LES CHALANDS DE 1848

L'assemblée nationale a rendu aujourd'hui le décret suivant pour l'établissement des colonies agricoles en Algérie.
La nomination des membres de la commission, instituée par l'article 9, est en ce moment soumise au Pouvoir exécutif. Dès qu'elle sera faite, un nouvel avis fera connaître le lieu où elle se réunira et où devront se présenter tous ceux qui désireront être admis à jouir des dispositions votées par l'Assemblée nationale dans l'interêt des travailleurs.

               Si la navigation intérieure est considérée aujourd'hui par le grand public comme une activité un peu en marge, elle a longtemps fait partie de la vie collective ou individuelle dans notre pays. Aussi, lorsque la deuxième République eut à acheminer rapidement à Marseille des milliers de colons plus ou moins forcés, tout le monde trouva normal le recours à la voie d'eau. C'était en 1848. Epoque charnière s'il en est. Le chemin de fer est balbutiant, il faudra attendre une vingtaine d'années pour voir circuler les trains de la compagnie P.L.M. La route alors ? Mais comment lâcher tant de miséreux sur les grands chemins sans que l'expédition ne tourne au convoi de bagnards ou à la croisade des pauvres ? Il ne reste décidément que la voie d'eau. Elle a bien des soucis, la jeune République bourgeoise, avec ses ouvriers en chômage volontiers turbulents, qui constituent une masse instable, revendicatrice, voire révolutionnaire. Ceux qui étaient sur les barricades de février sont au cimetière ou en prison. Mais que faire de cette marée jetée par la crise dans une capitale en effervescence ?
             Le ministre de la guerre, Lamoricière a une idée épatante, à la fois sociale et patriotique : se débarrasser des ouvriers parisiens tout en peuplant l'Algérie récemment conquise et dont le gouvernement ne sait trop quoi faire. Le 19 septembre, il impose ses vues à une assemblée "distraite et rêveuse". En bon polytechnicien et général du Génie, il va organiser ce transfert de population avec la précision d'un mouvement d'horlogerie. La politique impose d'agir vite, et la saison plus vite encore. Il se donne trois mois pour transformer les ouvriers râleurs de Ménilmontant en parfaits colons du bled.
             Le lendemain du vote, les murs de Paris se couvrent d'un avis aux ouvriers. La base des départs est le volontariat. Mais le recrutement est en fait presque uniquement parisien. Il y a des mesures d'incitation, comme nous dirions aujourd'hui, par exemple une remise des dettes contractées envers le Mont de piété. Il y a aussi une carotte : la perspective de devenir propriétaire des terres et du logement. Le transport des personnes et des bagages est à la charge de l'Etat, qui fournira aussi le matériel de premier établissement. Faites-vous inscrire dans les mairies.L'efficacité administrative est prodigieuse. En trois semaines, le gouvernement signe les décrets, lance les appels d'offres et choisit un transporteur unique, la Compagnie des paquebots de la Loire , se prononce après études pour un itinéraire et un calendrier, affecte les crédits, crée des dépôts de vivres sur le parcours, imprime une masse de billets et le bons, détache et met en place accompagnement militaire, organise la navigation de nuit sur 1000 kilomètres, installe un atelier de charpente quai d'Austerlitz pour les bateaux et, peut-être le plus ardu, vote une dérogation pour faire entrer libre d'octroi le bois nécessaire ! Tout cela sans téléphone, sans photocopieur, sans téléfax, sans rien du tout, bureaucrates d'aujourd'hui prenez-en de la graine !

