LES RACES QUI PEUPLENT L'ALGERIE
de Louis PIESSE.1862

LES BERBERES

Ibn-Khaldoun cite les écrits de plusieurs savants arabes qui ont traité des origines berbères ; mais tous ces auteurs, à l'exception d'un seul, du célèbre Ibn-Koteiba, composèrent leurs ouvrages postérieurement au siècle de l'hégire. A remonter de cette époque jusqu'à la chute de Carthage, on trouve plus de 200 ans , période de combats et de révolutions, pendant laquelle les souvenirs nationaux du peuple berbère ont dû s'altérer et même s'effacer sous l'influence de l'islamisme.
C'est cependant aux Berbères que ces écrivains ont dû emprunter les renseignements qu'ils rapportent. On prévoit d'avance le désaccord qui doit régner entre ces indications ramassées au hasard et provenant de diverses sources....
Ibn-Khaldoun dit hardiment que le fait réel, fait qui dispense ce de toute hypothèse, est ceci :

Les Berbères sont les enfants de Canaan, fils de Cham, fils de Noé. " Mais son assertion ne vaut pas plus que celles de ses devanciers.

" Selon les anciens historiens et géographes arabes, la population de l'Afrique septentrionale, au premier siècle de l'hégire, se composait de Roum, à'Afa-rec et de Barber.

Par le mot Roum, les conquérants musulmans désignaient les chrétiens d'origine étrangère., c'est-à-dire les colons de race latine et les troupes de l'empire byzantin; aux indigènes romanisés, ils donnèrent le nom d'Afarec, Africains, dont le singulier est Afriki ; aux peuplades que les Roum appelaient Barbari, ils appliquèrent la dénomination de Berber, dont le pluriel, en arabe, prend les formes de Berabet et de Berabrâ.
Les Romains avaient reçu ce mot des Grecs, qui l'avaient probablement tiré du sanscrit. Dans cette ancienne langue souche du persan, du grec, du latin et des langues germaniques, le mot Warwara signifie un proscrit, un homme vil, un barbare.

S'il faut en croire Hérodote, les anciens Égyptiens donnaient le nom de Barbaroi à tous ceux qui ne parlaient pas leur langue.
Quoi qu'il en soit, les écrits de saint Augustin et de ses correspondants nous montrent que le terme de Barbari était employé par la population latine de l'Afrique pour désigner les peuplades indigènes qui repoussaient l'autorité de l'empire et les doctrines du christianisme.

Depuis les temps les plus anciens, les Berbères habitent le Mar'reb, dont ils ont peuplé les plaines, les montagnes, les plateaux, les régions maritimes, les campagnes elles villes. Ils construisent leurs demeures soit de pierres et d'argile, soit de roseaux et de broussailles, ou bien encore de toiles faites avec du crin ou du poil de chameau.
Ceux d'entre les Berbères qui jouissent de la puissance et qui dominent les autres, s'adonnent à la vie nomade et parcourent, avec leurs troupeaux, les pâturages auxquels un court voyage peut les mener; jamais ils ne quittent l'intérieur du Tell pour entrer dans les vastes plaines du désert. Ils gagnent leur vie à élever des moutons et des bœufs, se réservant ordinairement les chevaux pour la selle et pour la propagation de l'espèce.
Une partie des Berbères nomades fait aussi métier d'élever des chameaux, se donnant ainsi une occupation qui est plutôt celle des Arabes. Les Berbères de la classe pauvre tirent leur subsistance du produit de leurs champs et des bestiaux qu'ils élèvent chez eux ; mais la haute classe, celle qui vit en nomades, parcourt le pays avec ses chameaux, et, toujours l'arme en main, elle s'occupe également à multiplier ses troupeaux et à dévaliser les voyageurs. (Tous ces détails de mœurs s'appliquent beaucoup mieux aujourd'hui aux Arabes conquérants.)

