LE CALVAIRE DES COLONS DE 1848

RECIT

          Nous habitions Paris, en plein faubourg Saint-Antoine, où mon père était charpentier-appareilleur de son état. Dès qu'il eut connaissance de la création des colonies agricoles, le cher homme en fut enthousiasmé.Dame, posséder un petit domaine dans ce pays d'Afrique où nos généraux et nos soldats faisaient tant parler d'eux, on considérait cela, dans les milieux de notre condition, comme une fortune qui vous serait tombée du ciel.Or donc, à partir de ce jour, mon père prit en dégoût la capitale et ne songea plus qu'à réaliser au plutôt le rêve qui s'offrait à lui sous des couleurs aussi riantes...Ce que ma mère et mes sœurs versèrent de larmes en apprenant cette nouvelle, il serait impossible de le croire, car, loin de partager l'emballement du chef de la famille, elles accablaient celui-ci de remontrances et de prières pour le détourner de ce projet." Ne sommes-nous pas bien ici ? objectaient-elles à l'entêtement paternel. Et il est incontestable que nous jouissions d'un bien-être qu'eussent envié beaucoup de gens du peuple : mon père gagnait ses dix francs par jour; ma mère, blanchisseuse de fin, se faisait des journées de cinq francs; Rosine avait de bons gages chez une fruitière de la rue Saint- Jacques et Augustine, brodeuse sur métier, réalisait d'excellents salaires sur les travaux délicats qu'on venait lui commander à domicile et qui faisaient l'admiration de nos connaissances. Evidemment, pour des ouvriers dans la gêne ou dans la quasi-misère, c'était un peu tentateur, et ce là expliquait, au surplus, l'affluence énorme des demandes qui durent être instruites par la commission sociale siégeant sans désemparer...Par une froide matinée d'automne, les futurs colons sont invités à se rendre sur les quais de la Seine où le général Cavaignac les harangua. Mon père m'avait emmené avec lui.Ah ! mes amis, quelle foule était là et quel beau discours nous entendîmes! J'en ai retenu quelques lambeaux phrases: L'avenir vous appartient... Vous aller trouver un climat sain, des plaines immenses et fertiles, un sol vierge où il ne tiendra qu'à vous de récolter la fortune et le bonheur! ! !.. "
          Pour transporter tant de monde et de bagages, on avait eu l'idée d'emprunter canaux et voies fluviales sur des bateaux plats aménagés dans ce but. L'intérieur de chaque embarcation offrait un coup d'œil aussi pittoresque que lamentable: on y pouvait voir, entassés par famille, de 100 à 150 émigrants avec leurs matelas ou de simples paillasses sur le plancher sale et humide, d'un côté et de l'autre, parqués comme du bétail, à telle enseigne que, le soir venu, on avait toutes les peines du monde à retrouver son coin et sa literie. Femmes et filles étaient obligées, pour se changer, de se dissimuler pudiquement derrière des draps de lit qu'elles se rendaient le service de tenir, à seule fin d'échapper à la curiosité désobligeante de certains regards, tandis que ces messieurs s'en allaient eux, aux escales, vider forces bouteilles (et aussi leurs porte-monnaie) dans les cabarets... Bref, partis de Bercy au début du mois, nous n'arrivament à Marseille qu'à la fin... Encore convient-il d'ajouter que, parvenus à Pont-Saint-Esprit, dans le Gard, nous avions pris le bateau à vapeur, ce qui est diantrement plus agréable comme allure... Parvenus dans le Midi, nous fument condamnés à un stationnement des plus inconfortable dans le Grand Lazaret. Ce fut encore un beau grouillement de 1 500 hommes, femmes et enfants dont il fallait enjamber les groupes à terre sur des matelas, pour se retrouver les uns les autres. Enfin vint notre tour d'escalader l'échelle de la frégate mettant cap sur l'Afrique ! Je n'exagère pas en disant que, pendant les cinq jours et les cinq nuits que dura la traversée, les émigrants eurent le loisir de se délester de tout ce qu'ils pouvaient avoir encore de parisien dans le corps... Mais il n'est pas de voyage qui n'ait tout de même une fin : la côte algérienne nous apparut et nous mîmes pied sur " le plancher des vaches " comme disait mon père... Il ne restait plus qu'à accomplir la dernière étape jusqu'à notre Eldorado...
          Oh! ce départ pour le bled inconnu, effectué dans des véhicules cahotants où nous étions pressés comme des anchois dans un baril! Pour aller où ? Pas la moindre route tracée devant nous, de telle sorte que voitures et piétons s'en allaient, sans direction précise, parmi les broussailles d'épineux, les palmiers nains et les jujubiers. Nul ne saurait imaginer dans quel état de délabrement nous pouvions être après un trajet accompli dans des conditions aussi pénibles. Pour comble d'infortune, tout ce que put nous offrir le capitaine chef de notre colonie agricole, en guise de logement, consista en des tentes militaires dites " marabout ". Chacune devait abriter deux à trois familles suivant leur importante. C'est dans ce campement, tandis qu'à la lueur des falots chacun se mettait à la recherche de ses effets de couchage et recevait une distribution d'aliments, que débuta notre entrée triomphale dans cette étrange terre promise. Etait-ce là, franchement, ce que les colons comptaient trouver à leur arrivée sur le sol algérien ? ...
