COLONISATION CIVILE DE L'ALGERIE

Avant la conquête tous les chefs et les puissants de l'Algérie possédaient d'immenses étendues de terrain, et se trouvaient par la constitution aristocratique du pays, seigneurs suzerains des tribus arabes qu'ils commandaient en qualité de cheik, de caïd, d'aga ou de kali'a. Ils établissaient alors les diverses familles de ces tribus sur des lots de leur vaste territoire, à la charge d'y semer du blé et de l'orge. Ces espèces de métayers se nommaient suivant la contrée Feylhas, Karmess ou Kamess. Leur seule rémunération consistait en un cinquième de la récolte, l'usage attribuant les quatre autres cinquièmes au cheik ou caïd, propriétaire du sol. Comme rien ne change chez ce peuple, cet usage s'est perpétué chez tous les Arabes riches qui par leur soumission à la domination française ont évité la dépossession. Depuis quelque temps il tend même à s'établir sur les concessions françaises, c'est ce que M. Emile Barrault appelle un rapprochement des indigènes vers nous, dont nous devons, dit-il, recueillir un jour des avantages considérables. Je serais parfaitement de l'avis de M. Emile Barrault, et j'approuverais sans restriction les colons français de chercher à s'attacher par les liens de l'intérêt et du travail, la population arabe, si j'y voyais un moyen de richesse et d'avenir pour la colonisation. Mais c'est parce que j'y vois au contraire un obstacle puissant au progrès et au développement de la culture française en Algérie, que sans combattre d'une manière absolue l'usage d'attacher des Feylhas ou Karmess, aux concessions françaises, je viens signaler les dangers que j'entrevois. En effet, comment ont lieu ces rapprochements, quels en sont les avantages pour le colon et pour la prospérité générale de la colonie ? Un colon français arrive en Algérie avec le titre provisoire d'une concession plus ou moins considérable de terrain. Il se met à l'œuvre, niais ne pouvant dans un court délai exécuter toutes les conditions du programme imposé par le gouvernement, il se contente de mettre graduellement en culture européenne une petite portion de sa concession, dont l'étendue excède presque toujours la puissance de ses forces et de ses capitaux. Il traite alors avec une ou plusieurs familles arabes qui viennent construire leurs gourbis sur la partie de terrain qu'il ne peut cultiver lui-même. Il est d'usage qu'il leur fasse une petite avance de fonds, il doit leur fournir les instruments aratoires et les moyens d'attelage employés par les Arabes qui, je l'ai déjà dit, ne voudraient ni ne pourraient se servir des nôtres ; il leur prête les bœufs, leur avance le grain pour la semence, et est obligé d'en surveiller l'emploi, s'il ne veut voir disparaître ses avances, son grain, ses bœufs, et peut-être les Arabes eux-mêmes. En admettant que le danger de vol et de fraude soit exagéré, on voudra bien convenir que l'Arabe, tant qu'il occupera la terre du colon, ne la cultivera pour sa part du cinquième, que suivant ses facultés et son intelligence. Il produira, il est vrai, du blé et de l'orge, mais dans une proportion beaucoup moindre que ce que rapporterait une culture plus perfectionnée. Il ne plantera pas, il n'arrosera pas, et en un mot, il ne fera pas faire un pas au progrès de l'agriculture et de la colonisation en Algérie. Si c'est par ce mode que l'on espère retirer un jour de cette terre fertile une partie des sacrifices qu'elle nous a coûtés, il est alors peu utile d'ouvrir les ports français, aux produits africains. De longtemps l'Algérie ne ferait concurrence à aucun produit industriel et précieux que son sol si riche ne demande qu'à produire avec abondance. J'ai dit que l'Arabe occupant la plus grande partie du, sol à très-peu de frais, cela est vrai, mais aussi produisant en proportion, ne planterait pas et n'arroserait pas. Cependant tout l'avenir de l'Afrique est là. Sans de nombreuses plantations, pas de salubrité ni d'assainissement ; sans Un vaste système d'irrigation pas de culture productive, pas