UN DÉBAT INSTRUCTIF DE LA DÉLEGATIONS FINANCIERES ALGÉRIENNES

QUE FAIRE DE NOS VEILLARDS ?

Année 1907

DEBATS
M. DETRON.donne la parole à
M MARCHIS. - Je présente un amendement sur l'art 2, entretien des vieillards et. des incurables dans les hospices. Nous avons à Bône un établissement, appelé hospice Coll ", entretenu par les communes, les départements et l'Algérie, chacun dans la proportion d'un tiers. Chaque malade coûte environ 1 fr. 20 par jour, soit 8 sous pour chacune des collectivités intéressées.
Dans cet hospice, il y a environ de 30 à 35 lits vacants. De malheureux vieillards de 75, 78, 80 ans, dans la rue, sont obligés d'attendre pendant deux ans leur entrée à l'hospice et cependant il y a des places inoccupées. Pourquoi ? Parce que quand nous nous adressons à la colonie pour lui demander sa participation, elle nous répond que son crédit de 140.000 fr. est insuffisant pour qu'elle puisse payer sa part dans la dépense. Nous donnons là un spectacle navrant de vieillards que nous n'hospitalisons pas, qui pourraient trouver un refuge dans cet établissement créé à leur intention, où il y a tout ce qu'il faut pour les recevoir et, cela, pour une somme insignifiante.
Je vous supplie de mettre fin à cette situation. Le premier devoir incombant à la collectivité, c'est de venir en aide aux malheureux ne pouvant plus gagner leur existence. Je vous demande donc voter la somme nécessaire pour le fonctionnement de ces lits.
M.MAGINOT, commissaire du gouvernement. -Je vous demanderai de ne pas voter de relèvement de crédit cette année. Nous étudions eh ce moment la possibilité d'appliquer à l'Algérie, la loi du 14 juillet 1905 sur l'assistance des vieillards, et nous serons amenés prochainement à vous demander un relèvement de crédit certainement plus important que celui qu'on vient de vous proposer
M. MARCHIS. - Je ne vois pas la nécessité s'attendre aussi longtemps. il y a de nombreux malheureux qui aspirent dès aujourd'hui à entrer à l'hospice. Pourquoi les faire attendre encore. Il y a des situations vraiment poignantes. Si nous dirigeons ces vieillards vers l'hôpital, on ne peut les recevoir qu'à la condition que nous prenions à notre charge le prix entier de la journée et cela pendant des mois et même des années. Ils sont cependant sans famille, sur le pavé,
Nous, communes, nous allons payer notre tiers, le département ne dit pas non.
L'état seul, qui représente la collectivité et qui devrait nous venir en aide, nous répond qu'il n'a pas assez de crédits. C'est le moment de les relever et vous donnerez à l'administration le moyen de ne pas répondre qu'elle n'a pas de fonds à sa disposition.
M. FÉRAUD. - Je me joins à mon collègue, M. Marchis, pour demander un relèvement de crédit de 10,600 francs par département. La situation a été signalée depuis de nombreuses années à l'administration. Celle-ci nous a répondu, qu'elle n'augmentait pas le crédit de 140,000 francs, parce que le département d'Alger ne votait pas la somme qui lui revient dans les frais de pension des vieillards. Et l'état, pour amener le département d'Alger à revenir sur son refus, a limité le nombre des vieillards hospitalisés. Je crois cependant que le déparque le département d'Alger a fini par voter les fonds D'autre part, les. vieillards qui sont reconnus par le conseil municipal dignes d'être admis dans un hospice figurent dans une catégorie d'assistés qu'on appelle les malades en instance.
Tant qu'ils sont en instance, ils sont à la charge des communes à qui ils coûtent 1 fr. 80 par jour, je crois. Ils restent ainsi des mois et des années sans pouvoir être admis à l'hospice. Il faut attendre qu'un vieillard meure pour donner un lit.
