A TRAVERS L'ALGÉRIE EXCURSION PARLEMENTAIRE
SEPTEMBRE-OCTOBRE 1879)
~ PAR PAUL BOURDE

BONE
Le concours régional
Le concours régional. - Les chevaux arabes. - Boeufs et moutons. - Le chéne-liège et le liège. - La vigne et les vins en Algérie. - Curiosités gastronomiques, le raisin de l'Écriture. - L'olivier. - Peaux de grèbe et peaux de lion. - Un fabricant de tapis indigène. - Les courses de chevaux en Algérie. - Une fantasia.

La caravane parlementaire avait choisi Bône comme point de départ de son excursion, à cause des fêtes qu'on avait annoncées. Il devait y avoir inauguration d'une statue de M. Thiers et concours régional. Pourquoi une statue de M. Thiers? Il n'était jamais venu en Algérie, et il ne s'en était jamais occupé d'une façon particulière. Il avait un esprit clair, mesuré, peu vibrant, à qui le moment suffisait; des semailles en vue de l'avenir de notre race devaient lui paraître choses un peu chimériques, et je suppose qu'il ne s'est jamais sait une idée bien nette du rôle que l'Algérie pourra tenir un jour dans nos destinées. N'importe! En mourant, un citoyen de Bône avait laissé une dizaine de mille francs pour qu'on lui élevât une statue; le conseil municipal avait parfait la somme nécessaire et commandé à M. Guilbert un double du monument de Nancy. L'inauguration était fixée au 28 septembre. Mais le sculpteur manqua de parole, et, au moment où arriva la caravane, le piédestal, planté au bout du cours National près de la mer, attendait encore sa statue.

Restait le concours régional. Ce n'est pas sans appréhension que je me hasarde à en parler. Des bestiaux dans des boxes, des cochons vautrés derrière des planches, des fruits et des plantes sous des vitrines, des échantillons empilés le long d'un mur, ne parlent guère à l'imagination. Il faudrait un spécialiste. Je vais à ces exhibitions un peu comme le public, et le public ressemble à ce brave homme qui me racontait que ce qui l'avait le plus émerveillé dans l'Exposition de 1878, c'était une pyramide de pelles et de fourches de fer qu'un industriel américain avait dressées comme des faisceaux de piques et de boucliers. Le public voit ce qri l'amuse et néglige ce qui est véritablement intéressant. Cependant, comme ce concours est le premier qu'ait vu l'Algérie, je veux en dire quelques mots en m'aidant des éxplications que le président du comité agricole donnait aux députés en les promenant à travers les galeries.

Malgré une malechance persistante qui en avait contrarié tous les préparatifs et malgré l'abstention à peu près complète de la province d'Oran, trop éloignée, le catalogue de cette exposition ne comprenait pas moins de 828 numéros. En premier lieu, venaient quatre-vingts chevaux, don t vingt-cinq étaient présentés par des indigènes. On reconnaissait ceux-ci à une tache de henné posée à la naissance de la crinière ou à l'un des quatre pieds. A première vue, on dirait du sang mal lavé, et l'effet est franchement désagréable. Les Arabes estiment cependant que c'est une parure ; quelquefois ils en frottent la bouche du cheval, qui prend alors un aspect sanguinolent. On ne comprend bien Fromentin, et on ne jouit bien de ses couleurs, que quand on a vu ces charmants animaux dans le soleil sous lequel ils se sont développés. Leurs robes sont onctueuses et luisantes, d'un moelleux qui est une caresse pour l'ceil. Littéralement il y en a de bleues, de violettes et de roses. Même après Gautier et Fromentin, même après Delacroix et Regnault, cette assertion a l'air d'une énormité. Et cependant je les ai vues.

Au repos, ces chevaux ont un air de douceur résignée qui frappe; on croirait qu'ils sont pénétrés de la philosophie fataliste du Coran. Mais, sitôt qu'ils sont montés, ils dressent la tête avec une sorte d'arrogante fierté; ils tiennent droites leurs oreilles; leurs naseaux se dilatent; ils se cabrent; leurs jambes maigres, leur longue crinière, leur queue qui ruisselle jusqu'au sabot, ont une élégance inexprimable. C'est un plaisir dont je ne me rassasierais jamais que de les voir bondir comme des sauterelles au milieu de la poussière des routes. La terre les brûle; ils ont toujours le pied en l'air. Et l'on songe à toutes ces histoires merveilleuses, qui ont bercé notre enfance, de chevaux qui traversent le désert comme le vent, et on y croit. On m'a dit qu'aujour d'hui encore, et bien qu'ils viennent briguer des ré-compenses dans nos concours, les Arabes ne peuvent se faire éleveurs. Quand ils ont un beau cheval, ils le gardent, et, leur en offrît-on dix fois la valeur, ils ne consentent pas à le vendre.

