Léon VAN AERSCHODT
IMPRESSIONS D'ALGÉRIE

Vous voulez donc que je publie ce livre?
C'est fait.
C'est à vous que je le dédie.
Ma première pensée en divulguant ces lignes, est une pensée d'amitié et d'affection pour vous tous.
Le souvenir des sentiments qui nous unissent jouira, par cette dédicace, du privilège de prolonger, bien au delà du terme fixé à notre vie, l'existence d'un coeur qui, séparé de ses amis par un voyage, a voulu leur faire connaître, les impressions et les idées qui l'ont agité, pendant ces instants où il vivait loin d'eux.
Vous m'avez fait faire le premier pas, dans une carrière où les plus audacieux s'éclipsent tristement, s'ils n'ont pas à accomplir, par les lettres, une mission dans les arts, la société ou la science.
Je pense, que d'autres jugent.
L. VAN AERSCHODT.Uccle, le 11 juillet 1910.

Biskra.
        Il y a donc dans cette superbe oasis des cafés-concerts où des Tziganes font applaudir leur engageante musique ! Nommons en passant le Grand Café Glacier où l'on peut délicieusement se rafraîchir à la terrasse et voir du cinéma à l'intérieur.

        Nous laissons là ces endroits éclairés, ces cafés-concerts, car c'est l'Europe, c'est un peu de Paris, un peu de Bruxelles, c'est le monde de chez nous transporté en Afrique; cherchons les imprévus des rues et des impasses sombres ; entrons dans le quartier indigène, là j'ai vu de belles choses.

Une froide clarté de lune projette dans ces ruelles obscures des ombres bizarres, errantes comme des spectres. Des bruits confus troublent le silence de la nuit avec des cris de joie. De temps en temps, j'entends comme l'écho lointain d'une fête...

Un murmure de foule, où des êtres rient, souffrent et s'amusent, et quand par moments le vent souffle entre les maisons, je crois entendre un tourbillon de joie mêlé d'un claquement de suaires. Tout est beau avec un air sinistre !

J'ai franchi le seuil d'une de ces portes mystérieuses d'où sortent les voix criardes d'un chant qu'on ne comprend pas et le bruit de tambourins qu'on agite. C'était un " café maure ". Quand j'eus soulevé le vieux tapis qui en masquait l'entrée, je vis un tableau très original.

Une fourmilière d'Arabes... Un grouillement de loques blanches et sales où s'entremêlent les tuniques rouges des spahis et des Mokhazni (f)... Un monde de déguenillés, entassés pêle-mêle, le long des murs, sur des banquettes.

Au milieu de la salle, un espace, à peine resté libre, permet à quelques Européens de s'asseoir à de petites tables et de prendre une tasse de café. Tout un peuple de clients cosmopolites s'y trouve assemblé, pour voir des Oulads-Naïls, exécuter la danse du ventre ou la danse du foulard.

Un plafond, appuyé sur des colonnes rectangulaires, écrase l'intérieur du café. Sur les murs, parmi des arabesques jaunes, bleues, vertes, rouges, viennent s'isoler, de part en part, quelques empreintes d'une main de Fathma.

Dans un coin, une ouverture en forme de petit portail, une espèce de niche de plâtre enfumé et qu'encadre une bordure de faïence bleue; c'est le fourneau du cafetier. C'est là qu'il prépare, entre quelques braises qu'il anime de son souffle, l'excellent et traditionnel " café maure ". Aux côtés latéraux de ce timide foyer s'étalent, sur des rayons de bois, des verres, des tasses, des plateaux d'étain rayonnants comme des soleils, des maniveaux tout pleins d'oranges, de figues, de dattes, de grenades, de bananes qui sollicitent l'appétit des consommateurs.

Au fond de la salle, une planche grotesquement décorée... Derrière cette planche, sur une petite estrade, des musiciens aux figures falotes et béates. L'un frappe de ses doigts un parchemin tendu sur une espèce de pot, un autre agite un tambourin ; il y en a qui jouent de la flûte, enfin tout ce qu'il faut pour produire le charivari le plus assourdissant. C'est aux glissades de cette cacophonie que la danseuse arabe va rythmer ses mouvements !

LEBÈGUE & C1e, LIBRAIRES-ÉDITEURS 46, RUE DE LA MADELEINE, BRUXELLES

Collectif des Guelmois site Internet GUELMA-FRANCE