Il s'est même produit ceci : il y a quelques années, le gouvernement général a envoyé aux préfets une circulaire recommandant de ne remplacer que 2 vieillards sur 3, de façon à diminuer le nombre des hospitalisés, jusqu'à ce que le conseil général d'Alger ait bien voulu voter la dépense qui lui incombe.
Ce n'est malheureusement pas en vertu d'une loi ou d'un décret que les frais d'hospitalisation des vieillards doivent être supportés dans la proportion d'un tiers par les communes, les départements et la colonie. C'est à la suite d'une entente tacite.
Les communes et les départements d'Oran et de Constantine ont toujours voté leur quote-part. Seul le département d'Alger a refusé arguant qu'il a un dépôt de mendicité à sa charge et qu'il fait de l'hospitalisation à domicile. Il faut que cette situation cesse.
En présence du nombre de vieillards qui attendent leur hospitalisation, il ne serait pas décent, pour la colonie de refuser cette somme de 30,000 francs.
Il y a des lits vacants, des quantités d'incurables qui attendent.
Je prie instamment la délégation de voter le relèvement de crédit que nous lui proposons.
M. TANDONXET. - Je ne suis pas de votre avis, non pas que je sois hostile à une mesure de bienveillance et d'équité et que je ne me laisse pas émouvoir par la situation lamentable dans laquelle se trouvent les vieillards dont on vient de nous parler, mais parce que j'ignore si 10.000 francs par département suffiront à l'œuvre entreprise. Sur quoi vous basez vous pour demander 30.000 fr. à la colonie ? Je crois que nous émettrions un vote inconsidéré en fixant une somme quelconque sans avoir étudié la question et obtenu des précisions
. M. FÉRAUD. - Nous ferons du bien pour 30.000 francs.
M. AYMES. - Moi aussi je me déclare incapable de dire si 30.000 francs suffiront ou non à hospitaliser les vieillards nécessiteux de la colonie mais, cette réserve faite, je prie MM. les délégués de prendre en très grande considération la proposition de MM. Féraud el Marchis. Dans la commune que j'ai l'honneur d'administrer, nous n'avons pu faire entrer tous nos vieillards à l'hospice et nous avons dû nous charger nous mêmes de .leur hospitalisation.
Nous avions deux vieillards à secourir, ils nous coûtent chacun 400 francs par an. Que M. Maginot nous dise s'il faut 50 ou 60,000 fr. et nous les voterons. Puisque nous avons accepté un impôt, il faut que la niasse se ressente de l'augmentation des ressources.
M. MARCHIS. - Je crois que nous n'avons pas à nous demander quelle somme est nécessaire à l'hospitalisation de nos vieillards. La situation actuelle ne peut durer. On n'est admis à l'hospice que trois ans après avoir fait une demande.
Or, beaucoup de vieillards ne veulent faire cette demande qu'à la dernière extrémité, croyant qu'ils vont être admis dans les vingt-quatre heures. Ils restent donc sans aucune ressource pendant trois ans. Cependant, nous avons construit des locaux spéciaux très bien aménagés, les lits sont tous prêts, il n'y manque pas une couverture, ce qui n'empêche pas une foule de malheureux de mourir de faim et de misère dans la rue.
Les vieillards admis et classés parmi les gens en instance sont complètement à la charge des communes s'ils entrent dans un hôpital en attendant leur entrée à l'hospice, et leur coûtent chacun 400 francs. Vous comprenez que les communes y regardent à deux fois avant de se charger de leur entretien.
Elles estiment avec raison qu'il y a là un devoir de la collectivité et que le département et l'état doivent leur prêter appui. L'assistance est un devoir pour l'état qui doit même aller au devant des besoins et secourir la vieillesse comme il secourt l'enfance.
M. MARCHIS. - Voici, Messieurs, un extrait du registre des délibérations de la commission administrative du bureau de bienfaisance de Bône : Au sujet des vieillards et incurables secourus par le bureau de bienfaisance