La production du bétail est encore peu développée en Algérie; essayée avec engouement il y a une quinzaine d'années, elle était tombée en défaveur; ce-pendant, depuis quelque temps, les colons y reviennent et s'en trouvent fort bien. Ils achètent aux Arabes des bêtes maigres, les engraissent en quelques mois et les revendent avec un bénéfice de 20 à 30 0/0. Quelques chiffres indiquent le progrès rapide que cette industrie a faite et les richesses qu'elle introduit dans la colonie. En 1875, l'Algérie avait exporté 2,592 boeufs d'une valeur de 507,501 fr., et 372,201 moutons d'une valeur de 7,444,020 fr. En 1878, elle a exporté 52,628 boeufs valant 10,484,630 fr. et 733,758 moutons valant 14,675,160 fr. Les derniers tableaux de la douane indiquent que la progression est constante, particulièrement pour les boeufs. Les arrondissements de Bône, Guelma et Philippeville sont des plus favorisés pour l'élevage. L'hiver régulièrement doux et humide fait que leurs terres incultes se couvrent d'une herbe excellente dans laquelle dominent les légumineuses. Au début de la colonisation, la coupe de ces foins constituait même le principal revenu des colons, qui les vendaient à l'armée. On m'a dit que plusieurs villages installés aux environs de Guelma en 1848 végétaient misérablement depuis vingt-cinq ans, lorsque les colons se mirent à en- graisser des bestiaux et trouvèrent promptement l'aisance. Il existe précisément dans cet arrondisse-ment une race bovine intligène douée de qualités fort remarquables; elle est rustique, bonne travailleuse, fournit beaucoup de lait et, avec quelques soins, prend facilement la graisse. Les organisateurs (lu concours régional avaient institué plusieurs prix spéciaux pour cette race, mais ils n'ont pu les dé-cerner, faute de concurrents sérieux. Je n'ai pu me faire expliquer la cause de cette abstention des éleveurs.

Par compensation, il y avait dans l'exposition ovine d'intéressants spécimens de la race mérinos, qui est parfaitement acclimatée en Algérie, et des métissages obtenus avec les races indigènes et qui réunissent également bien. Les races indigènes elles-mêmes étaient brillamment représentées, mais les principaux producteurs de laine de la colonie ne figuraient point au catalogue, car j'y ai vainement cherché un nom indigène.Dans les vingt millions de francs de laine qui sortent chaque année de l'Algérie, la production européenne ne figure que pour une fraction tout à fait insignifiante, pas même le quinzième.Tout le reste est fourni par les Arabes et les Berbères. Ce fait appelle des réflexions de plus d'une sorte : il montre d'abord quelles modifications le contact de la civilisation peut introduire dans les habitudes du peuple en apparence le plus stationnaire, le plus réfractaire au changement; avant la conquête, les Arabes ne portaient guère que des vêtements de laine, aujourd'hui ils vendent une partie de leur laine pour nousacheter des gandourah de coton. Il montre ensuite quelle erreur on commet en comparant l'Algérie à des colonies telles que 'celles de l'Australie. En Australie, les Anglais ont trouvé des terres à peu près inhabitéés; les premiers occupants s'y sont taillé les domaines qu'ils ont voulu; ils ont commencé par la vie pastorale, qui exige moins de capitaux que la vie agricole ; elle exige, il est vrai, beau-coup plus de terre, mais la terre était sans valeur. L'élevage du bétail a créé les capitaux qui manquaient, et le matériel agricole s'est constitué par le seul effet de l'accroissement de la richesse. En Algérie, au contraire, nos colons se trouvent en présence d'une race nombreuse et forte qui possède presque toute la terre. L'État leur délimite leurs domaines avec parcimonie, l'élevage en grand leur est impossible. Les colons anglais ont pu tirer du sol même les ressources avec lesquelles ils Pont fécondé; les nôtres sont obligés d'apporter un capital s'ils veulent tirer parti des terres qu'on leur donne.
Qu'on songe combien les conditions d'établissement sont différentes, combien le colon français a plus d'obstacles à vaincre !