" Leurs habillements et presque tous leurs autres effets sont en laine. Ils s'enveloppent de vêtements rayés, dont ils rejettent un des bouts sur l'épaule gauche, et par dessus tout, ils laissent flotter des burnous noirs. Ils vont en général tête nue, et de temps à autre ils se la font raser.
"La langue des Berbères, dans son état actuel, renferme un grand nombre de mots arabes ; cette race africaine, ayant accepté la religion du conquérant, a toujours tâché d'en adopter le langage, plusieurs tribus berbères ont fini par oublier leur idiome ; et les autres, à l'exception toutefois des Touareg, se sont formés des dialectes hybrides dans lesquels l'élément arabe tend graduellement à prédominer. Partout où l'islamisme s'est introduit, la langue nationale a subi l'influence de la langue arabe au point de s'en laisser saturer ou de se neutraliser. Le berbère s'est assimilé l'arabe avec une grande facilité ; il a même accueilli des mots appartenant au turc et aux langues européennes; de nos jours, il reçoit sans difficulté certains termes français et espagnol

"Cependant il ne renferme presque rien, ni du phénicien, ni du latin, ni du vandale , bien que .les Carthaginois, les Romains et les bandes de Genseric eussent dominé assez longtemps sur l'Afrique pour pouvoir communiquer aux indigènes une partie des mots dont'se composait leur langue. 11 est vrai que les peuples berbères latinisés vivaient à demeure fixe ; aussi, quand la conquête de leur pays par les musulmans les priva de l'appui des Romains, ils se virent exposés aux envahissements des Berbères nomades. Une partie fut exterminée ; le reste se dispersa dans les tribus et perdit . îentôt tout ce qu'il avait appris de la civilisation européenne. Un siècle auparavant, les débris du peuple vandale étaient allés se confondre avec les tribus berbères de l'Aurès ; la population punique avait disparu, ainsi que son dialecte sémitique, bientôt après le triomphe des Vandales; et l'on ne peut guère supposer que les Berbères insoumis et moitié sauvages eussent daigné apprendre et conserver quelques mots appartenant aux langues des peuples qu'ils avaient toujours détestés et qui venaient de succomber.

" Passons au mot kabile, qui sert encore à désigner une partie de la race berbère. Pour exprimer l'idée de tribu, de peuplade nomade, les Arabes emploient le mot kabila, et au pluriel kabaïl. Pendant les quatre siècles qui suivirent la conquête de l'Afrique septentrionale par les musulmans, tous les nomades appartenaient à la race berbère; aussi, dans, les ouvrages historiques et géographiques qui traitent de cette époque, le mot Kabila veut dire tribu berbère. Les Arabes nomades arrivés en Afrique étaient aussi organisés en tribu kabaïla ; mais, voyant employer ce terme pour désigner une race qu'ils méprisaient, ils appliquèrent à leurs propres tribus le nom cl'arch, qui signifie maison, pavillon, tente. Les historiens arabes respectent trop leur langue pour se servir du mot arch avec le sens de tribu ; ils s'en tiennent au terme consacré et disent également kabaïl-el-Arab, tribu des Arabes, et kabuïl-el-Berber, tribu des Berbères. Dans les provinces d'Alger et d'Oran le mot kabila sert à désigner les Berbères, et. ceux ci l'ont accepté; dans la province de Constantine on emploie le mot arabe chaouïa, bergers, ou bien le mot zenatia, Zénatiens, en parlant de ce peuple....

Les peuplades qui forment la race berbère se rencontrent dans presque toutes les parties de l'Afrique septentrionale ; on les trouve depuis la Méditerranée jusqu'au Niger et depuis l'Atlantique jusqu'aux oasis égyptiennes. Les unes habitent les montagnes et cultivent les jardins qui entourent leurs villages, ou bien ils s'adonnent à l'exercice des arts utiles ; les autres demeurent clans les plaines et s'occupent de l'agriculture et de l'éducation des troupeaux; d'autres se tiennent dans les bourgades situées entre le Tell et le grand désert, où ils s'occupent de commerce; quelques branches de la grande famille des Touareg passent leur temps à piller les caravanes, à escorter h -. voyageurs el à combattre les Arabes et les nègres leurs voisins. On a remarqué qu'en Algérie les Berbères occupent les montagnes et les Arabes les plaines. " (M. de Slane-)
Les Berbères ou Kabiles de l'Algérie actuelle sont, dans la province d'Alger : les Zouaoua, les Plissa, les Guechtoula, les Nezlioua, occupant, entre Pisser et l'oued-Sahel, le pâté montagneux désigné par nous et d'une manière purement-conventionnelle sous le nom de grande Kabilie ; les Beni-Aïdel, dépendant du cercle d'Aumale ; les Mouzaïa et les Soumata, au nord et au sud de Medôa; les tribus des cercles de Cherchel et de Tenès ; les tribus de POuanseris, au sud d'Orléansville. Et, dans le Sahara, les BeniMzab, les Ouargla, les Touareug.

