AVANT-PROPOS
L'ALGÉRIE DANS L'ANTIQUITÉ
Une histoire d'Algérie se compose: nécessairement de trois parties : l'Algérie dans l'antiquité, l'Algérie sous la domination musulmane, l'Algérie sous le régime français. Ces trois périodes sont bellement différentes qu'un seul livre pourrait difficilement les traiter toutes trois avec une égale compétence. C'est pourquoi trois spécialistes éminents ont bien voulu unir leur effort pour faire de ce petit livre une œuvre de première main sous sa forme délibérément populaire et simplifiée. M. Gsell, professeur au Collège de France, membre de l'Académie des Inscriptions, était particulièrement qualifié pour la période ancienne, à l'étude de laquelle il a consacré toute sa vie et dont il a élucidé les obscurités dans son Histoire ancienne de l'Afrique du Nord, malheureusement encore Inachevée. Il a repris, adapté et mis à jour pour le présent volume une brillanté esquire qu'il avait publiée lors de l'Exposition universelle de 1900 par les soins du Gouvernement général de l'Algérie. La période musulmane et la période française ont été étudiées par deux professeurs de l'Université d'Alger, MM. Marçais et Yver, tout désignés pour cette tache par leurs travaux et leur enseignement. Malgré cette multiplicité de collaborateurs, nous nous sommes efforcés de maintenir l'unité de ton et de présentation
.

     Faut-il justifier la présence d'une histoire d'Algérie parmi nos vieilles provinces françaises ?.

          L'Algérie, certes, n'est pas une vieille terre française; cependant, nous allons bientôt célébrer le centenaire de son entrée dans notre histoire nationale. N'oublions pas, d'autre part, qu'elle comme la France elle-même, reçu l'empreinte de la civilisation romaine. Elle a, comme la métropole, ses ruines, ses monuments, ses souvenirs des premiers siècles de l'ère chrétienne.
             On peut le rappeler sans méconnaître ni rapetisser le rôle de l'influence musulmane. L'histoire de ce pays ne commence ni ne finit â telle ou telle dâte qui modifie le cours de ses destinées.
             Le fond de la population et des conditions ne changent pas avec les vicissitudes politiques. L'histoire de L'Algérie actuelle a ses racines dans le passé le plus lointain. Sans juger les affluents, nous prenons le fleuve à sa source.

LES PREMIERS HABITANTS DE L'ALGÉRIE
Civilisation de la pierre. Sépultures, refuges; vie des indigènes. Arts, écritures. Croyances et pratiques religieuses. Parenté et rapports avec d'autres peuples.
          Les plus anciens souvenirs que les hommes aient laissés en Algérie sont, comme ailleurs, des armes et des outils de pierre. Ces objets appartiennent à l'époque que les géologues appellent quaternaire, ou à des temps reculés de l'époque actuelle.
            On les trouve un peu près partout où, on les cherche : soit dans des terrains formés d'alluvions très anciennes, soit dans des grottes, soit à fleur de terre ou presque à la surface du sol, surtout sur des emplacements d'ateliers et de campements, établis d'ordinaire contre des sources:

            A Palikao, non loin de Mascara, des massues, trés grossières, des racloirs, des pointes ont été recueillis avec les débris d'ossements d'hippopotames, de rhinocéros, d'une grande espèce d'éléphant, aujourd'hui éteinte; ces restes étaient ensevelis sous une colline de sable, haute d'une trentaine de mètres, formée par des apports d'eau courante et recouverte elle-même par une couche de grès.

           Près de Montagnac (dans la province d'Oran), une mare recélait des outils et des armes analogues, avec des échantillons de la même faune.
           Ailleurs, surtout dans la province de Constantine, des stations, appartenant encore à l'âge quaternaire, contiennent un mobilier plus varié et d'une technique moins primitive.
          Les débris de cuisine parmi lesquels on trouve ces objets consistent en d'énormes amas d'escargots et en ossements, peu nombreux, d'animaux sauvages.

Les abris sous roche que l'on a fouillés dans le voisinage d'Oran, d'Alger, de Bougie, de Constantine, etc., ont servi de demeures aux indigènes à une époque plus récente : on y a rencontré des pointes de flèches et des lances, des couteaux, des grattoirs, des perçoirs, instruments qui, en général ils fabriquaient sur place, quelques haches en pierre polie, des aiguilles d'os, finement travaillées des poteries ornées de dessins géométrique rudimentaires:
Ce mobilier était mêlé à des œufs d'autruches, à des os d'antilopes, de gazelles, de bœufs, de moutons, de chèvres et à des coquilles marines ou terrestres.