d'amélioration de ses riches prairies et de ses racés de bestiaux, dont le commerce et l'agriculture sont appelés un, jour à tirer de si énormes bénéfices. La culture par et avec les Arabes pourra venir à l'a ide du temps, mais que de déceptions nos colons n'ont-ils pas encore à subir, avant que la coopération sérieuse et utile des indigènes puisse leur tenir lieu des bras dont ils manquent, avant tout, pour se livrer à de riches et sérieuses cultures! C'est donc une erreur, à mon sens, de croire que de longtemps les Arabes seront pour la culture de l'Algérie d'utiles auxiliaires. C'est se tromper encore, que de voir dans le métayage au cinquième, un progrès dans l'œuvre de la colonisation. Sans doute, faute de mieux, on fait très-bien de l'employer, et les autorités de l'Algérie font preuve de bon sens en fermant les yeux sur celte infraction au règlement colonial ; mais l'avenir de l'Afrique et la prospérité de nos compatriotes demandent des ouvriers plus intelligents et plus dévoués. Ces deux systèmes de colonisation écartés pour le présent, car je n'en rejette aucun d'une manière absolue, quel est celui qu'il faut adopter et suivre avec constance, dès qu'on se sera prononcé ? Il a été longtemps de mode en Algérie et même en France, déjuger défavorablement la population civile de notre colonie. " Longtemps, dit M. Moll, dans l'ouvrage que j'ai cité, le système de sévérité militaire a éloigné de l'Algérie une foule d'hommes utiles, agriculteurs ou capitalistes. " " Plusieurs chefs militaires, ajoute-t-il, premier vol., page 41, traitaient les Français à la turque, et les Arabes à la française. " Je regretterais de m'associer à un jugement aussi sévère et j'ajouterai même que l'honneur et la loyauté militaires inspirent aux colons probes et sensés, la plus intime confiance. Je suis obligé cependant de convenir que, par exception, sans aucun doute, les rapports avec certains chefs des territoires militaires n'ont pas toujours été ce qu'ils auraient dû être entre enfants de la même patrie. La faute en est sans doute beaucoup plus aux institutions qui régissent l'Afrique, qu'aux hommes chargés de les appliquer. Par exemple, n'est-ce pas une étrange anomalie que le colon français, par ce qu'il a son domicile sur un territoire militaire, se trouve justiciable au civil comme au criminel d'un commandant de place, qui pourra être un ancien officier d'infanterie fort estimable et très-honorable assurément, mais beaucoup plus fort sur la précision d'une manœuvre ou d'un feu de peloton que sur le code civil ou sur le code de procédure. Que pour un crime ou délit il doive comparaître devant un juge militaire, je le concevrais encore; c'est un pays presqu'en état de guerre continuel et sous le régime de l'État de siège ; mais qu'en matière civile sa fortune et celle de ses enfants soient à la merci d'un commandant ou d'un capitaine, vieilli dans les camps et complètement étranger aux questions de droit, c'est un peu dépasser les bornes de la raison et de l'équité. Je ne veux citer qu'un exemple de cette justice, tant soit peu excentrique. Je ne nommerai, bien entendu, ni le jugent le lieu où ce célèbre jugement a été rendu. Deux colons français, mari et femme, plaidaient en séparation de biens : il y avait, je crois, faillite ou déconfiture du mari, et la femme pour la conservation de sa dot demandait la séparation de biens. Ce brave militaire, trouvant sans doute que les torts du mari méritaient un châtiment plus sévère a, malgré les réclamations des parties, par un jugement fortement motivé, prononcé le divorce des conjoints. Ce singulier jugement, déféré à la cour d'appel d'Alger ou à la cour de cassation, a été cassé bien entendu, non sans que la gravité des honorables magistrats en ait été tant soit peu mise à l'épreuve. Ce fait pourrait paraître une plaisanterie ou une exagération , et moi-même je n'y aurais pas ajouté foi, s'il ne m'eût été affirmé dans la ville même où il a eu lieu par des hommes graves et dignes de toute confiance.