CIVILISATION DES ARABES EN AFRIQUE

1903.. E.Mercier, Extrait de l'histoire de Constantine

Il y a bientôt douze cents ans que les Arabes ont conquis l'Afrique, et cependant ils n'ont rien créé.

Le pays est si bien transformé, que sans quelques vestiges de la puissance romaine on pourrait mettre en doute ce que l'histoire nous apprend sur l'ancienne Mauritanie.

Paresseux et inhabile à toute espèce de travail manuel, l'Arabe ne veut pas travailler dans l'acception de ce mot. Poussé par le désir de se procurer de l'argent, qu'il aime avec passion, il s'occupe de tous les charrois et transports qui se font à dos d'âne, de mulet ou de chameau.
Il porte l'eau à Constantine, il approvisionne nos marchés de bois de chauffage, de paille, de volaille étique, d'oeufs lilliputiens et de quelques mauvais fruits, à peu près sauvages, faute de culture.

Le pays étant d'une fertilité admirable, malgré l'imperfection de ses labours et la grossièreté de ses instruments de travail, car l'Arabe ne fait que gratter la terre avec une mauvaise charrue en bois, il récolte néanmoins en blé et en orge, au-delà de ses besoins et de ceux de sa famille.

Il en conserve une partie qu'il cache sous terre; dans un trou creusé à cet effet, et que l'on nomme silos, puis il vend le reste sur nos marchés, à vil prix, comparativement à ce que pourrait le faire le colon français, mais toujours assez cher pour les efforts de travail et d'intelligence qu'il lui a fallu pour le produire.

Peuple nomade et pasteur, l'Arabe des campagnes de la province de Constantine ne construit pas de maisons, ni de villages. Réuni en tribus sous l'autorité d'un cheik ou caïd, chacune de ces tribus forme un ou plusieurs douairs, suivant les ressources et l'étendue qu'offre la portion de terrain dont elle peut disposer.
On nomme douair ou douar l'assemblage de plusieurs cahutes, grossièrement construites en terre et en moellons, couvertes en roseaux ou branches de laurier-rose, sur lesquels quelques-uns étendent un morceau plus ou moins grand de toile en poils de chameau.
Ces tentes ou cahutes se nomment gourbis ; elles sont très-basses, et il faut souvent marcher sur les mains et sur les genoux pour s'y introduire.

Chaque gourbi contient une famille entière, homme, femmes et enfants; de plus, certains animaux domestiques, tels que chiens et volailles. Les bestiaux, chevaux et bêtes à laine ne sont jamais abrités. Aussi ils en perdent beaucoup pendant les hivers rigoureux par le manque de nourriture et l'intempérie des saisons. Si leur race bovine était bien soignée, bien nourrie et abritée pendant l'hiver, elle serait susceptible d'une grande amélioration. Quoique de petite taille, leurs bœufs sont bien faits et la viande en est de bonne qualité. Leurs moutons sont également de bon goût, mais souvent très-maigres à certaines époques de l'année.

Les chevaux arabes sont trop connus et trop appréciés pour que je m'étende à leur sujet. Seulement j'ai remarqué que presque tous les chevaux, dans la province de Constantine, sont gris-blancs ou gris-pommelés.
On voit quelques chevaux noirs ou bai foncés : je ne me rappelle pas en avoir rencontré d'alezans ou de bais clairs.

Le lait aigre ou quelques figues de barbarie, et une ou deux petites galettes par jour forment à peu près toute la nourriture de l'Arabe des campagnes.
Ceux qui habitent les villes ou qui jouissent d'une certaine aisance, y ajoutent le couscousse, sorte de gruau ou semoule de froment ou de millet, écrasé entre deux pierres, souvent mal purgé des pellicules du son, et qu'ils font cuire à la vapeur, dans un vase percé de petits trous, placé sur une marmite d'eau bouillante dans laquelle les pins riches ajoutent un morceau de mouton ou une volaille.
Ce grain concassé, puis gonflé par la vapeur du liquide en ébullition, est mangé par le pauvre sans presqu'aucun assaisonnement. Chez le riche, au contraire, l'excès et le disparate des assaisonnements nous le rend désagréable et fastidieux.
Le piment, le safran, et jusqu'à l'essence de rose, le tout arrosé de bouillon de mouton et de volaille, font un amalgame auquel s'habituent difficilement nos palais européens.

Le vêtement de l'Arabe consiste en un burnous de gros drap blanc, sous lequel il porte une chemise ou sarrau très étroit en toile de coton. Le pauvre se dispense souvent même de ce sarrau, et ne porte absolument rien sous le burnous.

Tous sont coiffés de la calotte rouge à gland de laine bleue, nommée feys, qu'ils entourent d'un énorme turban en toile de coton blanc: quelques-uns y ajoutent une grosse corde torsée en laine grise ou en poils de chameau.