Parmi les produits végétaux de l'Algérie, il en est cinq qu'il faut tirer hors de pair, à cause de leur importance : ce sont les céréales, le liège, le vin, l'huile d'olive et les plantes textiles. Ces dernières étaient assez mal représentées au concours, Oran, où s'en font les grandes exploitations, n'ayant pas ' exposé. Quant aux céréales, j'aurai, dans le cours du voyage, de meilleures occasions d'en parler.

Je n'ai eu qu'une fois la chance de voir une forêt de chênes-lièges : c'était dans la vallée de I'Oued-Aguerioun, quand nous allions de Sétif à Bougie. Entre parenthèses, bien que l'Algérie contienne une plus grande étendue de forêts que la France, on pour-rait la parcourir tout entière sans voir une véritable futaie. Les routes sont naturellement pratiquées dans les endroits accessibles, et, dans les endroits accessibles, la dent des moutons et des chèvres arabes a tout réduit à l'état de broussailles. On passe donc sans soupçonner que, dans les plis de l'Aurès et des montagnes qui avoisinent Teniet-el-Ilaad, existent quelques-unes des plus belles forêts de cèdres qu'il y ait au monde. De même on ne se doute guère qu'il y a dans la colonie 480,000 hectares de chênes-lièges; on dit que les forêts du Portugal, de l'Espagne, de la France et de l'Italie, les seules qui fussent exploitées avant la conquête de l'Algérie, n'offrent pas, toutes réunies, une pareille étendue, mais je ne me porte pas garant de l'exactitude de cette assertion. Le chêne-liège n'atteint pas les dimensions de notre chêne ordinaire, un oeil peu exercé pourrait le confondre avec un olivier : son port, la petitesse du feuillage, certaine teinte cendrée, le gland qui brille dans les rameaux comme l'olive verte, prêtent à l'illusion. Après le démasclage, le tronc reste noir, et ceux que, nous vîmes semblaient avoir été charbonnés par un incendie. L'effet d'une forêt ainsi passée à l'encre ne laisse pas que d'être étrange et saisissant. Comme toutes les exploitations en Algérie, l'exploitation du liège ne fait que commencer. Cela se conçoit d'autant plus aisément qu'elledemande une longue préparation. Enlever l'écorce d'un arbre s'appelle le démascler. On démascle le chêne tous les huit ou dix ans; le produit du premier démasclage ne vaut rien , et celui du second peu de chose. Ce n'est qu'à partir du troisième que le liège peut être employé par l'industrie. D'autre part, $i l'arbre n'est pas démasclé jeune, il devient incapable de produire. Il faut donc une vingtaine d'années pour mettre une forêt en rapport.

La date récente de la pacification complète de l'Algérie dit assez pourquoi il y en a si peu qui le soient jusqu'à présent. Mais chaque année l'exploitation s'étend.
En 1865, l'exportation dépassait à peine un million de francs; en 1878 elle a été de plus de six millions.
Quand le rouleau de liège est détaché de l'arbre, on le passe dans l'eau bouillante, on le nettoie des matières étrangères qu'il contient, ou l'aplatit comme une planche et on en fait de gros paquets. C'est sous cette forme que se présentaient les échantillons exposés au concours. On nous en a fait remarquer l'épaisseur et l'élasticité. Pour moi, j'ai admiré de confiance.

La culture de la vigne a fait naître les plus hautes espérances en Algérie. Le phylloxera détruisant les uns après les autres tous les vignobles de la métropole, la colonie ne se propose ni plus ni moins que de la remplacer dans la production du vin. C'est devenu une locution courante que l'avenir de l'Algérie est là. Avenir lointain en tous cas, car nos colons ne possèdent encore que dix-huit mille hectares de vignes environ. Il est vrai que le début de cette culture date en quelque sorte d'hier : en 1877 on a planté un millier d'hectares, en 1878 près de deux mille, en 1879 plus de trois mille. L'engouement est général.
Les colons en sont arrivés à suffire presque complètement à leur consommation.
La récolte de 1878 s'est levée à 3?9,782 hectolitres.

Pour nous en tenir à Bône, ce port importait encore, en 1870, 38,800 hectolirres de vin; aujourd'hui l'importation se borne à quelques hectolitres de vin de Bordeaux. Et c'est dans la province de Constantine que la viticulture est le moins développée.
Qu'on juge par là de l'énorme progrès réalisé en moins de dix ans. On assure qu'attirés par le bruit de ce succès, des villages entiers de l'Hérault et des départements du Midi se proposent de passer la Méditerranée pour venir cultiver la vigne en Afrique, où le redoutable insecte n'as pas paru jusqu'à présent.

Prochainement "La vigne et le vin en Algérie"

Collectif des Guelmois site Internet GUELMA-FRANCE