Rapport de M. Meyer, administrateur : Messieurs, En parcourant la liste des indigents secourus par le bureau de bienfaisance, mon attention a été retenue par le nombre relativement élevé et sans cesse croissant des vieillards et incurables qui, privés de tout soutien, font appel à notre assistance. Les subsides que nous accordons généralement à cette catégorie de malheureux, quoique absorbant la plus grande partie de nos ressources, sont si minimes qu'ils ne sauraient constituer un soulagement sensible à leur détresse et c'est tout juste s'ils les empêchent de mourir faim.
Mais l'état précaire de nos finances ne nous permet pas de faire davantage.
A mon avis, la place de ces déshérités du sort qui terminent dans la misère et les souffrances une existence parfois très laborieuse, est toute marquée à l'hospice Coll où il existe plusieurs lits vacants et où ils pourraient recevoir les soins que nécessitent leur âge et leur état de santé; mais d'après les renseignements que j'ai pu recueillir, malgré les vœux réitérés de la commission administrative de cet établissement charitable, M. le gouverneur général retenu, par des considérations budgétaires, n'a pas cru devoir augmenter l'effectif actuel des pensionnaires, de sorte que les indigents qui sollicitent leur admission dans cet asile doivent attendre trois ans et même quatre ans leur tour d'entrée.
J'estime qu'il est de notre devoir d'appeler à notre tour la bienveillante attention de ce haut fonctionnaire sur cette fâcheuse situation, persuadé qu'en raison du caractère humanitaire que revêt notre démarche, M. Jonnart voudra bien examiner à nouveau la possibilité d'augmenter l'effectif des pensionnaires de l'hospice Coll. Le Rapporteur, P. MEYER.
M. TANDONNET. - Cette délibération prouve que le bureau de bienfaisance de Bône est très large envers les indigents, mais que, quand il a épuisé à leur égard une sollicitude toute particulière dont je ne puis que le féliciter, il n'a plus de fonds pour secourir les vieillards et les faire entrer à l'hospice.
Je crois qu'une vérification plus sévère de l'emploi des fonds permettrait de réduire les secours aux indigents et d'attribuer une plus grosse part aux vieillards à hospitaliser.
M. MARCHIS. - Le bureau de bienfaisance soulage la misère, tandis qu'il y a des fonds spéciaux pour les vieillards dignes d'être hospitalisés; il y a donc deux sortes de dépenses : celles du bureau de bienfaisance proprement dites et les dépenses d'hospitalisation. Tout ce que peut faire le bureau de bienfaisance c'est de donner du pain et de la viande et parfois un peu de numéraire.
Faisons donc appel aux sentiments humanitaires du gouvernement général, je suis convaincu qu'il sera le premier à réclamer une augmentation des crédits affectés à cet usage
M. MARCHIS. - Puisque nous avons la place, les locaux et les lits, nous pourrons recueillir dans les divers hospices 75 vieillards de plus.
Je sais qu'il y a des places disponibles à Philippeville et dans d'autres établissements.
M. TANDONNET. - J'ai combattu tout à l'heure d'une façon indirecte la proposition de M. Marchis parce que je redoute la tendance qui apparaît ici quelquefois, avec la meilleure bonne volonté et bonne foi du monde, de faire payer par la colonie des dépenses exclusivement communales.
Je me demandais de plus si les 30.000 francs d'augmentation suffiraient, mais après les paroles de M. le Commissaire du gouvernement je suis décidé à voter l'amendement proposé.

M. MARCHIS. - Je demande l'urgence pour mon amendement.

M. le COMMMISSAIRE DU GOUVERNEMENT
- L'administration, tout en contestant l'urgence de la proposition de M. Marchis, ne s'oppose pas à l'adoption de son amendement.
L'amendement est adopté et transmis à la commission des finances.

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