Dans la province d'Oran : les tribus de la Dahra ; les Flita, les Oulhasa, les Trara, les Msirda, les BeniSnous.
Dans la province de Constantine, de Poued-Sahel à la Seibouse, c'est-à-dire dans l'espace désigné, toujours par les - Français, sous le nom de petite Kabilie : les Beni-Mehenna et. les jimi-Tifout, du cercle de PhilippeviUe; les tribus du Ferdjioua, duZerdeza, ànZouar'a; les tribus du'sahel de Djidjelli, les tribus ivBabor et du Guergour, au nord et à l'ouest de Setif; les Beni 1 ibbés, dans le bassin de Poued-Sahel ; les Mzaïa, les Tou-dja, les fmaïa, les Aït-Ameur, du cercle de Bougie ; les Chaouia, clans i'Aurès ; les Zibanais et les Rouar'a, dans le Sahara.

Nous prenons le Berbère ou le kabile de l'est d'Alger comme type général de la race. Le kabile est d'une taille moyenne, bien prise ; sa constitution est robuste ; l'ensemble de sa physionomie, à l'encontre des races conquérantes venues de l'Arabie, est germanique : il a la tête volumineuse, le visage carré, le front large et droit, le nez et les lèvres épaisses, les yeux bleus, les cheveux généralement rouges, le teint blanc.
Ses vêtements sont la chelouhha ou chemise en laine qui dépasse les genoux, les haïk et le burnous; il porte pour le travail un large tablier de cuir ou tabenta ; sa tête est presque toujours nue; il recouvre ses jambes de guêtres sans pieds, en laine tricotée, bourenous.

Son dialecte qui, on l'a dit plus haut, a traversé la domination romaine, vandale, arabe et turque, donne justement à penser que le Kabile est autochthone.
Le Kabile n'aime point la vie errante ; il tient à la maison. 11 est sobre, habitué au travail, rompu à la fatigue ; il est laboureur, horticulteur, pâtre
Doué d'une rare intelligence, il exerce aussi avec beaucoup d'adresse les professions industrielles nécessaires à son existence :
il fabrique la toile et les tissus de laine, les moulins à huile, les pressoirs, les paniers ou corbeilles, les armes a feu, les armes blanches (entre autres le terrible yatar'an appelé Plissa, du nom de la tribu où il se fabrique), la poudre, le plomb, le soc de charrue, la bêche, la faux, la serpe, la pioche. Le Iîabile possède encore un rare talent pour la fabrication de la fausse monnaie. L'exposition permanente des produits algériens, à Alger, montre quelques spécimens de l'industrie des faux-monnayeurs du village d'Aït-el-Hassen.

Le Kabile est peu instruit : l'écriture et la lecture sont du domaine du plus petit nombre ; les traditions arabes et les chants de guerre lui meublent suffisamment la mémoire.

Le kabile ne connaît point la médecine ; s'il souffre d'une maladie interne, il emploie le suc de quelques végétaux ; s'il a une blessure ou une fracture, il compose un amalgame de soufre, de résine et d'huile d'olive, qu'il applique sur la blessure ou sur la fracture ; une amulette contenant quelques versets du Koran ou des signes cabalistiques, fait le reste
Le kabile a les idées de la famille ; il n'a généralement qu'une femme à laquelle il s'attache sincèrement et qui ne vit pas dans l'état d'infériorité où vit la femme arabe. La femme kabile travaille avec son mari, l'excite contre l'ennemi, le panse ou le rapporte s'il est blessé, prend son fusil s'il meurt, et se fait souvent tuer en le vengeant. N'est-ce pas assez dire que la femme kabile jouit d'une grande considération ? Aussi, de tribu à tribu, quand la moisson est rentrée et que la poudre parle, la femme obtientelle souvent plus que l'homme pour la pacification. Si la Kabilie a ses marabouts, elle a aussi ses maraboutes !

Le kabile est loyal, hospitalier; l'anaïa, dont il est fier à juste titre, est le droit que possède tout Kabile de rendre inviolable la personne compatriote ou étrangère qui se réclame de lui.
Il connaît peu la'dïa ou impôt du sang; la vendetta lui est commune avec le Corse, elle se transmet de père en fils.

Le Kabile aime sa patrie. Ce noble sentiment lui a fait faire naguère cause commune avec Abd-el-Kader contre nous ; mais pour dominer lui-même, et non pour satisfaire l'ambition d'un sultan qu'il sut toujours éloigner dès que ce dernier voulait lui imposer sa volonté.
Il est religieux et quelquefois fanatique ; il écoute volontiers les marabouts : Bou-Bar'la, en Kabilie, et Bou-Maza, dans le Dahra, en sont des exemples.

