CONTES ET CHANSONS BERBÈRES

Comme dans toutes les littératures, les Berbères ont des fables et des contes d'animaux, où naturellement le chacal joue un grand rôle. Le renard n'y paraît pas, bien qu'il existe en Algérie et porte même un nom kabyle indigène. Toutefois le chacal, si habile qu'on le représente, ne se lasse pas d'être dupé en maintes circonstances, et l'on dirait que le narrateur berbère aime à voir le plus rusé des animaux tomber dans les pièges que lui tendent le coq, la perdrix ou le hérisson, Car c'est double plaisir de tromper un trompeur.

Le hérisson est l'un des principaux personnages de cette comédie des animaux, à cent actes divers. Est-ce le service qu'il rend en détruisant les reptiles qui lui a valu, de la part des indigènes, la place importante qu'il occupe? Mas'oudi (Prairies d'or, t II, p. 56-57) rapporte que pour cette raison, les habitants du Sedjestan témoignaient au hérisson le même respect que les gens du Yénzamah à l'irbid et les Egyptiens à l'ichneumon. Les autres animaux ont le même caractère que dans les fables européennes : remarquons cependant en passant, que le lièvre, comme chez les Ouolofs et les Zoulous, a la ruse en partage. Quant aux êtres fantastiques, griffons ('anqa) et nims appartiennent sans doute à la zoologie fabuleuse des Arabes.
Le dernier, disent les Beni Menacer est " le plus rapide des animaux créés par Dieu : le lion le craint, et rien qu'en entendant son nom, il commence à trembler. " Cet animal fabuleux " (que personne n'a jamais vu), tient du crocodile et du chat. " En Orient, ce nom de nims s'applique à l'ichneumon qui, dans quelques traditions populaires, est non moins fantastiquement décrit : on lui donne la tète d'un homme, le corps d'une bête féroce, les pieds d'un serpent, les ailes de l'aigle et deux cornes (Legrand, Le Physiologus ch. xi).

LE CHACAL ET LE COQ "
(Ouargla.) Une fois un chacal, arriva : les poules l'entendirent. Il se mit à les poursuivre, le coq s'enfuit et monta sur un arbre. Le chacal lui dit : N'es-tu pas mon frère ? Viens prier. " Le coq répliqua : Comment prierais-tu ? Je ne suis pas le moueddin, attends que vienne l'imâm. - . Qui est l'imâm ? . - . Il arrive, c'est un lévrier. . Le chacal reprit : " Priez, mon ablution n'est plus valable. " - " Nous t'attendrons.. " Non, priez (sans moi), on ne trouve d'eau qu'à deux ou trois jours d'ici .

. LE FAUCON ET LE CORBEAU
(.aïn Sfsifa.)
Un corbeau vint à laisser un fils : un faucon le trouva petit et sans plumes, il lui porta à manger. Quand le jeune corbeau fut grand, le faucon lui dit:
Le Seigneur nous a créés pour travailler pour notre existence à présent, c'est une obligation pour tout le monde ..et il le dévora

POURQUOI LE CORBEAU EST NOIR
(ZOua0ua.)

Lorsque Dieu créa le corbeau, il était blanc. Le maître du monde le punit parce que le méchant n'avait pas exécuté ses ordres. Un jour il lui dit : Voici deux sacs : le premier est rempli d'argent; le second, de poux. Porte-le sac d'argent aux musulmans et l'autre aux chrétiens. Le corbeau partit, mais trouvant que le sac d'argent était trop lourd, il le donna aux premiers qu'il rencontra : c'étaient des chrétiens. Il porta le sac de poux aux musulmans.
Depuis lors, les chrétiens ont de l'argent et les musulmans des poux. En conséquence, le Seigneur dit au corbeau : Puisque tu n'as pas accompli mes ordres, tu deviendra noir

ORIGINE DU LION, DU CHAT ET DU RAT "
(Zouaoua.)
Au temps où notre seigneur Noé consntruisait l'arche, le sanglier vint la nuit la battre (en brèche) et enleva une planche avec ses défenses. Lorsqu'il se réveilla, notre seigneur Noé vint travailler son ouvrage, trouva l'arche brisée et la répara.
Le lendemain, il la trouva brisée de nouveau et la répara encore. Le troisième jour, le sanglier continua d'agir ainsi quand notre seigneur Noé s'en aperçut, il se fâcha, et voulant réparer à la hâte l'endroit brisé, il se blessa à la main.
Il creusa un trou dans le sable y fit couler son sang, le recouvrit de terre et s'en alla. Quand son sang fut échauffé par les rayons du soleil, un lion en naquit. Le lendemain, le sanglier voulut agir comme précédemment, mais il trouva le lion qui veillait.
Celui-ci lui dit : " Misérable, retire-toi, ou je te tue. " Le sanglier refusa : le lion se jeta sur lui et le dévora : depuis ce temps le lion mange de la chair de sanglier.

