IMPRESSIONS D'ALGÉRIE
Léon VAN AERSCHODT
1910
Cimetière arabe.

Elle était belle. Cheveux blonds, yeux bleus. Il y a un mois à peine, vous teniez dans vos bras, ce corps de fée aux langueurs exquises. Elle renversait, avec abandon, sa tête en arrière, pour sourire avec plus de grâce. Et dans ce sourire, passait avec une fierté câline l'éclat joyeux du bonheur. Ses bras blancs, avec l'élégance d'un col de cygne, entouraient votre tête de la fraîcheur rose de leur jeunesse... C'était le printemps, c'était la vie, c'était l'amour !

Puis, un jour, vous avez senti, dans votre cœur, un déchirement affreux, vous vous êtes penché, en pleurant, sur un corps glacé, vous avez posé un baiser sur des lèvres muettes..Vous avez prononcé un nom de femme... Vous avez appelé ce cadavre par son nom! Et des larmes sont venues éteindre votre voix ; des sanglots l'ont entrecoupée... Vous avez gémi de douleur et de désespoir.

La tête tristement baissée sur la poitrine, vous avez suivi quelque chose de noir qu'on emportait... Quand vous vous êtes arrêté, c'était devant une fosse... Dans cette fosse vous avez vu descendre un cercueil et de cette fosse vous avez entendu monter le bruit sourd, qu'un peu de terre en y tombant, vous envoyait comme un dernier adieu !

En rentrant chez vous, vous avez pleuré en silence, seul dans votre chambre...De temps en temps, vous êtes retourné au cimetière. Vous vous êtes accoudé à la grille d'une tombe... Et chaque fois, vous avez pleuré.

Il vous a semblé que l'âme de cet être aimé flottait, dans ces lieux mystérieux, entre les croix de pierre et les monuments funéraires. Vous avez regardé vaguement les peupliers, les cyprès, les ifs taillés en pyramides qui balançaient entre les tombes... Vous avez passé seul, avec votre douleur dans l'âme, à côté de ces pelouses fleuries et de ces couronnes fanées, dont l'amitié et l'affection s'étaient plût à embellir le plus humble tertre funéraire où reposait un être aimé.

Tandis que vous sentiez en vous un charme mélancolique, la brise soupirait dans les arbres, un sanglot mourait dans votre cœur, et un oiseau chantait une complainte sur la branche d'un saule.

Pourquoi êtes-vous retourné au cimetière? Pourquoi vous êtes vous arrêté devant cette tombe en disant dans un soupir : " Elle est là!... " Pourquoi avez-vous jeté des fleurs devant cette humble croix, et vous êtes-vous agenouillé ? Pourquoi avez-vous prêté une voix au silence, en demandant une réponse à votre désespoir?...

C'est que là, à vos pieds, étaient, peut-être, ensevelis vos plus doux souvenirs, vos plus grandes affections, votre idéal, votre rêve et que vous espériez encore arracher à cette pierre tombale, un dernier murmure de consolation et d'espérance.

N'avez-vous jamais vu près des mausolées de marbre blanc, le voile noir d'une veuve qui, tenant un mouchoir à la bouche, secouait la tète à chaque sanglot qui soulevait sa poitrine ? N'avez-vous jamais vu des enfants beaux comme des anges, pleurer sur une tombe devant une couronne flétrie, qui disait avec un ruban mauve et les lettres blanches : " A notre mère bien-aimée ! " N'avez-vous jamais vu? Alors, oh alors, vous avez compris ce que c'est qu'aîre ! ce que c'est que souffrir ! Et vous avez senti combien il est pénible de vivre, après avoir perdu ce qu'on a aimé.

Que penser alors d'un peuple, sans en trailles, qui enterre ses morts à la hâte et les abandonne, sans autre sollicitude, le long d'une route? Un monticule de sable, aux deux extrémités duquel se dresse une brique de boue, ou un morceau de pierre.

Pas de croix, pas de couronne, pas de fleurs. Pas de clôture. Des tombes oubliées sur le sable qu'emporte la brise. Aucun nom. Aucune date. Tout y est anonyme.

Le cimetière arabe ressemble plutôt aux dernières ruines d'un village écroulé qu'à une demeure, où viennent reposer, d'un éternel sommeil, ceux qui étaient, hier encore, des parents, des amis, des frères.

Pour l'Arabe, toute affection finit au tombeau.

D'autres peuples obligés de quitter leurs pays, emportaient comme leurs plus précieux trésors, les mânes de leurs pères.

On a vu les Égyptiens embaumer leurs morts et pour les ensevelir, construire les pyramides, ces premiers et immenses mausolées qui font depuis quarante siècles, l'admiration du monde entier.

Dans certaines régions de l'Amérique, des mères ne se sentant pas le courage d'abandonner, à la terre, le cadavre de leur enfant, viennent encore, lorsqu'il repose, presser leurs seins sur la tombe, et arroser de leur lait le peu de sable qui recouvre ce qu'elles ont eu de plus cher au monde (4).

Ne disons cependant pas que l'Arabe ne professe aucun culte à l'égard de ses morts.

Un jour, nous passions par un cimetière musulman. C'était un vendredi. Beaucoup de femmes voilées et drapées dans leurs accoutrements ordinaires, s'étaient assises près des tombes.

Pensez-vous qu'elles avaient l'air triste, qu'elles pleuraient ! Il y en avait qui formaient quelques groupes et qui devisaient gaiement, comme en un jour de fête. Elles étaient joyeuses. Est-ce donc pour rire et causer que les arabes viennent au cimetière?

Peut-être bien ! Mais cependant ils viennent aussi jeter, sur les tombes de leurs morts, un rameau vert, et déposer, dans un orifice qui se trouve à l'une des extrémités du tertre, un petit pain et quelques cailloux qu'ils arrosent d'un peu d'eau.

Pauvre pitance pour ceux à qui Mahomet promit ce qu'il y a de plus agréable, dans l'asile que Dieu a préparé pour ceux qui ont la piété. " Des jardins arrosés par des fleuves, une vie éternelle, des épouses purifiées et la bienveillance du Seigneur qui a l'œil ouvert sur ses serviteurs (1). "

Collectif des Guelmois site Internet GUELMA-FRANCE