Mais l'amour de la religion et de la patrie ne l'empêche cependant point de vivre avec l'Européen, dès que ses intérêts le mettent en contact avec lui.
La djemd.a ou municipalité résume, comme on le sait, les pouvoirs administratifs et judiciaires qui régissent les populations de la grande Kabilie. Voici, sur le fonctionnement de ces assemblées, quelques détails fort intéressants, tirés des rapports des chefs des bureaux arabes de Fort-Napoléon et de Tizi-Ouzou.

Chaque village est administré par sa djemâa. La djemâa se compose d'un amin, président, d'un oukil, agent financier, dedahiMiis, adjoints de Pamin, et d'euquals ou conseillers. - Les villages kabiles se décomposent en kharoubas. La kharouba est la réunion des maisons d'une même famille ; elle comprend tous les individus rapprochés entre eux par.des liens de parenté ou d'alliance, et se trouve représentée dans les assemblées par son iéman. Quant aux euquals, le nombre en est proportionné à celui des habitants du village ; chaque kharouba en désigne un ou plusieurs, suivant l'importance de son effectif; on les choisit parmi ceux qui sont renommés pour leur sagesse et leur expérience.
L'oukil, sauf en ce qui concerne les amendes qu'il prononce d'après le kanoun, ne peut rien faire par lui-même ; résumant le pouvoir exécutif, il est le bras de la djemâa, mais il doit la consulter sur toutes les affaires. L'oûkil est, nous l'avons dit, l'agent financier de la commune ; il tient un registre sur lequel il doit inscrire toutes les recettes et dépenses concernant la commune, en présence de la djemâa qui le contrôle. Les dahmans aident l'amin dans l'exercice de ses fonctions ; ils servent d'intermédiaire entre lui et la kharouba, et sont responsables devant la djemâa de l'exécution des décisions qu'elle prononce. Les euquals, véritables conseillers municipaux, sont trôs-considérés ; leur avis est d'un grand poids ; ils sont consultés sur tout.

La djemâa ainsi constituée se réunit une fois par semaine, généralement le vendredi soir, et extraordinairement si les circonstances l'exigent. Ces assemblées nombreuses sont, comme toutes les réunions populaires, souvent bruyantes ; mais on tomberait dans une grave erreur si l'on croyait que la confusion seule y règne. Le Iîabile a l'habitude de la vie politique, et la police des séances est réglée. Les pouvoirs judiciaires et administratifs de la djemâa sont parfaitement déterminés parle kanoun établi. Comme tribunal elle rend la justice en appliquant les règles tracées par 1 mrf ou l'ada, c'est-à-dire par la coutume, et, par parenthèse, ce droit coutumier est aussi différent du Koran que le peuple ka; bile est différent du peuple arabe.
Cette organisation, qui a toujours existé, a été respectée par notre gouvernement. Telle elle était avant l'arrivée de nos colonnes, telle elle est encore, sauf quelques modifications que réclamaient essentiellement les droits de notre politique.
Ainsi, les djemâas sont les seuls tribunaux .civils et administratifs reconnus. L'autorité éventuelle que le fanatisme déférait parfois aux marabouts a dû cesser. Il n'existe plus au-dessus de ces tribunaux que la haute surveillance de l'autorité française, à qui les amins doivent rendre compte de ce qui se passe. Quant à l'autorité des Mar'zen, toujours sage et prudente, elle n'intervient que pour prévenir les désordres et les conflits qui, comme on peut le penser, ne sont pas rares dans les sociétés turbulentes du Djurjura.