Des stations en plein air offrent les mêmes armes, les mêmes outils, les mêmes restes de cuisine. Ces campements formaient sans doute de huttes en branchages, ces abris ont été pour la plupart; occupés pendant un temps fort long : les hommes qui les habitèrent ne semblent pas s'être beaucoup déplacés.
          Ils se couvraient de peaux de bêtes, comme l'indiquent les grattoirs servant au nettoyage du cuir, les poinçons et les aiguilles. Ils portaient des parures, faites de coquilles, de galets forés, de rondelles d'œufs d'autruches ; ils se coloraient la peau en rouge.
Ils se nourrissaient surtout de leur chasse; cependant, ils avaient déjà des animaux domestiques.
        Outre leurs poteries, ils devaient posséder des vases en bois, en cuir, en vannerie. Ils ne connaissaient point les métaux, et la culture des céréales commençait à peine à se répandre parmi eux.
C'est à une civilisation moins primitive qu'il faut attribuer les plus anciens tombeaux en pierres brutes ou sommairement équarries, assemblées sans ciment.Ces sépultures sont très nombreuses en Algérie.
          Dans leurs légendes, les Berbères les attribuent aux Djouhala ou aux Beni Sfao, races d'idolâtres éteintes depuis fort longtemps. isolées ou réunies en vastes nécropoles, elles couronnent d'ordinaire des hauteurs rocheuses, ou sont accrochées à leurs flancs.

Beaucoup d'entre elles ont la forme de tertres coniques, amas de pierres établis au-dessus des morts ; ces tumulus sont parfois assez grands, quelques uns atteignent même cent cinquante mètres de circonférence.
       Souvent, un cafre, est situé par des plaques, abrite les ossements; il n est pas rare qu'il s'enfonce dans une fosse une ceinture de blocs, plantés en terre, maintient les bords du tertre, et le cône présente fréquemment une série de gradins, qui assurent la solidité de l'ensemble.

Un autre type très fréquent est celui qu'on désigne sous le nom bas-breton de dolmen. C'est une, caisse quadrangulaire massive, dont les côtés sont formés de dalles monolithes dressées ou de grossiers murs à assises, et dont le couvercle est une grande table.
Certains dolmens étaient, enfouis sous des tumulus en terre ou en pierres; d'autres restaient plus ou moins dégagés.

Deux rites funéraires peuvent être constatés dans ceux de ces monuments qui semblent les plus anciens. Tantôt des corps ont été débarrassés de leurs chairs, par une exposition en plein air ou un séjour plus ou moins long dans une sépulture provisoire, et on a enfoui pêle-mêle, dans la tombe définitive, des ossements appartenant à plusieurs individus.
Tantôt les morts ont été ensevelis dans une attitude repliée, des genoux et les mains touchant le menton. Auprès d'eux on a fréquemment déposé des poteries (dont quelques unes contenaient des aliments), parfois aussi des objets de parure. Les Africains eurent sans doute des enceintes fortifiées dès l'époque où ils commencèrent à élever les tombeaux que nous venons de décrire.

Un certain nombre de ces refuges ont été retrouvés dans des lieux escarpés, qui dominent des rivières on des source. Le mur de défense est formé de gros blocs, â peine taillés. On s'abritait sous des cabanes, faites en quelques heures avec des branches.

Les indigènes ne se retiraient dans ces places que quand un danger les menaçait; en temps ordinaire; ils vivaient dans la campagne, avec leurs troupeaux de boeufs, de moutons, de chèvres et des ânes.
Beaucoup d'entre-eux avaient des demeures mobiles, des huttes montées sur des roues, et, ils se déplaçaient pour chercher des pâturages.

Dans les pays fertiles du littoral, leurs parcours étaient sans doute assez restreints. Des tribus devaient occuper déjà des territoires qui leur appartenaient en propre et qu'elles ne quittaient guère, cantons où les vivants pouvaient se réunir dans le refuge, où les morts reposaient dans des cimetières renfermant des centaines et des milliers de tombes.
Dans le Sud, la rareté des herbages obligeait les possesseurs de troupeaux à une existence plus nomade.

Nous ne savons pas quand les Africains connurent et domptèrent le cheval, mais il est certain qu'ils l'employaient dès la fin du second millénaire avant Jésus-Christ, pour l'atteler à leurs chars de guerre.
De curieux dessins, gravés avec des pointes en pierre, sur des rochers du djebel Amour, des environs de Constantine et de Guelma, de la région dans le nord du Sahara Constantinois attestent qu'ils avaient un art. En quelques traits, ils représentaient, d'une manière naïve, mais quelquefois avec exactitude et avec vigueur, les animaux qui vivaient sous leurs yeux : lions, panthères, chacals, sangliers, autruches, gazelles, bêtes domestiques dans la région de Guelma ; éléphants, buffles à grandes cornes, girafes, etc.
Dans le Sud; ils reproduisaient des scènes de chasse ou de vie pastorale.