Ces deux animaux étaient dans l'arche de notre seigneur Noé, chacun à sa place : le sanglier éternua; de son éternument sortit un rat : le lion éternua, de son éternûment sortit un chat, c'est pourquoi le chat mange le rat.

SALOMON ET LE GRIFFON
(Ain Sils ria.) Notre seigneur Salomon causait un jour avec les génies. Il leur dit : " Il est né une fille à Djabersa et un garçon à Djaberka " : ce garçon et cette fille se rencontreront, ajouta-t-il.
Le griffon dit aux génies : " Malgré la volonté de la puissance divine, je ne les laisserai pas se réunir. "
Le fils du roi de Djaberka vint chez Salomon, mais à peine arrivé, il tomba malade.
Le griffon enleva la fille du roi de Djabersa et la porta sur un figuier au bord de la mer.
Le vent poussa le prince qui s'était embarqué : il dit à ses compagnons : " Débarquez-moi. "
Il alla sous ce figuier et s'y coucha.
La jeune fille lui jeta des feuilles, il ouvrit les yeux et elle lui dit :
" Outre le griffon, je suis seule ici avec ma mère. D'où viens-tu ? "
" DeDjaberka. " -
et Pourquoi, continua-t-elle, le Seigneur n'a-t-il pas créé d'êtres humains excepté moi, ma mère et notre seigneur Salomon ?
" Il lui répondit : " Dieu a créé toute espèce d'hommes et de pays. " -
" Va, reprit-elle, amène un cheval et égorge-le, apporte aussi du camphre pour dessécher le cuir que tu pendras au haut du mât.
" Le griffon revint et elle se mit à pleurer en disant :
Pourquoi ne me conduis-tu pas chez notre seigneur Salomon? " -
Demain, je t'emmènerai.
" Elle dit au fils du roi : " Va te cacher dans l'intérieur du cheval. " Il s'y cacha.
Le lendemain, le griffon l'enleva avec le cadavre du cheval et la jeune fille partit.
Quand ils arrivèrent chez notre seigneur Salomon, celui-ci dit au griffon':
" Je t'avais annoncé que la jeune fille et le jeune homme seraient réunis. "
Plein de honte, le griffon s'enfuit sur le champ dans une île

SALOMON ET LE DRAGON
(Beni Menacer.)
On raconte qu'autrefois un dragon descendit dans une source au-dessus de Cherchel et qu'il avait des enfants. Un jour, ceux-ci sortirent par l'ouverture de la caverne pour jouer.
Les enfants de la ville arrivèrent, les frappèrent et en tuèrent quatre. Leur père l'apprit, se mit aussitôt en colère et jeta du poison dans l'eau.
Tout le peuple de la ville qui en but mourut empoisonné. Les survivants se plaignirent à Salomon. Celui-ci eut pitié d'eux; il partit avec eux, égorgea un coq, prit sa tête, la planta sur la sienne et s'en alla chez le dragon.
Il lui donna l'assurance qu'il ne lui ferait pas de mal : " Tu n'auras rien à craindre, tant que cette tête sera sur moi.
" Le dragon le crut, plaça la sienne sur le pommeau de la selle, devant Salomon qui se retira en le traînant. Il sortit de son trou, et quand il fut arrivé dans la Metidja, le prince le tua.
Il se jeta sur la queue du cheval de Salomon et la coupa ras. Le roi s'enfuit rapidement jusqu'à Hammam Righa ; il ordonna aux djinns de lui chauffer de l'eau et lava le sang du dragon qui avait coulé sur lui

LE HÉRISSON ET LE CHACAL
(Zouaoua.)

