'assujettissait, je longeai le lac à pied, non sans regretter vivement de n'avoir pas de fusil de chasse.

J'essayai de me servir de mon revolver; les oiseaux étaient si pacifiques qu'ils se détournaient à peine en voyant la balle ricocher dans Peau; et. après plusieurs essais infructueux, j'atteignis une grèbe qui n'était qu'à cent pas de moi. Un jeune Arabe qui passait se jeta à l'eau 'pour me chercher ma victime dont je lui fis cadeau. -Les indigènes ont l'habitude de servir ainsi de chiens de chasse aux voyageurs. Cependant nous étions remontés en voiture, et nous étions de nouveau lancés à toute vitesse, lorsque ma curiosité fut attirée par des espèces d'ex-croissances grises que j'apercevais sur un rocher à quelque distance devant nous. Étaient-ce des têtes de chameaux ou des troncs d'arbres? En approchant de plus près, je vis que j'avais affaire à une trentaine de vautours gris perchés immobiles sur un rocher; le cadavre d'un cheval mort que je découvris un peu plus loin sur la route m'expliqua leur présence. Ils nous avaient aperçus, et sur un signal donné par l'un d'eux, la troupe entière s'envola vers un rocher voisin. Le chemin que nous suivions s'animait de plus en plus; nous rencontrions de nombreux Arabes, tous de tournure assez misérable, montés sur. de mauvais chevaux ou des mulets chargés de provisions. Parfois ils étaient deux sur la même bête, ce qui ne laissait pas de produire un effet assez singulier. Du reste, ils passaient paisiblement à côté de nous, n'ayant rien de l'air farouche et ennemi que je m'attendais, je ne sais pourquoi, à trouver chez les Bédouins à l'égard des Français. Au contraire, sur notre demande, ils nous indiquaient très poliment notre chemin. Plusieurs d'entre eux, richement habillés, couverts de burnous rouges, et montant des beaux chevaux dont la selle et la bride étaient brodées d'or, nous répondirent en français; c'étaient des chefs de tribus.Le soleil commençait à devenir très-ardent, quoi-ï; qu'il fût à peine sept heures du matin, et je fus obligé, pour me préserver la figure d'un coup de soleil, de m'envelopper la tête d'un mouchoir. Le paysage devenait extrêmement pittoresque ; l'herbe et la verdure avaient succédé à la terre aride et blanchâtre et reposaient mes yeux fatigués de cette lumière excessive.

Des ruines romaines dispersées çà et là complétaient ce poétique tableau ; et de jeunes Arabes paissant leurs troupeaux à l'ombre de ces vieux témoins d'une civilisation disparue, achevaient de leur donner l'aspect classique des ruines de Ninive, de Babylone ou de Palmyre, que la peinture et la gravure ont souvent reproduites.
Plus loin, et comme pour faire contraste avec ces débris du passé, une locomotive conduisant plusieurs wagons chargés s'avançait lentement sur un chemin de fer appartenant à l'industrie privée, le plus ancien, ou, pour mieux dire, le seul de l'Algérie. Il sert à transporter aux fonderies, aujourd'hui prospères, de l'Alelik, près de Bône, les riches minerais de fer qu'on extrait des montagnes voisines.

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