Les Arabes.
Les Arabes nomades, s'étant emparés du pays plat, contraignirent les Berbères à se retirer, les uns dans les montagnes, les autres vers les contrées occidentales du Mar'reb. Depuis lors seulement, c'est-à-dire vers le milieu du xi° siècle de Jésus-Christ, l'Afrique septentrionale posséda des Arabes nomades, ce Les premiers conquérants musulmans, dit Ibn-Khaldoun, ne s'y établirent point comme habitants des tentes ; pour rester maîtres du pays, ils durent rester dans les villes. Ce ne fut qu'au milieu du v° siècle de l'hégire, que les Arabes nomades y parurent pour la première fois et s'y dispersèrent par tribus, afin d'aller camper dans toutes les parties de cette vaste région. " Répétons encore qu'avant cette époque, les plaines de l'Afrique septentrionale appartenaient exclusivement à la race berbère.
La société arabe repose sur trois caractères généraux, qui se trouvent jusque dans ses plus petites divisions. Ce sont : l'influence de la consanguinité, dérivant de l'interprétation que les Arabes ont adoptée de la loi de Mohammed; la forme aristocratique du gouvernement, résultant à la fois des préceptes religieux et des habitudes nationales; l'instabilité des centres de population, qui ne tient absolument qu'au caractère du peuple arabe, à des raisons tirées de la culture et de la nature du pays que ce peuple habite....
" C'estla réunion de familles qui se croient généralement issues d'une souche commune, qui forme la tribu arabe. Ce qui distingue cette petite société, c'est l'esprit de solidarité et d'union contre les voisins, qui, de son berceau, a passé à ses derniers descendants, et que la tradition et l'orgueil, aussi bien que le souvenir des périls éprouvés en commun, tendent encore à fortifier.... Ceci paraîtra encore plus vrai, si l'on considère la forme du gouvernement de ces tribus où la noblesse joue un si grand rôle. Ainsi, toutes les familles nobles d'une tribu se regardent comme unies rtas particulièrement par les liens du sang, alors même qu'à des époques très-reculées elles auraient eu des souches très-distinctes....
" Le sort des tribus a été extrêmement variable ; quelques-unes sont entièrement éteintes ; d'autres sont très-réduites ; d'autres encore sont restées puissantes et nombreuses. On peut dire que le sombre des individus formant une tribu varie de cinq cents à quarante mille; il est en tout cas fort inférieur au "chiffre de la population que les terres occupées par la tribu pourraient nourrir. 11 n'est point difficile de se rendre compte de cette inégalité de population dans les tribus ; leur genre de vie les soumet à mille vicissitudes, et nous avons vu nous-mêmes, en peu d'années, plusieurs exemples de tribus qui, naguère puissantes et nombreuses, sont éteintes aujourd'hui....

* Les'tribus sont divisées en un plus ou moins grand nombre de fractions, selon leur importance. (V. page CLXXI.) De même que la tribu est un élément politique et administratif dans le gouvernement, de même le douar est l'élément de famille dans la tribu. Tout chef de famille, propriétaire de terres, qui réunit autour de sa tente celles de ses enfants, de ses proches parents ou alliés, de ses fermiers, forme ainsi un douar, rond de tentes, dont il est le chef naturel, dont il est le représentant ou cheikh dans la tribu, et qui porte son nom. L'autorité de ce cheikh, comme on lecomprend déjà, estindépendante de toute délégation extérieure; f-i l'Etat ni la tribu ne peuvent intervenir dans sa nomination, si en peut appeler ainsi l'acte qui, d'un consentement tacite mais unanime, confère l'autorité à un seul. Les besoins de la vie nomade, aussi bien que les p aussi bien que les préceptes religieux, expliquent, du reste, la fonction du douar et sa constitution. Le désir de sécurité pour :';sindividus, la garde des richesses et des troupeaux ont porté les hommes d'une même souche à se réunir, à voyager ensemble à se soumettre à une autorité non contestée. L'histoire de tous les peuples nomades nous offre des faits analogues.

Le peuple arabe a non-seulement des chefs militaires, mais il a encore des chefs religieux. Il existe chez eux trois sortes de noblesse : 1° la noblesse d'origine ; 2" la noblesse temporelle ou militaire ; 3" la noblesse religieuse. On appelle noble d'origine, c/icrif, tout musulman qui peut, au moyen de. titres en règle, prouver qu'il descend de Fatma Zohra,' fille du prophète et de Sidi AliAbi-Taleb, oncle de ce dernier. On peut dire que c'est Mohammed lui-même qui a fondé cette noblesse, très-considérée chez les Arabes. Il prescrit en effet, dans plusieurs passages du Iîoran, aux peuples qui ont embrassé sa foi, de témoigner les plus grands égards aux hommes issus de son sang, en annonçant qu'ils seront les plus fermes soutiens et les purificateurs futurs de la loi musulmane.... Les cheurfa jouissent de prérogatives plutôt morales que matérielles, et leur influence ne doit pas se mesurer sur les honneurs qu'on leur rend....