          L'aube se leva, livide, dans un ciel chargé de menaces. Le vent du nord, âpre et froid, se mit à souffler en tempête, et, dès les premières heures de ce matin lugubre, d'épais nuages crevèrent sur notre dénuement et notre solitude. Durant une semaine, sans discontinuer, des déluges s'acharnèrent à détremper le sol, noyèrent la brousse, firent déborder les oueds et transformèrent le campement en abominable bourbier. Il fallait voir les familles de colons grelottant sous les tentes-gouttières I Dans l'impossibilité de sécher leurs paillasses, la literie pourrissait et les effets de même. A la façon des soldats, mon père et quelques autres durent creuser des trous, dans les talus voisins, pour allumer du feu, préparer du café et fricoter de vagues popotes. Et ce désastre s'aggrava de jour en jour... Sous les tentes où nous étions en quelques sorte retenus prisonniers, l'écœurante promiscuité des ménages et la malpropreté des gosses provoquaient des disputes de famille à famille. Détail à peine croyable : on imagina d'aller couper à la rivière de longs roseaux creux qui, utilisés d'une certaine façon, devaient permettre aux mioches, la nuit venue, d'uriner du dedans au dehors des marabouts, afin d'épargner la literie de fâcheuses souillures... Et nous vécûmes ainsi quatre mois sous la tente... jusqu'au jour où fut opérée la construction de baraques provisoires, en planches. Ah ! les tristes cahutes I Ce n'était guère compliqué comme architecture et comme logement. Dans la précipitation qu'on mit à les édifier, on oublia tant de choses. Elles étaient faites en double, et les séparations étaient si légères qu'on pouvait tenir conversation, de voisin à voisin, sans se déranger de chez soi. En plus, faute de couvre-joints, on avait l'agrément de voir ce qui se passait chez l'autre, et le désagrément d'être payé de retour par leur curiosité... sans la moindre transition, le printemps de 1849 commença par des chaleurs torrides. Après avoir pataugé et grelotté tout au long d'un hiver calamiteux, c'était maintenant un soleil de plomb qui nous assommait dehors et nous rôtissait dedans, car nos minces châteaux " en bois étaient de véritables fours sous l'action d'un tel calorique...
          Les fièvres paludéennes ne tardèrent pas à s'abattre sur la plupart des familles : on ne voyait que figures terreuses, ravagées d'anémie ; il y avait des malades dans chaque baraquement.           Un matin, ce fut pire et l'alarme fut grande car, d'après les médecins militaires appelés en consultation, un nouveau fléau venait de s'installer: le choléra.
          Ce fut la peur, la panique, la désolation: les colons tombaient comme des mouches.
          Faute de personnel médical, de soins urgents et assidus, il fallut creuser, chaque jour, de nouvelles fosses : des familles entières disparurent en l'espace de quelques heures...
          A bout de science et de remèdes, certains médecins- majors envoyés sur les lieux ne trouvèrent rien de mieux que d'ordonner aux habitants de ...danser: " Pour que votre sang soit en mouvement, dansez, et vous serez épargnés ". Dans des circonstances aussi tragiques, on n'y regarda pas à deux fois : chaque nuit, se succédèrent polkas, valses, quadrilles, à en perdre haleine.
          Et ça faisait quelque chose de voir se trémousser, sur des airs de bastringue, tous ces malheureux, en deuil pour la plupart, et qui, entre deux enterrements, n'en criaient pas moins: " En avant, en place pour la pastourelle !" en balançant leurs cavalières ce qui n'empêcha pas des danseuses et des danseurs d'être emportés, de façon foudroyante, par le choléra en rentrant chez eux...Mon père n'y tint plus. Malade, brisé par tant d'épreuves, tenaillé par le remords de n'avoir pas écouté l'avertissement des siens, il fut pris d'un sombre découragement. Un matin, il m'entraîna jusqu'au bureau du capitaine: " Je suis à bout. J'ai résolu de partir et je viens signer l'acte de renonciation à ma concession de sept hectares ".
          Infortunées concessions ! Les titres n'en étaient pas encore distribués à leurs bénéficiaires ! Ils ne devaient l'être que dans le courant de l'année 1851...

Extraits du livre ( Le Calvaire des colons de 1848 " de Maxime Rasteil, édité en 1930 d'après les feuillets de souvenirs d'enfance rédigés)

Collectif des Guelmois GUELMA FRANCE 2006