             Le 7 octobre, les bateaux sont prêts. Ce sont des chalands de 7 mètres de long qui apportaient dans la capitale le charbon Auvergne et le vin de la Loire. ils encombraient les ports parisiens, ne valant pas un retour à ide. L'entrepreneur Jouvellier-Audry a emporté le marché de transformation. Celui-ci consiste installer sur chaque chaland un grand abri, une "cabane" sur une vingtaine de mètres, en simples planches recouvertes de toile goudronnée. A l'intérieur, quatre rangées de bancs. Eclairage ? quelques vasistas. Commodités ?au milieu, des latrines. La cuisine à l'avant consiste surtout en un tonneau d'eau propre et un fourneau. Tout cela pour 180 personnes (sans compter les enfants de moins de deux ans), ils disposeront chacune de 45 centimètres environ pour s'asseoir. Pour quatre ou cinq chalands, il y a une allège et un bateau d'état-major, où prennent place le capitaine chef du convoi, son adjoint, le médecin militaire, un comptable, etc...
             Le premier départ est fixé au 8 octobre. Les familles qui désirent voyager ensemble se présentent même temps au bureau d'embarquement. Une fois le problème des bagages réglé, chaque famille ou célibataire échange sa carte d'embarquement contre le volet rosé où sont non seulement reportés les classiques renseignements d'identification, lis en plus les numéros du bateau et des places réservées.
             Malgrés des chants patriotiques, une morne tristesse marque en général les visages tendus des voyageurs qui piétinent le quai fangeux. Les hommes portent le pantalon à la hussarde, large, étroit et serré à la cheville, la grande blouse bleue, le paletot ou la redingote élimée, en bandoulière les indispensables couvertures. Ils s'interpellent gravement, échangeant les quelques maigres informations qu'ils possèdent sur leur future résidence. Ceux qui ont déjà servi en Algérie sont très entourés et crânent quelque peu auprès de leurs épouses qui, craintives, ne comprennent pas bien les raisons qui poussent réellement leurs maris à échanger une existence certes misérable, mais connue, contre un avenir aussi incertain et rude. Certaines tentent un effort de coquetterie en portant petite crinoline et capeline. Elles rassemblent autour d'elles et comme elles peuvent, bagages, paniers de victuailles, enfants. La foule des parents et amis, des badauds, de 40 à 80.000 spectateurs s'agglutinent sur le quai et le vaste port de l'île Louviers, sur le pont estacade qui permet d'accéder à l'île (aujourd'hui boulevard Bourdon), la passerelle de Damiette, le pont de la Tournelle, le pont et le quai Saint-Bernard, le pont d'Austerlitz et les deux rives de la Seine jusqu'à Bercy. Femmes et enfants des colons se pressent aux lucarnes des chalands tandis que les époux assis ou debout sur les toitures inclinées des cabanages se préparent à la cérémonie qui va se dérouler, entonnant chants patriotiques et cantates à la gloire de la colonisation. La musique du 18ème de ligne s'embarque sur le remorqueur et joue des marches entraînantes et martiales ; la Marseillaise, le chant des Girondins alternent avec le chœur des orphéonistes, de la Société des enfants de Paris, de celui des écoles chrétiennes. Aux paroles réelles se substituent des adaptations de circonstances : "Partons pour l'Algérie, allégeons le fardeau de la mère patrie". Tous les départs seront honorés du même cérémonial. Le maître de coche et le charpentier prud'homme vérifient soigneusement les bateaux, l'inspecteur des machines de la Seine monte à bord du Neptune, le vapeur chargé de remorquer le premier train jusqu'à Montereau. Le maire du XII ème prononce une allocution, la loge maçonnique est en grande tenue. Lamoricière ou Cavaignac en personne déclame un discours et remet au doyen des colons le drapeau de la colonie, qui est accroché au fronton du cabanage.
            La bannière est bénie par les curés de Saint-Roch, la Salpetrière, Saint-Nicolas du Chardonnet ou même le nouvel archevêque de Paris, monseigneur Sibour, venu mitre en tête, en cortège avec son clergé de Notre-Dame. Tous prononcent également quelque homélie édifiante. Tous les thèmes développés, s'ils reconnaissent la misère des colons, appuient sur la générosité du gouvernement, le sort enviable réservé aux, futurs propriétaires et surtout l'ordre et le respect de la religion recouvrée après la répression de juin. (Au même moment, les tribunaux jugent et frappent de la peine de mort et de la déportation à Cayenne les émeutiers socialistes). Des petites embarcations, pavoisées circulent à grands risques à proximité des chalands ; les roues à aubes, mises en branle par les 50 chevaux de la machine du remorqueur, entraînent doucement dans leur sillage bouillonnant le convoi tandis que la musique déverse sans discontinuer ses flonflons ; quelques cris séditieux s'élèvent par bravade, couverts par "Vive la France ! Vive l'Algérie ! Vivent les colons !". Les fanions offerts par des municipalités à leurs volontaires flottent au vent. Les têtes se découvrent. "Adieu France ô ma Patrie''.

Ce récit s'inspire largement du travail original d'Emile et Simone Martin-Larras sur cet épisode oublié de notre histoire, et qui fait l'objet de deux cahiers n° 18 et 19 du musée de la batellerie de Conflans. Sources : archives d'outre-mer à Aix en Provence, journal l'Illustration du 14 octobre 1848.

Collectif des Guelmois GUELMA FRANCE 2006