Les membres de la noblesse militaire, chez les Arabes, portent le nom de djouad. Ce sont les descendants de familles anciennes et illustres dans le pays, ou bien encore les rejetons d'une tribu célèbre, les Koraïche, dont Mohammed et sa famille faisaient partie. Dans ce dernier cas, ils se désignent par le nom de douaouda et représentent une noblesse supérieure aux djouad ordinaires. La plus grande partie des djouad tire son origine des Mehlial, conquérants venus de l'est à la suite des compagnons du prophète. Les djouad constituent l'élément militaire dans la société arabe. Ce sont eux qui, accompagnes de leur clientèle, mènent les Arabes au combat. Par le fait, ces derniers sont presque leurs sujets....
Les membres de là noblesse religieuse s'appellent marabouts. Le marabout est l'homme spécialement voué à l'observance des préceptes du Koran; c'est lui qui, aux yeux des Arabes, conserve intacte la foi musulmane; il est l'homme que les prières ont le plus rapproché de la divinité. Aussi ses paroles deviennent des oracles auxquels la superstition ordonne d'obéir, et qui règlent à la fois les discussions privées et les questions d'un intérêt général. C'est ainsi que les marabouts ont souvent empêché l'effusion du sang en réconciliant des tribus ennemies; c'est ainsi que leur protection, anaïa, a souvent suffi pour garantir de toute atteinte les voyageurs ou les caravanes. Bien des fois encore ils ont, le ioran à la main, prêché la guerre contre les infidèles.... Un des caractères principaux-de la noblesse religieuse est qu'elle est héréditaire comme les précédentes....

" On commettrait une grande erreur en tirant de ce qui précède la conséquence que tous les cheurfa, djouad ou marabout, occupent une position élevée dans la société arabe ; on en voit au contraire journellement occupés à tous les métiers. Mais si tous les membres de ces classes ne jouissent pas d'une part égale de considération et d'influence, on peut affirmer au moins que la puissance et l'autorité ne se trouvent que chez elles.

Les classes inférieures, celles qui constituent la masse du peuple, n'offrent pas à beaucoup près, chez les Arabes, la même variété que chez nous. On ne trouve, en effet, au-dessous de l'aristocratie, que les propriétaires fonciers, les fermiers et domestiques ou manoeuvres. Chez'les tribus des Arabes pasteurs, où, à de très-rares exceptions près, la propriété ne consiste qu'en troupeaux, cette uniformité est plus grande encore. (Général E. Daumas.) Les tribus arabes les plus importantes de l'Algérie sont : Pour la province de Constantine, dans le Tell : les Hanencha, les Nememcha, les Haracta, les Oulad-Si-Yahaïa-ben-Taleb, les Sdlaoua, les Segnia, les Telar'ma, les Oulad-abd-el-Nour, les Eubna, les Ameur-R'araba, les Oulad-Sellem, les Oulad-Sultan, les Oulad-ali-ben-Sabor ; dans le Sahara : les Oulad-Naïl-Cheraga-, les Rahman, les Oulad-Zckri, les Oui ad-Moulai, les Oulad-Saïa-h. Pour la province d'Alger, dans le Tell : les Atlafs, les OuladKséir, les Oulad-Khrouidem, les Sbea-h, les Arib, les Beni-Djaad, les Beni-Sliman, les Beni-Khrelifa, les Khrachna, les Beni-Moussa, les Ileni-Hassen, les Oula-d-Moktar, les tribus du Titri ; dans le Sahara : les Zenakra, les Oukid-Chdib, les Rahman, les Oulad^"d-R'araba, les Larba, les Arazlia.

Pour la province d'Oran, dans le Tell : les Flila-, les Hachem, les Sda-ma, les tribus de la Yakoubia, les Dja-fra, les Beni-Ameur, dans le Sahara : les tribus du djebel-Amour, les Harar, elles Hanïian.

L'Arabe est de race blanche ; il est grand de taille, vigoureux, il a le visage ovale, le front fuyant, les yeux noirs et vifs, le nez busqué, les lèvres minces, les cheveux et la barbe noire.
L'Arabe a toujours la tête couverte ; il s'habille avec des burnous et des haïks ; l'ensemble de ces différentes pièces maintient sur le corps une température toujours égale, en les relâchant ou en les resserrant.

L'Arabe se couvre de talismans ; il en attache au cou de ses chevaux, de ses lévriers, pour les préserver du mauvais oeil, des maladies, de la mort ; il est généralement vaniteux, humble, obséquieux, arrogant tour à tour ; il est menteur, voleur ; il est paresseux de corps et d'esprit.
L'Arabe est hospitalier.
L'Arabe vit sous la tente ; il est nomade ; il laboure ; il possède de nombreux troupeaux qu'il fait paître ; il ne plante pas d'arbres. Sans avoir d'industrie proprement dite, il confectionne des selles, des harnachements, des mors. Les femmes arabes tissent tous les vêtements et les étoffes servant à faire les tentes, les sacs, etc. M. F. Hugonnet a calculé que les Arabes, qui enfouissent une grande partie de leur argent, avaient distrait ainsi de la circulation plus de 300 millions qui, multipliés par le travail et parle crédit, amèneraient un grand changement dans la face des choses en Algérie.