Le hérisson et le chacal s'associèrent pour cultiver des oignons dans un potager. Quand ils furent mûrs, le hérisson dit à son compagnon :. Je te laisse le choix : prends ce qui est sur la terre ou ce qui est dessous. " Le chacal répondit : Je prendrai ce qui est dessus " et il alla couper les tiges.
Ils semèrent ensuite un champ de blé : quand il fut mûr, le hérisson dit encore au chacal : Je te laisse le choix : prends ce qui est sur terre ou ce qui est dessous. " -
" Cette fois, répondit son compagnon, je prendrai ce qui est dessous. " Le hérisson alla moissonner le champ, battit le blé, il mit ensuite la paille en meule, le grain n'était pas encore dans l'aire.
Le chacal lui dit : Tu m'as trompé, recommençons le partage. Son compagnon refusa. Luttons à la course, proposa le chacal; le premier qui arrivera à l'aire, prendra ce qu'elle contient.
" Soit, " dit le hérisson ils partirent, mais il plaça son frère à l'intérieur d'un tas de blé et l'y cacha.
La course eut lieu ; le chacal trouva le frère du hérisson qui mesurait du blé. " Recommençons, dit-il. -
" Soit. " Ils partirent. Son compagnon prit la place de son frère, et après la course le chacal le trouva encore mesurant du blé et s'en alla.

L'HOMME, LA VIPÈRE ET LE HÉRISSON "
(Zouaou,i.)

Un homme trouva une petite vipère : il l'emporta et l'éleva. Quand elle fut devenue grande, elle s'enroula un jour autour de son cou. " Descends, " lui dit-il. Elle refusa. " Allons au tribunal. " - Cours, dit-elle. En route ils rencontrèrent un hérisson qui leur dit. " Où allez-vous ainsi?," L'homme lui répondit : " J'ai élevé cette vipère quand elle était petite : aujourd'hui, elle refuse de descendre..
Là-dessus, une femme apporta du couscouss. Descends, dit-il, tu mangeras du couscouss. " La vipère descendit, le hérisson dit à l'homme : " Tue-la".
L'autre lui écrasa la tête. Puis comme le hérisson était sage, il se sauva et entra dans un buisson. Il s'est enfui, dit l'homme, sans cela, je l'aurais emporté pour la nourriture de nos enfants..
L'homme est noir de tête, reprit le hérisson : s'il brûle, ne lui donne pas à boire "

LE CHACAL
(Jfiab.)
Un chacal entra un jour dans un jardin où il mangea des pastèques. Le maître du jardin le surprit: il se sauva vers une colline et revint dans le potager. L'homme le chercha sur la colline, ne le trouva pas et s'en retourna dans son jardin.
Le chacal était en train de manger des melons verts. En entendant l'homme venir, il fit le mort. Le maître appela ses voisins et leur dit : Vous le voyez, il fait le mort, réfléchissez, qu'en ferons-nous: -
" Pends-le à un palmier, lui dirent les voisins : ses cousins le verront et ne viendront plus.
L'homme reprit : Je vais le jeter dehors. Il le traîna par la patte, et le lança dehors, le chacal s'enfuit

LE CHACAL ET LE COQ "
(Ouargla.)

Une fois un chacal, arriva : les poules l'entendirent. Il se mit à les poursuivre, le coq s'enfuit et monta sur un arbre. Le chacal lui dit :
N'es-tu pas mon frère ? Viens prier.
" Le coq répliqua : Comment prierais-tu ? Je ne suis pas le moueddin, attends que vienne l'imâm.
Qui est l'imâm ? .
Il arrive, c'est un lévrier. .
Le chacal reprit : " Priez, mon ablution n'est plus valable. "
" Nous t'attendrons..
" Non, priez (sans moi), on ne trouve d'eau qu'à deux ou trois jours d'ici

Il me reste à faire connaître les sources écrites et orales où j'ai puisé pour ce volume.
TRADUITS ET ANNOTÉS PAR RENÉ BASSET PROFESSEUR A L'ÉCOLE SUPÉRIEURE DES LETTRES d'ALGER
Notes de Lexicographie berbère, deuxième partie. (Dialecte des Beni Menacer) Paris, E. Leroux, 1884, in-8.
Notes de Lexicographie berbère, troisième partie. (Dialecte des K'çours du Sud-Oranais et de Figuig). Paris, E. Leroux, 1886, in-8.

Ne vous gausser pas, ces contes orientaux peuvent paraître bien puériles pour ceux qui ne vécurent pas en Afrique du nord, et pourtant il y a toujours une moralité .....à découvrir
(ndlr)

Collectif des Guelmois site Internet GUELMA-FRANCE