L'Arabe, riche ou pauvre, a toujours les jambes nues; sa chaussure se compose de souliers très-larges, ronds au bout et couvrant à peine les doigts de pieds. Ces souliers sont noirs ou rouges, suivant le goût plus ou moins luxueux de celui qui en fait usage.
La seule distinction qui existe entre le riche et le pauvre est dans la blancheur et la propreté du burnous, que le pauvre ne quitte ni jour ni nuit, et qu'il ne remplace que lorsqu'il tombe en lambeaux.

L'Arabe de la classe riche porte quelquefois en-dessous un second burnous en étoffe légère, ressemblant assez à nos mousselines à carreaux dont on se sert en France pour tentures de croisées. Cette étoffe, que l'on dit être en poils de chèvre, est très-belle et coûte fort cher.
Elle se fabrique à Tunis ainsi que toutes les autres parties du vêtement arabe.

Les tribus de la province de Constantine, n'exerçant aucune industrie, sont tributaires, pour tous ces objets de première nécessité, des Tunisiens et de certaines tribus de la Kabylie, plus avancées qu'elles dans l'industrie.
Dans les grandes circonstances, notamment aux fêtes et fantasias qui suivent le Rhamadan, carême des Arabes, les riches et les puissants du pays, les kalifas , caïds oucheiks, déploient un luxe de vêtement et d'harnachement vraiment asiatique.

Sous le burnous de drap écarlate, emblème de leur dignité, ils portent des vestes turques en étoffes riches et surchargées de broderies en or et en paillettes. La mousseline de leur turban, d'une finesse et d'un tissu précieux, est aussi ornée de paillettes et de broderies en or, sinon de très-bon goût, au moins fort riches et très-éclatantes.

Mais rien n'égale la somptuosité des selles et des brides de leurs chevaux que la beauté même et l'adresse de ces nobles animaux, auxquels ils font faire, avec une dextérité étonnante, des tours de force et de souplesse , devant lesquels pâliraient les élèves les plus habiles de notre célèbre Franconi.
A Constantine, l'Arabe riche ou pauvre passe la plus grande partie de son temps dans ce qu'on est convenu d'appeler des cafés arabes, très-nombreux dans cette ville.

Ce sont des espèces des bouges malpropres et infects où les Arabes, en grand nombre, se tiennent silencieux et graves, accroupis sur leurs talons, ou les jambes croisées à la mode des ouvriers tailleurs , et fumant une pipe à long tuyau, garnie, non de tabac, mais d'un chanvre pilé dont ils usent comme d'un narcotique.
Pour une menue pièce de monnaie, ils se font servir par le maître du logis une tasse de mauvais café, seule boisson de luxe dont ils accompagnent leur maigre repas de lait aigre ou de figues de Barbarie.

Il existe de vieux Arabes, qui n'ont d'autre domicile que ces cafés, où ils couchent étendus sur les misérables nattes de jonc ou de roseau qui dans la journée leur ont servi de nappe et de tapis.
Les mosquées sont très-nombreuses à Constantine et sont toute la journée fréquemment visitées par les vrais croyants, dont plusieurs portent au cou ou roulent dans leurs mains, en marmottant des passages du Coran, un long chapelet à gros grains. Mais comme le chrétien ne peut pénétrer dans une mosquée que les pieds nus, j'ai pour ma part préféré m'en abstenir que de me soumettre à cette exigence incommode.

BUREAUX ARABES. - CAIDS ET CHEIKS.
Afin d'établir une police et une surveillance active sur le peuple arabe, très-disposé à manquer, même sciemment, aux lois du juste et de l'injuste, et qui dans ses idées de communisme, ne s'en fait pas une bien exacte du droit de propriété, le gouvernement a institué dans chaque localité un bureau arabe, dont le chef, officier français, est assisté du cadi, s'il en existe un sur les lieux, d'un interprète et d'un nombre suffisant de gendarmes ou de spahis, cavaliers arabes disciplinés, pour donner appui à son autorité.
Ce bureau est chargé de tout ce qui concerne la justice civile ou criminelle des Arabes. Il a de son côté, institué à la tête de chaque tribu, un chef nommé kaïd ou cheik, auquel l'autorité française donne comme marque de sa dignité un burnous de couleur écarlate ou ponceau, nommé burnous d'investiture.

Ce caïd sert d'intermédiaire entre le bureau arabe et les membres de la tribu, il est chargé de les maintenir dans le devoir, et il peut être déclaré responsable des méfaits et des délits commis sur le territoire ou par quelque membre de sa tribu.
Il a même la mission d'établir un état civil, ce qui jusqu'à présent n'avait pas lieu chez le peuple arabe, qui naissait et mourait sans que qui ce soit s'en préoccupât.