La Mauresque.
- Quand la Mauresque vient au monde, on lui donne le nom de Fatma, qui est celui de la mère du prophète. Huit jours après on fête la naissance de l'enfant, qui reçoit alors son nom définitif. On a le choix entre : Aïcha, Bedra, Djohar, Fatma, Halima, Haouria, Khredoudja, Khreira, Merïem, Mimi, Mouni, Rosa, Safïa, Yamina, Zina, Zohra, etc., etc.

Si les parents sont pauvres, ils verront dans leur fille une charge de plus; si les parents sont riches, la mère n'aura pour son enfant que l'indifférence la plus complète ; car, mariée à douze ou treize ans, quelquefois à neuf ou dix ans, l'instinct de là coquetterie étouffera en elle tous les bons sentiments, et comme elle vieillit vite en raison de sa précocité, elle ne verra dans les soins maternels qu'un avertissement fatal pour ses charmes.
Quant au père, s'il n'avait à recevoir quelquefois une dot ou le prix de sa fille, à peine saurait-il que cette fille existe.

Les Arabes disent d'un garçon : C'est une bénédiction ; " d'une fille : C'est une malédiction. "
Les Maures disent de même. L'enfant grandira donc battue, rebutée, succombant sous la fatigue, si elle appartient à la classe pauvre ; reléguée dans un coin, abandonnée aux soins d'une négresse, si elle est de bonne maison. Pauvre, elle n'aura qu'un seul désir, celui d'échapper au logis paternel pour se livrer à la prostitution, si toutefois ses parents ne l'ont déjà vendue. Riche, elle mangera, grandira, se mariera, n'ayant d'autre but que la coquetterie la plus effrénée et quelques intrigues.
La femme, par suite des préjugés musulmans, est une chose.

LES MAURES.
Un objet, un meuble que l'on possède et qui ne doit ni penser, ni réfléchir. De là sa profonde ignorance et son abrutissement..
Et cependant la Mauresque a toutes les aptitudes pour aprendre : une dame française, résidant à Alger, a fondé un pensionnat de jeunes filles musulmanes qui compte plus de cent élèves de quatre à dix ans. Nous avons entendu plusieurs de ces enfants répondre aussi bien que le feraient des Européennes de leur âge aux questions qui leur étaient posées sur la grammaire, l'arithmétique, la géographie et l'histoire. Les ouvrages de couture, de broderie et de tapisserie leur étaient également familiers.
La Mauresque est donc aussi apte que toute autre à recevoir l'instruction et l'éducation.

Mais, comme on l'a dit plus haut, par suite des préjugés absurdes qu'ont les musulmans à l'endroit de la femme, ceux qui sont riches croiraient commettre un péché en faisant donner la plus légère instruction à leurs filles.
Les nécessiteux seuls se décident à envoyer les leurs à l'école musulmane-française, parce qu'ils s'en débarrassent et qu'ils reçoivent une prime, double bénéfice !

Là encore est le mal, car les enfants dont l'intelligence est à moitié ébauchée, rentrant le soir dans leurs familles, font de tristes rapprochements entre la condition malheureuse à laquelle elles ne peuvent échapper et le bien être qui leur manquera toujours.
Trop supérieures aux hommes de petite condition avec lesquels elles pourraient se marier, elles sont dédaignées par les autres, et les malheureuses, méprisant les premiers, rebutées par les seconds, arrivent inévitablement à faire, pauvres et instruites, ce qu'elles auraient fait pauvres et ignorantes.

11 est bien entendu qu'à toutes règles il y a des exceptions. Nous généralisons, voilà tout, notre cadre ne nous permettant pas d'entrer dans de plus longs développements.

La Mauresque a atteint l'âge où sa position va se dessiner. Riche, elle se mariera; pauvre, elle se mariera également, à moins qu'elle n'aime mieux, si elle est jolie, devenir rikal, c'està-dire se livrer à la prostitution.