A une époque inconnue, ils adoptèrent un alphabet, formé de signes géométriques et établirent probablement d'après le système de l'écriture phénicienne ; les Touareg du Sahara que l'on trouve jusqu'à nos jours.

La religion d'une partie de ces tribus semble avoir consisté tout d'abord dans l'adoration de diverses espèces d'animaux : taureaux, béliers, etc...On vénérait aussi les sources, les arbres, les montagnes, ou plutôt les génies qui les fréquentaient.

Les cultes du soleil et de la lune s'ajoutèrent ces superstitions. Ammon, que les indigènes avaient emprunté à l'Egypte, devint pour eux le grand dieu solaire.

Les morts n'étaient pas négligés. Les aliments placés auprès d'eux montrent qu'on croyait à une existence d'outre-tombe. Chez certaines peuplades, quand on avait quelque grave résolution à prendre, on allait consulter des ancêtres ; on s'endormait sur leurs sépultures et on exécutait les ordres reçus en songe.

Cependant, on craignait de voir des défunts revenir parmi les hommes et on s'efforçait de les en empêcher. Dans l'un des rites funéraires que nous avons mentionnés, la posture repliée paraît indiquer que, primitivement, les corps étaient ligotés dans l'autre, le mélange des ossements était encore plus efficace, car il détruisait, en quelque sorte, l'individualité dés morts.

Cette vieille civilisation ne s'est pas développée spontanément dans une contrée isolée du reste du monde. L'Afrique du Nord est une véritable île, Djezirat el-Maghreb, disent les Arabes, bordée par les flots de l'Océan, la Méditerranée et par un désert qu'on a appelé la mer de sable. Mais le Sahara, qui se dessèche lentement depuis des siècles, était jadis plus facile à traverser.

Une communication terrestre existait peut-être encore à l'époque quaternaire entre la Berbérie et le sud de l'Europe.

Dans la Méditerranée, les navigations sont courtes et sans danger durant la plus grande partie de l'année; le cabotage y est possible presque partout.
Entre l'Espagne et le Maroc, le détroit de Gibraltar se travers aisément.
Aussi les ancêtres des indigènes actuels ont-ils été en relations avec d'autres peuples bien avant la venue des Phéniciens sur leurs côtes.
On a constaté que la langue des Berbères appartient à la même famille que celles de l'Egypte, : de la Nubie et de l'Abyssinie.
Beaucoup d'entre eux offrent un type ethnique qui est répandu dans le bassin Nubien, et qui se caractérise surtout par, la largeur des épaules et l'étroitesse des hanches.
D'autre part, tous ceux qui ont visité des tribus que l'élément arabe n'a pas marquées de son empreinte, ont été frappés de la ressemblance, d'un grand nombre d'individus avec la plupart des habitants de l'Espagne, de l'Italie, du sud de la France, de la Corse, de la Sardaigne. C'est la même race brune, petite d'ordinaire, énergique et nerveuse.

On trouve aussi, en Algérie comme dans le Maroc, des blonds d'un type plus ou moins clairs il n'est pas impossible que leurs ancêtres soient venus de pays plus septentrionaux.

Les instruments en pierre dont les premiers Africains ont fait usage, ressemblent, en général, à ceux qui se fabriquaient dans d'autres contrées, soit dans l'Europe occidentale, soit en Egypte.

Les grottes d'Oran renfermaient, des poteries, des objets en silex et en os qui sont identiques à ceux qu'on a recueillis au sud de l'Espagne, surtout dans les grottes de Gibraltar.

Les tombeaux en pierres sèches, dits monuments mégalithiques; se rencontrent aussi bien dans l'ouest de l'Europe que dans le nord de l'Afrique ; les deux rites funéraires, repliement des corps, enfouissement décharnés, au nord comme au sud de la Méditerranée, au nord-est comme au nord-ouest .

Dans des pays riverains de la Méditerranée orientale, on façonnait, au troisième millénaire- avant Jésus-Christ, des poteries qui rappellent, par leur galbe et par leur décoration, celle que des femmes kabyles fabriquent encore aujourd'hui Des gravures rupestres analogues à celles de l'Algérie.

Site Internet GUELMA-FRANCE