DEUX PETITS TOURISTES EN ALGERIE
Par Gaston Bonnefont
1868.
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Une chasse au lion.

Le lendemain matin, suivant ce qui avait été convenu, El Moktar, l'oncle Marius, Numa, Jean, Cornelie, et Kadour partirent pour la chasse que l'indigène avait représenté comme devant être sans danger.
Le lion dit-il, comme on se mettait en route, a encore envahi la nuit dernière un douar voisin et emporté une brebis.
Nos amis étaient armés jusqu'aux dents. Les carabines posées sur l'épaule étaient chargées ; le revolver, fixé à la ceinture à côté des longs poignards effilés, contenaient chacun six balles. Jean s'était en outre muni d'une hache, à tout hasard, ne sachant point de quelle utilité elle pourrait être pour lui, mais estimant qu'en pareille expédition un supplément d'armes ne nuisait pas.

Quant à Kadour et el Mokhtar, ils n'avaient que leurs fusils, et marchaient avec leur flegme habituel, comme si ils se fussent rendus à une auberge où une mosquée.b On pouvait distinguer sur le sol les empreintes des pattes de lion à la poursuite duquel se mettait la petite bande. Elle mesurait une grande main ouverte, ce qui indiquait une bête de forte taille. C'est un vers deux heures du matin que, la nuit précédente, le lion avait pénétré dans le douar, raconta El Mokhtar tout en cheminant. Il avait franchi un abatis de branchages auxquels les tentes étaient adossées. Il lui avait fallu sauter 4 m en hauteur sur 10 m de largeur pour pénétrer dans l'enceinte ! Il avait pris, en tombant comme la foudre au milieu du troupeau qui se trouvait parqué, une grosse brebis, puis emporté sa proie en franchissant de nouveaux tentes et abatis.
N'ayant pas été inquiété dans sa retraite, il était allé manger à 200 m de là, sa malheureuse victime, laissant d'autres traces de son festin quelques flocons de laine que el Mokhtar avait découvert aux jour naissant.

D'après les directions des traces, et l'heure à laquelle le lion avait mangé, poursuivi l'indigène, il doit être allé " cuire " (manger) sa viande dans l'un des fourrés situés près du repère du rocher du corbeau ( ref-el-r'orab), à 2 km environ l'endroit où nous nous trouvons en ce moment.
Je vais vous précéder de 200 à 300 m, et quand j'aurai acquis la certitude que la bête est bien dans un des fourrés, je vous ferai signe en levant mon burnous en l'air sur le canon de mon fusil. Vous vous hâterez alors le pas pour me rejoindre et vous garderez le silence.

Mokhtar partit, en effet, en éclaireur, avançant lentement et avec précaution, cherchant sur le sol des traces des pattes du lion. Trois quarts d'heure plus tard, la petite troupe était à 50 m d'un énorme rocher formant une plate-forme, et qui s'élevait, à la fois morne et majestueux, au milieu d'une colline boisée çà et là de chênes verts.
C'était le rocher du corbeau. Bientôt Mokhtar apparaissait à son sommet, faisant signe à nos chasseurs de le rejoindre.

Le lion et là, dans le gros buisson que vous voyez au pied du rocher, dit-il quand tout le monde fut réuni. Je l'ai entendu pousser un léger rugissement d'éveil ; sans doute la viande qu'il a mangée le tourmente. Faites silence et suivez-moi. Nous allons approcher le plus possible du bord de la roche ; c'est de là que nous tirerons sur l'animal, s'il veut bien consentir à se montrer. Seulement je vous recommande de ne pas décharger vos fusils sans rien viser. Toute balle qui ne touche pas la cervelle ou le cœur est perdue. Et le lion devient d'autant plus terrible qu'on l'a blessé plus souvent.
Il prit la tête de la file avançant en se baissant pour mieux se dissimuler. Numa et Cornelie n'étaient pas sans éprouver une certaine émotion ; cependant ils faisaient bonne contenance. Jean était très pâle et ne paraissait que médiocrement rassuré par son formidable attirail de guerrier.
Le combat va commencer, dit Mokhtar presque à voix basse. N'ayez pas peur, ce n'est pas aujourd'hui que le lion " cassera " (tuera)(2) quelques uns de ses adversaires.
Le rocher surplombait, à pic, une hauteur de plus de 15 m, le fourré dans lequel était le lion. Les chasseurs s'alignèrent au bord, agenouillés, prêts à faire feu

Soudain Jean laissa tomber sa carabine, qui rendit sur la pierre un son de ferraille. Il avait eu à peine le temps de la ramasser que le lion, qui sans doute voyait et observait depuis quelque temps déjà se ce qui se passait et n'attendait qu'un prétexte pour se révéler, répondit au bruit qu'il prit probablement pour un début d'hostilités par rugissement formidable qui donna à l'ingénieur, à ses neveux et à son domestique la chair de poule.b En même temps il s'élança hors du fourré, courbant dans son élan de jeunes chênes de la grosseur d'une taille d'hommes, comme s'ils n'eussent été que des roseaux.

Bien valu aux chasseurs, et ils ne furent pas longtemps à le reconnaître, d'être perchés assez haut pour que ses premiers bonds l'animal ne plus les atteindre.
Il aurait certes fait un mauvais parti, d'autant plus que les cinq, en apercevant, avait immédiatement tiré sur lui, et que, quoique la balle ne l'eut pas l'atteindre, le lion était entré dans une belle fureur au bruit de la détonation.