La Mauresque mariée et de bonne condition passe la moitié de son temps au bain et à la toilette ; l'autre moitié à se bourrer de friandises, à se disputer avec les autres femmes de son mari à deviser avec ses amies, à courir quelques aventures ou à visiter les koubbas privilégiées, où elles demandent la fécondité par des prières ou des offrandes aux saints marabouts.
La Mauresque ne sort quelquefois jamais de la maison, ce qui ne l'empêche pas d'avoir des intrigues nouées et dénouées par les soins d'une négresse servante-maîtresse ; puis, quand 1'âge arrivera pour elle et c'est bientôt, la Mauresque, sans affection à donner ou à recevoir, retombera jusqu'à, sa mort dans le néant d'une vie animale dont l'amour (est-ce l'amour?) l'a fait sortir un instant
La Mauresque mariée et de condition misérable, pétrit le pain, va à l'eau, au bois, fait beaucoup d'enfants, est battue par son mari et par ses garçons. C'est la femme à l'état de bête de somme et de femelle.

La Mauresque est-elle jolie ? Comme dans tous les pays, elle est belle, ou elle est laide ; plutôt belle que laide. Jeune fille, c'est la plus gentille créature que l'on puisse voir ; femme, son visage est d'un ovale assez parfait ; les traits sont un peu forts, les oreilles trop grandes; les cheveux, qu'ils soient lisses ou crépus, d'un noir de jais et épais comme des crins; la taille moyenne et assez bien prise ; la gorge comprimée dans un gilet étriqué ; les mains petites, les pieds trop grands.

Ce qui dépare la Mauresque, c'est cette habitude, qui a gagné les Européennes, de se teindre les cils, les sourcils avec de la noix de galle, de se farder le visage avec du blanc et du rouge, et, ici s'arrête heureusement la similitude pour les Européennes, de se rougir les ongles des mains et des pieds, et quelquefois les mains et les pieds eux-mêmes avec du henné.

Une femme obèse est pour le musulman l'idéal de la beauté parfaite.

Voici maintenant quels sont les costumes de la Mauresque. Le plus simple se compose d'une chemise en gaze à manches courtes et d'un pantalon, un caleçon (serroual) en calicot blanc ou en indienne, large, bouffant, descendant au-dessous du genou; les jambes sont nues; le pied est chaussé d'une babouche sans quartier; les cheveux, lissés en bandeaux, vont se joindre derrière la tête, dans une simple ou double queue qui tombe jusqu'à terre au moyen de quelques rubans; cette coiffure supporte une calotte uu chéchia en velours qui s'attache avec deux cordons sous le menton.
Ce costume est quelquefois complété par une veste, djalaioli, espèce de brassière étriquée qui ne dépasse pas les épaules et qui étrangle la poitrine.
Vient ensuite le rlila ou redingote en étoffe de soie brochée d'or, la coiffure devient différente ; sur la calotte, qui sert alors de support, vient s'attacher une pièce de soie noire, puis un foulard de couleur vive, rayé or ou argent ; nous parlons ici de la coiffure traditionnelle, mais qui a subi en partie de grands changements chez les Mauresques "civilisées".

Les femmes mariées portent le sarna au hennin du xv° siècle, en Europe. Ce sarma, en fil d'or ou d'argent, est souvent admirablement travaillé et ciselé.
Les bijoux sont des bagues et des pendants d'oreilles en diamants mal taillés et plus mal montés, des colliers à six rangs de perles fines d'une grande valeur et quelquefois enfilées dans une simple ficelle, des bracelets en or qu'on nomme nïsdis pour les bras, et m'kaïs pour les'jambes.

Lorsque la Mauresque porte le rlila, elle noue au-dessus de ses hanches une large étoffe en soie rayée, appelée fouta et tombant jusqu'à terre ; elle enroule par-dessus une ceinture en soie ou en or dont les bouts pendent par devant; des babouches en velours vert ou ponceau complètent l'ensemble de ce costume fort riche et fort beau.
Il est, du reste, facile de se rendre compote du costume des femmes indigènes dans leur intérieur, lorsque arrive le soir; elles se promènent alors sur les terrasses des maisons mauresques qui ont échappé ou à l'alignement ou à la démolition complète.

La Mauresque qui va au dehors quitte le fouta et garde ses autres vêtements; mais elle passe par-dessus son caleçon un large pantalon tombant jusqu'à la cheville, elle noue derrière sa tète un mouchoir qui lui cache la figure à l'exception des yeux ; elle s'enveloppe le corps d'un haïk, pièce d'étoffe de laine très claire et très fine, et jette enfin par-dessus le tout un autre haïk plus épais.

Vêtue ainsi, la Mauresque a l'air d'un paquet qui marche. Telle est la Mauresque au moral et au physique.

Toute comparaison qu'on pourrait en faire avec l'Européenne assurera, longtemps encore, la priorité à cette dernière.

Extraits du livre de Louis PIESSE.1862

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