Lorsqu'un délit ou un crime a lieu sur le territoire d'une tribu, le bureau arabe fait aussitôt comparaître devant lui le caïd : si celui-ci ne peut désigner le coupable, une amende proportionnée à la gravité du délit, mais toujours considérable, est infligée à la tribu, rendue alors solidaire du coupable.
Il faut que cette amende soit versée au trésor public dans un très-court délai.
Dans ces circonstances le caïd, qui est Arabe avant tout, prélève sur ses administrés une somme toujours supérieure à l'amende infligée et ne se fait aucun scrupule de pressurer ces malheureux, en s'appropriant à titre de peines et soins une somme d'argent à laquelle il n'a légalement aucun droit. On dit, mais je ne l'affirme pas, que l'autorité française connaît ces exactions ; mais qu'afin de stimuler le zèle des caïds et leur conserver vis-à-vis des Arabes le prestige d'autorité qui leur est nécessaire, elle tolère ces abus et ces malversations.

Ce serait encore un moyen employé, dit-on, pour dégouter l'Arabe de la justice de ces caïds et lui faire préférer notre justice française.

Une chose digne de remarque c'est que dans les cas où il ne s'agit que d'un simple délit, le coupable est rarement livré. La tribu, par un sentiment de fraternité, si je puis employer ce mot, préfère se soumettre tout entière à un sacrifice pécuniaire, si dure cependant pour des Arabes, que de livrer un des siens à la vindicte publique.
L'Arabe est généralement grand, bien découplé, autant qu'on peut le présumer sous le large vêlement qui le couvre. Il est brun, surtout en vieillissant, cependant il n'est pas rare d'en rencontrer d'un teint assez blanc.

Leurs traits sont mâles et bien dessinés, ils portent la tête haute, affectent beaucoup de gravité et ont dans les traits du visage et dans la tournure une certaine distinction.

J'ai vu des Arabes de 25 à 40 ans doués d'un visage d'une beauté remarquable. Il y a aussi de beaux vieillards dont les traits distingués et la longue barbe blanche fourniraient de bien beaux modèles à la peinture.
Jusqu'ici je n'ai parlé que des Arabes du sexe masculin, il me sera difficile de parler des femmes avec dîne bien scrupuleuse exactitude, car à l'exception de quelques-unes de la classe pauvre, il n'en circule aucune dans les rues. Encore celles qu'on y rencontre sont toutes voilées par une bande de linge blanc qui leur couvre le front jusqu'aux yeux et une autre à partir des yeux jusqu'au menton, ne laissant qu'une étroite solution de continuité pour voir à se conduire.

Toutes ont la taille et la tète couvertes d'une grande mante à capuchon, ressemblant pour la forme à notre costume de carnaval nommé domino. Ce vêtement, le même pour toutes les femmes arabes, est d'une étoffe assez commune, à petits carreaux blancs et bleus. Elles sont tellement enveloppées qu'il est impossible de dire si elles sont jeunes, jolies et bien faites.

Les femmes arabes de la classe aisée ne sortent jamais de l'intérieur de la maison de leur mari.

Chaque Arabe peut avoir quatre femmes légitimes et autant d'esclaves qu'il en peut nourrir.
La partie qu'elles occupent est impénétrable à tout homme, quelque puissant qu'il soit. D'après le récit de quelques dames françaises, admises par une faveur toute spéciale dans l'intérieur de quelques maisons arabes de la classe riche, il résulte que ces femmes, dont quelques-unes sont très-jolies et d'une blancheur éclatante, passent leur journée couchées nonchalamment sur des tapis, richement parées et chargées de bijoux précieux, mais de mauvais goût; elles n'ont d'autre occupation ou d'autre distraction que de deviser entre elles en fumant le Narquillé.
Ce sont absolument les mœurs et les usages des harems décrits dans les Mille et une Nuits.
Un des bijoux ou ornements des femmes arabes mérite une mention particulière. Ce sont des espèces de bracelets en or ou argent, suivant la condition ou la fortune de celles qui les portent, ressemblant assez à deux forts cadenas que les femmes arabes portent à chaque jambe, à la hauteur de la cheville.

Ces étranges bijoux ont une grande signification dans leurs mœurs, ils sont le symbole de la servitude dans laquelle ce peuple barbare tient encore la plus belle partie du genre humain.

Les femmes en petit nombre qui circulent dans les rues de Constantine ne se dispensent pas de s'en parer, seulement elles les portent en argent sur les jambes nues et mal chaussées. Le cliquetis causé par les mouvements de la marche, et par le contact fréquent qu'ils ont entre eux, ressemble assez au bruit que font en marchant nos galériens dans les bagnes, et ne laissent pas de causer une assez pénible impression, que ne partage pas au surplus celle qui en est l'objet.

Source bibliothéque

Site internet GUELMA-FRANCE