Il tenta à plusieurs reprises de s'élancer sur le rocher. Ces bonds étaient prodigieux ; mais la hauteur était trop grande pour qu'il parvienne à la franchir. Ses rugissements ressemblaient à des coups de canon prolongés.
Feu! Cria El Mokhtar, au moment où le fier animal, replié sur lui-même après ses infructueux efforts, était immobile au bas de l'escarpement, s'apprêtant à un nouvel assaut.
Six détonations raisonnèrent à la fois.B Le lion était touché, car les chasseurs virent du sang couler à terre de son poitrail ; mais ses blessures ne firent que porter au comble son exaspération.
De sa queue qui tournoyait dans l'air, il se battait les flancs avec rage, et de ses pattes de devant il arrachait des racines d'arbres et des pierres qu'il faisait voler en arrière comme si elles eussent été lancées par une fronde.
Ce commencement d'action avait duré quelques minutes à peine, lorsque, voyant qu'ils ne pouvaient attaquer ses ennemis devront, le lion pris sa course vers la droite.
Il va nous tourner, dit Mokhtar, et bientôt nous l'aurons sur nos derrières. Vite, grimpons sur les arbres. Le lion est blessé, mais il est encore fort et veut "casser" quelqu'un avant de mourir

il fit signe à Kadour et tous les deux aidèrent Numa et Cornelie à se hisser sur le chêne, dans lequel l'oncle Marius monta après eux
Jean et les deux arabes s'installèrent sur un arbre voisin.

Les chasseurs n'attendirent pas longtemps l'arrivée du lion. Il apparut, cherchant ses ennemis du regard. Il était effrayant d'aspect. : sa gueule lançait à chaque contraction une écume sanglante ; ses yeux injectés de sang semblaient jeter des lueurs rouges. Sa longue crinière noire, hérissée et rabattue sur son front, le faisait paraître énorme. Sa queue, fouetant tout autour de lui, abattait les arbrisseaux
Heureusement pour nos amis, le lion n'aime pas aux arbres comme la panthère. Il les aperçut, hésita, ne sachant quel parti prendre.
Les chasseurs savaient ce qu'ils avaient à faire. Les coups de carabine se suivaient sans interruption. L'animal, criblé de blessures, perdait le sang en abondance. Enfin Mokhtar l'envoya une balle qui l'atteignit au cœur. Il s'affaissa

Le croyant mort, les chasseurs descendirent de leurs arbres pour aller le contempler de près, mais à peine avaient-ils fait quelques pas vers lui que dans un suprême effort de sa violente agonie, il se leva sur ses pattes et essaya de s'élancer.

Il y eu un moment de poignante émotion, une sensation terrible; mais le lion tomba immédiatement, exhalant sa vie dans un dernier rugissement

Les vainqueurs purent alors l'approcher à leur aise. Il avait reçu 17 balles !
Bientôt quelques arabes du douar voisin, que le bruit des coups de fusils avait attirés, arrivèrent. Il se réunir autour du cadavre du fléau de leurs troupeaux, parlant et gesticulant avec véhémence.
Dieu a enfin pris justice sur toi, lui disaient-ils. C'est la vengeance des brebis nous a mangées qui pèse sur ta destinée. Ton jour est arrivé, et c'est ce jour qui t'acquitte de la dette du sang.
Des jeunes gens, moins mesurés encore dans le langage, lui criaient :
Eh bien !, fils de chien, tu as trouvé d'autres adversaires que des bœufs et des moutons. La poudre t'a mangée à ton tour ; les balles ont cassé tes os.
Puis tous, après avoir épuisé le vocabulaire des insultes et des reproches, s'extasiaient sur son compte.

Quelle tête, ô dieux, mon maître ! Quelles pattes puissantes ! Quelles griffes pour déchirer la chair ! Quelles les dents pour moudre les os !
Tandis que les indigènes manifestaient ainsi leurs impressions, l'oncle Marius donna à Kadour et Jean l'ordre d'aller au campement et d'en ramener des chevaux pour transporter le lion mort.
Les deux serviteurs s'éloignèrent et revinrent bientôt une heure plus tard, les chasseurs arrivérent en triomphateurs à leur tente.
Grand Dieu, seigneur ! s'écria Léocadie, quand elle vit le lion, comme ça doit être méchant, ces bêtes-là !
Et, s'adressant à Jean, elle ajouta :
Vous avez dû avoir terriblement peur, quand vous vous êtes trouvés en présence de ce colosse.
Peur ! Moi ! Répondit le domestique, avec plein de suffisance qu'il ne convenait peut-être, je n'ai jamais eu peur de ma vie, et ce n'est pas pour si peu de choses que j'aurais commencé à m'effrayer. Dans l'après-midi, après un copieux repas dont chacun des chasseurs a vécu sa part, Mokhtar dépouilla l'animal de sa peau, l'oncle Marius entendait rapporter à Marseille comme glorieux trophée.
Et, sa besogne terminée, l'intelligent et courageux arabe fit ses adieux à nos amis, après avoir reçu, en récompense de ses bons offices, une bourse qui représentait pour lui une petite fortune.

(1) Cuire sa viande est l'expression usitée pour dire du lion qu'il fait sa digestion. Celle-ci est souvent pénible quand il a beaucoup mangé. C'est alors que les arabes disent :sba rah ilbenkhr lagmou, le lion depuis sa viande.
(2) Les arabes disent : le lion m'a cassé un boeuf,sbâ kesser li feurd, pour m'a tué un bœuf

Texte original copié sans correction orthographique

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